Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

1968-1978

Dix ans après mai 68 : Eléments pour un bilan

· Inprecor n° 29, 25 mai 1978 · p. 3-9 · 5 548 mots

France État espagnol Syndicalisme Portugal

Mai 68 a eu la portée historique de remettre la révolution socialiste à l'ordre du jour en Europe occidentale. La grève générale de dix millions de travailleurs français occupant leurs usines, paralysant toute la vie sociale, y compris l'Etat, balayait d'un grand geste toute

Or, en pleine période d'expanéconomique, alors qu'il n'y avait ni chômage massif ni baisse des revenus réels des travailleurs, ceux-ci ont «contesté» le capitalisme comme jamais auparavant dans l'histoire de la France. Leur force, leur unité dans l'action, leur élan, ont, pour la première fois, groupé autour d'eux non seulement la majorité des techniciens, mais encore la Fonction publique, une partie des « classes moyennes en voie de prolétarisation », voire des professions « libérales» comme les médecins, dont l'attitude politique réactionnaire était jadis proverbiale.

Mai 68 révélait ainsi, comme dans un éclair, la profondeur de la crise structurelle qui ébranle toutes les relations sociales bourgeoises. Le fait que la jeunesse radicalisée ait pu jouer un rôle de détonateur; le fait que de nombreuses couches laborieuses n'appartenant pas aux

Eléments

pour un bilan

La crise révolutionnaire n'a pas débouché sur une situation révolutionnaire. Le pouvoir bourgeois a été momentanément paralyse mais pas désintégré au point d'être incapable de reprendre l'initiative.

l'idéologie des faux prophètes selon lesquels la classe ouvrière des pays impérialistes était intégrée dans la société de consommation et si profondément stratifiée, divisée et dépolitisée qu'elle serait incapable de se dresser en tant que classe contre l'ordre bourgeois. Mai 68 révélait, comme dans un éclair, la profondeur de la crise structurelle qui ébranle toutes les relations sociales bourgeoises

«manuels proprement dits aient participé au mouvement est significatif à ce propos. Mais il ne faut pas en tirer des conclusions erronées, comme l'a fait Daniel Cohn-Bendit. C'est la force, socialement centripète du prolétariat occidental d'aujourd'hui qui a ainsi été confirmée par mai 68, force infiniment supérieure à celle du prolétariat russe de 1917, du prolétariat allemand de 1918 ou du prolétariat espagnol de 1936. Mai 68 n'est pas resté une hirondelle isolée. Il fut suivi du «mai rampant» en Italie en 1969, puis d'une nouvelle explosion sociale en Italie en 1975-76; du processus révolutionnaire portugais de 1974-75; de la formidable montée des luttes ouvrières et de luttes de masse en Espagne, des manifestations contre le procès de Burgos jusqu'au «record mondial des grèves» pendant

Dix ans après mai 68:

le premier semestre de 1976. La société bourgeoise de l'Europe du sud-ouest n'a plus retrouvé son équilibre relatif d'avant mai 68. Malgré les apparences, elle n'est pas sur le point de le retrouver de sitôt. Le changement de climat économique, le calvaire d'une longue période à tonalité dépressive, dans laquelle elle s'enfonce, ne contribuent pas à pareille restabilisation.

Mai 68, c'est le sommet de la spontanéité ouvrière depuis l'été 1936 dans l'Espagne républicaine. Car mai 68 n'a pas été voulu - pour ne pas dire prévu et préparé - par les appareils bureaucratiques traditionnels qui contrôlent encore le mouvement ouvrier organisé. Ils ont été mortellement effrayés par l'explosion, presqu'au même titre que la classe bourgeoise. Ils ont fait l'impossible pour que la situation redevienne normale. Ils ont de ce fait confirmé, une fois de plus, leur rôle objectivement contre-révolutionnaire au cours de crises révolutionnaires.

