QUELLE QUE SOIT leur issue définitive, il est de toute façon acquis que les événements d'avril-mai 1989 marqueront durablement l'histoire de la Chine et auront des répercussions incalculables dans d'autres sociétés post-capitalistes, en Europe et en Asie. Livio MAITAN
L EST POSSIBLE de dresser dès maintenant un premier bilan de ce qu'a été le mouvement, de ses origines, de sa composition et de sa dynamique. Synthétiquement, la Chine a été bouleversée en profondeur par un véritable mouvement révolutionnaire, expression d'une crise de la société toute entière. Les appareils et le sommet de la bureaucratie se sont sans doute efforcés d'influencer et de manipuler tel ou tel secteur du mouvement, mais les effets de ces tentatives sont apparus insignifiants par rapport à la dynamique des énormes forces sociales mobilisées.
Un développement fulgurant
De même que dans d'autres crises révolutionnaires, l'élément qui a déclenché la première mobilisation a été presque occasionnel, et ce sont des secteurs limités qui ont joué le rôle de détonateur. Mais, grâce aussi à la coïncidence de la visite de Gorbatchev, le mouvement s'est développé à un rythme très rapide. Il s'est fixé des objectifs démocratiques-révolutionnaires et égalitaires, dont la combinaison, dans toute société bureaucratisée, tend à acquérir une dynamique de mise en question des bases mêmes du système, et à rencontrer un écho très grand au niveau des masses.
En l'espace de quelques jours, la mobilisation s'est étendue des étudiants aux ouvriers, aux fonctionnaires de l'Etat et des administrations locales, aux enseignants, aux intellectuels et aux journalistes, avec ces innombrables formes de solidarité que l'ingéniosité populaire découvre dans de telles situations. Ainsi, ce qui apparaissait au début comme une crise dans les rapports entre le régime et des couches estudiantines, devenait très rapidement une crise sans précédent dans les rapports entre le régime et la grande majorité de la population.
L'auto-organisation
Confirmation de la nature révolutionnaire du mouvement : dès ses premières phases, les organisations traditionnelles ankylosées disparaissaient de la scène, des nouvelles formes d'organisation se constituaient et surgissaient de nouveaux dirigeants, expression des jeunes générations qui n'avaient pas participé à des luttes antérieures. En même temps, étaient établis des organismes de liaison et de coordination entre les différentes universités, les différentes villes et les différents secteurs du mouvement, sur la toile de fond d'une démocratie radicale visant à garantir un rapport constant entre dirigeants/délégués et assemblées de masse. Du fait même que des masses énormes restaient constamment sur les places et dans les rues, l'auto-organisation comportait également des formes embryonnaires d'organisation de la vie sociale. Des piquets d'étudiants et d'ouvriers (y compris avec une participation paysanne dans la banlieue de Pékin, selon cer-
tains rapports) accomplissaient des tâches d'ordre public que les forces de l'Etat et des administrations locales n'étaient plus en condition d'accomplir. Selon certaines informations, teurs ouvriers, inspirés par l'exemple polonais, auraient commencé à construire de nouveaux syndicats. Des groupes politiques seraient également apparus.
Lorsque l'histoire de ce mouvement sera connue dans tous les détails, nous aurons devant nous une source inépui sable d'épisodes significatifs, de manifestations multiples et originales de solidarité et d'initiative populaire. Il sera également possible d'apprécier beaucoup mieux la portée de ce phénomène exaltant de fraternisation entre les masses et les jeunes soldats, fraternisation qui a été décisive pour empêcher, le 19 mai et les jours suivants, l'application de la loi martiale proclamée par le Premier
Faiblesse de la bureaucratie
L'explosion chinoise a fait ressortir sous une forme spectaculaire la faiblesse intrinsèque de la caste dominante bureaucratique. Lorsque des mouvements de masse puissants se développent, la bureaucratie ne peut plus compter que sur ses appareils au sens strict. Ceux-ci, en l'absence d'un consensus et incapables d'avoir recours à la force comme avant, se trouvent littéralement suspendus en l'air. Un tel phénomène s'était produit pour la première fois dans l'automne 1956, en Hongrie ; il s'est répété — toute proportion gardée — en 1968, en Tchécoslovaquie ; et dans des formes encore différentes, à l'apogée de la crise polonaise, en 1980. Il s'est reproduit en Chine, surtout à Pékin, dans les semaines cruciales de mai.
La faiblesse extrême de la direction bureaucratique est apparue presque symboliquement le 19 mai: les principaux dirigeants du Parti et de l'Etat se rendant sur la place Tiananmen, et Zhao allant même jusqu'à s'excuser auprès des étudiants pour son intervention tardive. C'était évidemment un aveu de faiblesse. Mais à ce moment-là, la décision avait été déjà prise — semble-t-il - de proclamer la loi martiale, ce qui représentait un deuxième signe de faiblesse, pour ainsi dire renversé : battue sur le terrain socio-politique, la caste dominante ne voyait d'autre solution que d'avoir recours à l'armée.
Après tout, ce n'était pas original. Dans une crise profonde d'une société bureaucratisée, lorsque les appareils politiques et étatiques ne sont plus en condition de s'imposer normalement, c'est l'armée qui peut entrer en scène en tant que dernier rempart du système (en Hongrie et en Tchécoslovaquie, c'est l'armée soviétique qui a tiré les marrons du feu). L'exemple du coup d'Etat de Jaruzelski a été pertinemment évoqué. Mais en ce qui concerne la Chine elle-même, il y a le précédent de 1967 lorsque, face à la crise de l'appareil du parti
et de l'Etat, Mao et son groupe n'avaient pas hésité à se servir de l'armée (par ailleurs, non sans des conflits au sein de
Les successeurs de Mao ont fait le même choix en prociamant la loi martiale. Mais l'affaire s'est avérée beaucoup plus difficile qu'ils ne l'escomptaient. L'armée d'aujourd'hui n'est plus celle de 1967 et aucun de ses dirigeants n'a le prestige dont jouissaient à l'époque Mao et Lin Biao (1). Qui plus est, contrairement à 1966-1967, aucune tendance ou fraction du parti et de l'Etat n'avait l'hégémonie sur le mouvement de masse, qui était beaucoup moins disposé à subir des manipulations propagandistes par en haut, et avait trop confiance dans ses propres forces pour s'incliner passivement devant l'intervention militaire. On a donc assisté au spectacle extraordinaire et sans précédent, d'une loi martiale qui ne pouvait pas être appliquée pendant plus d'une semaine parce que l'armée était littéralement paralysée
Le mai chinois est un pas en avant par rapport aux précédentes montées anti-bureaucratiques, et a été caractérisé par le contrôle exercé par de larges masses sur la capitale durant deux semaines, et des mobilisations massives, bien que de moindre envergure, dans d'autres villes du pays. Il a été marqué notamment par cette fraternisation des masses estudiantines et travailleuses avec les soldats, qui restera inscrite dans l'histoire de la Chine et constituera un enseignement stratégique capital pour les futurs mouvements.
Une crise prévisible
Les dirigeants chinois avaient semblé se rendre compte, au cours de l'année précédente, que la situation était en train de se détériorer très dangereusement, et s'étaient efforcés de parer au plus pressé — de façon empirique et apparemment sans résultats appréciables — par le brusque coup de frein aux réformes, en septembre 1988, et plus récemment, par des mesures d'austérité budgétaires. Ils avaient dû admettre notamment l'affaiblissement substantiel du pouvoir central face à des tendances centrifuges puissantes au niveau des
En fait, deux crises se combinent. La première est une crise plus traditionnelle de la société bureaucratisée qui traîne depuis la fin des années 50, et que Mao et son groupe avaient cherché à résoudre - en vain - par l'opération osée et déchirante baptisée Révolution culturelle. La deuxième est une crise qui est plus spécifiquement le produit de la politique des réformes. Esquissée depuis la mort de Mao, elle a commencé à être réalisée, avec des rectifications, des relances et de nouveaux coups de frein, depuis dix ans.