Mais ils n'ont pu agir de la sorte, de manière passablement cynique, qu'en payant un prix fort lourd pour leur trahison. Avant mai 68, l'implantation des révolutionnaires dans les entreprises et les syndicats était faible et éparse. C'est d'ailleurs un des facteurs principaux qui exquent le piétinement de la grève générale, une fois acquise l'occupation des entreprises. Depuis mai 68,

----- photo credits and running heads -----

1 2

Page 4

la couche de la classe ouvrière française qui se méfie mi-instinctivement, mi-consciemment de la bureaucratisation du PC et du PS s'est considérablement accrue. Le nombre d'entreprises et de syndicats où agissent des noyaux révolutionnaires couvre l'essentiel de l'industrie et du secteur public. Le fait qu'un million de voix se soient portées en mars 1978 sur des listes qui se situaient nettement à gauche de celles du PC et du PS, et que ces voix

Cependant, si mai 68 a porté la spontanéité ouvrière à un point jusqu'alors inconnu, il a aussi démontré les limites de cette spontanéité. Par lui-même, sans expérience révolutionnaire préalable et surtout sans direction révolutionnaire ayant acquis une véritable autorité au sein des larges masses, le prolétariat français n'a pas su franchir un double seuil en mai 68. Il n'a pas réussi à faire surgir dans les entreprises et les bureaux occupés un nombre suffisant de comités de grève élus qui, en se fédérant, et en se centralisant, commencent à contester le pouvoir chancelant de l'Etat bourgeois par un embryon de contre-pouvoir ouvrier. Il n'a pas réussi non plus à forger un projet de débouché politique à la crise, acceptable ou même crédible aux yeux de la majorité des masses laborieuses.

Les deux faiblesses principales de mai 68 ne sont pas fatalement reliées l'une à l'autre. Théoriquement, il est concevable que les masses créent spontanément des comités comme embryons d'un nouveau pouvoir d'Etat - même l'absence d'un projet politique d'ensemble cohérent. Ce fut notamment le cas en Catalogne en juillet 1936 et dans d'autres régions de l'Espagne républicaine. A l'inverse, il est théoriquement concevable qu'un projet de gouvernement des travailleurs, composé de toutes les organisations ouvrières, voit le jour sans qu'existe préalablement une structure de type soviétique, ni une majorité ouvrière au Parlement. Ce fut le cas en Allemagne, au lendemain immédiat de la grève générale victorieuse contre le putsch réactionnaire de Von Kapp en 1920.

se rencontrent dans leur grande majorité dans des zones et des quartiers ouvriers souligne l'ampleur de cette prise de conscience. C'est encore une minorité, sans aucun doute, mais c'eût été inconcevable avant mai 68. Des signes indiquent qu'un phénomène analogue se produit en Italie, en Espagne, au Portugal, voire dans plusieurs pays relativement plus stables d'Europe capitaliste. Si mai 68 a porté la spontanéité ouvrière à un point jusqu'alors inconnu, il a aussi démontré les limites de cette spontanéité

Mais le fait est qu'en mai 68, ni l'une ni l'autre de ces faiblesses vicales du mouvement n'ont pu etre surmontées spontanément. C'est ce qui explique que la crise révolutionnaire n'ait pas débouché sur une situation révolutionnaire. Le pouvoir bourgeois a été momentanément paralysé, mais pas désintégré au point d'être incapable de reprendre l'initiative. Des lors, le reflux du mouvement de masse devint inévitable après un certain piétinement. Avec la complicité surtout des dirigeants du PCF et de la CGT, de Gaulle a pu mettre fin à la contestation explosive de toute la structure sociale à l'aide du simple expédient des élections législatives.

Depuis dix ans, c'est devenu un lieu commun d'affirmer que mai 68 devait échouer faute de débouchés politiques. Dans son rapport devant le Comité central du PCF d'avril 1978, Georges Marchais répète cette constatation en lui donnant cependant un sens extrêmement restrictif : c'est l'absence de la gauche», c'est l'absence d'une alliance électorale de ce type aux élections de juin 1968, qu'il identifie avec ce manque de débouché politique. (l'Humanité du 28 avril 1978). Mais à part le fait que les grévistes ne réclamèrent guère des élections et qu'il n'est point démontré qu'ils les auraient réclamées s'il y avait eu l'équivalent de l'« Union de la gauche», Marchais passe un peu vite sur l'acceptation par le PCF de l'issue d'élections parlementaires, alors qu'il n'y avait ni accord PC-PS, ni même accord impliquant, outre les partis ouvriers, les formations bourgeoises. C'est dire qu'il reconnaît après coup que les élections ne pouvaient être un quelconque débouché politique dans ces conditions. C'est dire qu'il reconnaît que le souci principal de l'appareil stalinien fut celui d'étouffer le mouvement, non de le faire triompher. L'aveu est de taille.

Mettant en relation l'échec de mai 68 avec celui de mars 1978, Edmond Maire, dirigeant du syndicat CFDT, affirme : « La grande leçon de ces dix dernières années pour tout le mouvement ouvrier de notre pays,... c'est que nous sommes passés de la mobilisation sociale en mai 1968, sans alternative politique, à l'autre extrême: tout pour le changement politique, tout par les élections, sans mobilisation sociale; cela, c'est mars 1978» (Le Monde, 25 avril 1978). Le parallèle est effectivement frappant. Edmond Maire ne partage-t-il pas la responsabilité de ceux qui ont délibérément freiné la «mobilisation sociale» contre le plan Barre, sous prétexte de ne pas effrayer les électeurs « marginaux » ? En définitive, les fameux «électeurs marginaux» ont quand même voté pour les partis bourgeois en mars 1978, alors que plusieurs millions d'électeurs de ces mêmes partis bourgeois restent des travailleurs, qui auraient pu être gagnés à voter pour le mouvement ouvrier organisé, si on les avait entraînés préalablement dans un vaste mouvement unitaire pour la défense de leurs intérêts immédiats. La stratégie purement et bassement électoraliste s'est avérée non payante, même du point de vue purement électoral. Mais surtout, à la base de cette stratégie, se trouve une conception de la «politique» qui est le fondement même du réformisme, et qu Edmond Maire est loin de recuser globalement, même s'il semble la critiquer modérément, « sur les

Le changement politique, l'alternative politique, sont identifiés facilement avec les perspectives et activités électorales et parlementaires, auxquelles Edmond Maire reproche tout au plus d'éviter la « conjonction dans l'autonomie » avec les luttes sociales des travailleurs. Or, S1 y a une leçon à tirer de mai 68, comme d'ailleurs de toutes les crises révolutionnaires qui se sont déroulées dans les pays industrialisés au

Page 5

XXe siècle, comme encore la crise révolutionnaire portugaise de 197576 - bien que le Portugal fût le moins industrialisé des pays impérialistes ! - c'est bien que ces immenses explosions et mobilisations «sociales » ont eu une dimension et un impact directement politiques. Une grève générale ne «conteste» pas le pouvoir de chaque patron pris séparément, ni celui de la somme de tous les patrons. Elle « conteste » le pouvoir de la bourgeoisie en tant que classe. Cette vérité élémentaire, qui se trouve déjà dans le Manteste communiste est aujourd'hui allègrement oubliée par les réformistes de toutes variantes. Les dirigeants du PCF sont coutumiers du fait, de Waldeck Rochet à Georges Marchais, en passant par Séguy. Mais Edmond Maire n'échappe pas non plus à la règle.

A partir du moment où l'on ne réduit pas la «politique» à l'activité électorale et parlementaire - ce qui ne signifie pas qu'il faille dédaigner ou sous-estimer ces activités -, on comprend qu'à travers ses organes d'auto-organisation, ses formes multiples de mobilisation, le foisonnement d'activités de démocratie et de contrôle à la base, la masse des travailleurs peut « faire de la politique » et découvrir des « débouchés politiques» bien plus facilement et efficacement parce que collectivement, que par l'activité électorale ou préparatoire aux élections, où elle n'entre généralement que de façon fragmentée sinon atomisée.