Trois jeunes économistes chinois ont résumé l'essentiel de cette deuxième crise dans les termes suivants: "L'expérience de ces dix années démontre que, lorsque le mécanisme socialiste traditionnel n'est retouché que par des réformes partielles, le résultat est un chaos incontrôlable : inflation, mécontentement et désordre social, appropriation abusive de biens publics, impossibilité de diriger l'économie".
La crise sera durable, et un facteur majeur qui ne cessera d'agir sera l'énorme faiblesse de la direction. En fait, celle-ci est en crise depuis plus de vingt ans, et toutes les tentatives visant à résoudre cette crise n'ont donné que des résultats précaires et contradictoires. Cela a été confirmé par les vicissitudes de la lutte au sommet pendant les journées cruciales de mai avec les "victoires" éphémères de tel ou tel autre groupe ou personnage. Bien entendu, les appareils pourront reprendre partiellement le contrôle de la situation, y compris par la
1) Lin Biao : compagnon de Mao depuis les années 20. Il réorganise l'Armée rouge après la longue marche et soutient Mao dans la lutte interne au sein du PCC. Dans le rétablissement de lordre, lors de la révolution culturelle, il joue le double rôle de chef militaire et dauphin de Mao, Mais il disparaît en 1971, prétendument en voulant fuire dans un avion qui se serait écrasé en Mongolie.
répression, et des recompositions pourront se réaliser au sommet. Mais il y a un élément fondamental qui est désormais irréversible : aux yeux du peuple chinois les dirigeants actuels ont perdu toute légitimité politique et ne peuvent plus prétendre à aucune légitimité historique révolutionnaire. Ils n'ont et n'auront pas la force d'imposer des solutions radicales, dans un sens ou dans l'autre.
L'hypothèse d'une crise prolongée se base en même temps sur un autre élément incontestable : l'expérience des mouvements anti-bureaucratiques précédents a démontré qu'il est désormais possible, même dans les situation les plus difficiles, de développer des actions d'opposition à la caste dominante, et qu'à un moment donné surgissent des mouvements de masses avec des capacités d'organisation considérables. En revanche, il est beaucoup plus difficile pour ces mouvements de représenter réellement une alternative, et qu'une dualité de pouvoirs embryonnaire ou partielle devienne une dualité de pouvoirs dans un sens plus immédiat, que se forment des directions révolutionnaires capables de diriger la lutte pour renverser le pouvoir bureaucratique et commencer à édifier une démocratie socialiste.
Ce qui a manqué à Mai 89
En dernière analyse, c'est justement sur ce terrain que le mouvement chinois d'avril-mai a révélé sa faiblesse intrinsèque : malgré son indépendance et le radicalisme de sa mobilisation, il a agi non comme une alternative de pouvoir, mais plutôt comme une force de pression visant à imposer aux institutions existantes du Parti et de l'Etat, l'un ou l'autre choix d'orientation et de personnel dirigeant. C'est pourquoi, au moment même de son apogée, il s'est trouvé dans l'impasse et dans l'impossibilité ou l'incapacité d'aller plus loin. Et lorsqu'un pareil mouvement cesse d'avancer et piétine sur place, il perd rapidement du terrain et son déclin est inévitable.
En tout cas, Mai 1989 a démontré que les forces sociales motrices de la révolution anti-bureaucratique non seulement existent, mais sont capables de se mobiliser à une échelle gigantesque, de se fixer des objectifs démocratiques révolutionnaires et égalitaires valables. Et c'est déjà là un formidable acquis. La réflexion critique sur cette expérience historique permettront d'avancer aussi sur le terrain de la prise de conscience politique et programmatique, ainsi que de la construction de cette direction révolutionnaire alternative qui n'est pas surgie jusqu'ici. Gageons que des milliers, voire des dizaines de milliers de jeunes étudiants et d'ouvriers qui sont descendus ces dernières semaines dans les rues de Pékin et d'autres villes chinoises, seront parmi les protagonistes de cette bataille nécessaire. •
28 mal 1989
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