On comprend dès lors que toute l'évolution qui va de 1972 (le véritable «après-mai 68) à mars 1978 n'est point due au hasard, mais suit une logique implacable. L'Union de la gauche a été conçue comme un exutoire politique en vue d'éviter un nouveau mai 68. Ce fut une manœuvre préventive pour réorienter vers des canaux réformistes, de collaboration de classe, sur la base d'un programme compatible avec le maintien du régime capitaliste - même s'il ne plaît pas à de vastes secteurs de la bourgeoise -l'immense potentiel anticapitaliste accumulé par mai 68 dans de larges couches de la classe ouvrière fran-

La bourgeoisie et les appareils réformistes craignent d'autant plus un nouveau mai 68 qu'ils pressentent, non sans raison, que lors de la prochaine explosion, l'auto-organisation des travailleurs fera un formidable bond en avant, et par rapport à mai 68, et par rapport à juin 36. Le cheminement, au sein du mouvement syndical, de l'idée des comités de grève élus, la présence de noyaux de révolutionnaires au sein de pratiquement toutes les entreprises importantes, la modification des rapports de forces entre la bureaucratie et l'avant-garde ouvrière large, les retombées mêmes de l'idée d'autogestion, tant au PS qu'à la CGT et au PCF, laissent prévoir ce

Il n'est donc pas fortuit que, quelle que soit la démagogie sur l'autogestion et les comités élus d'ateliers, les appareils du PS et du PCF, de la CFDT et de la CGT -sans même parler de ceux de FO ! -se soient soigneusement gardés d'organiser l'Union de la gauche à la base; qu'ils se soient soigneusement gardés d'entraîner la masse de leurs adhérents à une activité politique

Mai 68 a été un immense espoir. Pour beaucoup de ses participants et protagonistes, ce fut, à moyen terme, un espoir déçu. L'audace même de mai 68 qui en fit le révélateur saisissant des possibilités historiques qu'ouvrirait dans les pays ingime capitaliste, devint une source de frustration, de désarroi politique et idéologique, de démoralisation.

Il y a un aspect « existentiel» à ce phénomène auquel on ne peut pas rester insensible si on conserve des tripes et un cœur, irremplaçables par un quelconque « ordinateur-ès-science-révolutionnaire ».

Les jeunes étudiants et ouvriers -nous insistons sur le fait que le phénomène ne fut et ne s'est point limité au milieu étudiant ! - qui ont joué le rôle de détonateur de mai 68 voulaient «tout, tout de suite ». Ce sont des élans similaires qui ont alimenté toutes les grandes révolutions du passé. Il en ira de même pour celles de l'avenir.

mobilisatrice; pour ne pas dire à une détermination du contenu du programme commun; que l'Union de la gauche ne fût jamais rien d'autre qu'un cartel d'appareils au sommet; qu'on n'ait jamais esquissé un effort pour structurer la fameuse «dynamique unitaire» et qu'il eût dès lors suffi de quelques sordides sautes d'humeur au sein de ce cartel d'appareils pour que toute la dynamique s'arrête, se détraque, se casse. C'est là, et dans le refus de mobiliser les travailleurs contre le plan Barre, pour la défense de leurs propres intérêts immédiats, qu'il faut chercher les causes profondes de l'échec de mars 1978. Car, de ce fait, le résultat de ces élections restait effectivement à la merci des changements d'intention de vote de trois ou quatre cent mille électeurs. Avec une autre conception de •la politique, avec une conception de politique de classe, d'unité d'action et d'organisation unitaire de toute la classe, le résultat eût été bien différent. «Métro-boulot-dodo»

Récuser ou mépriser de tels élans comme «anarchistes» ou irréfléchis, au nom du « réalisme politique», c'est refuser de s'engager sur les barricades, c'est se ranger du côté des éternels Plékhanov avec leur « il n'aurait pas fallu prendre les armes». C'est refuser de suivre Marx vers la Commune de Paris, Lénine vers les soviets russes. C'est démontrer qu'on n'est pas fondamentalement révolutionnaire, malgré tous les grands serments littéraires ou verbaux, surtout démontrer qu'on ne comprend pas ce que c'est qu'une révolution.

Mais lorsque le reflux a suivi le flux, lorsqu'il devient évident que la victoire de la révolution, voire qu'un nouveau mai 68, n'étaient pas pour demain, beaucoup de participants de mai 68 ont refusé d'accepter la « normalisation » à laquelle la classe ouvrière est condamnée dans son immense majorité et que l'esprit parisien, avec son don génial de la synthèse, a résumé dans la formule : «métro, boulot, dodo».

----- photo credits and running heads -----

3

Page 6

La «fuite en avant» peut prendre les formes les plus diverses : sombrer dans la «sous-culture» et la marginalisation; se retirer vers les villages du Massif central, rechercher une « pratique professionnelle compatible avec les conditions révolutionnaires», voire, plus vulgairement, «vivre plutôt que

Tous ces « malades de mai 68» abandonnent le combat pour une solution collective en faveur de la recherche d'une solution individuelle (dont ils savent bien, dans leur for intérieur, que la masse des salariés prolétaires ne suivra pas l'exemple). Il s'agit d'un véritable phénomène de régression de la conscience, même s'il est quelquefois camouflé par un discours politique ultra-radical. Il s'agit, en fait, d'un abandon du militantisme et de l'activité anticapitaliste. Pour le régime, 10000 paysans-artisans-autoconsommateurs, pour ne pas dire

Mais il y a un aspect plus directement politique du phénomène qui mérite d'être particulièrement souligné. Mai 68, c'est le débordement massif des appareils bureaucratiques par les masses, les masses jeunes d'abord, les masses ouvrières ensuite. Mais vu le niveau d'expérience et de conscience des larges masses, ce débordement ne pouvait encore être que ponctuel. Même si des conseils ouvriers avaient émergé en mai 68, le PCF et le PS y auraient compté au début la grande majorité des élus. (Il est vrai qu'une véritable situation de dualité de pouvoir eût créé les conditions idéales pour que cette majorité s'effrite, pourvu qu'il y eût un parti révolutionnaire déjà suffisamment puissant et suivant une orientation politique correcte).

Dès lors, la période ouverte par mai 68 non seulement en France, mais dans toute l'Europe du sud-ouest, en Grande-Bretagne et ailleurs est placée sous le double signe du renforcement numérique des révolutionnaires d'une part, ce qui marque un début de recomposition du mouvement ouvrier, et maintien de l'hégémonie réformiste sur le mouvement ouvrier organisé

10000 enseignants d'extrême-gauche non-organisés, sont infiniment moins dangereux que 10000 militants d'une organisation révolutionnaire.

Ce phénomène a toujours accompagné les phases de recul conjoncturel du flux révolutionnaire. Nous le retrouvons après la révolution de 1905 en Russie, après 1923 en Allemagne, pour ne pas dire après la défaite sanglante de la Commune de Paris en France. Il fut d'autant plus prononcé après 1968 dans les pays où une forte montée des luttes ouvrières ne prit pas le relai du mouvement étudiant déclinant. Aux USA et en RFA - et partiellement au Japon -, la reprivatisation, la résignation, voire la dégénérescence politique des combattants de 1968, furent beaucoup plus rapides et plus nettes qu'en France, en Italie ou en Grande-Bretagne. Vu le niveau d'expérience et de conscience des larges masses, ce débordement ne pouvait encore être que ponctuel d'autre part, ce qui marque la capacité relativement intacte des appareils traditionnels à «récupérer » le potentiel combatif des masses et à le réorienter vers des voies compatibles avec le maintien du régime capitaliste. Les opérations «Union de la gauche» en France, «compromis historique» en Italie, «pacte de la Moncloa» en Espagne, symbolisent cette capacité.

Il en découle que les révolutionnaires de «l'après-mai 68» sont confrontés avec une tâche de longue durée, moins exaltante que les barricades, les occupations d'usines ou l'élection de comités de grève, mais dont la solution, ne fût-elle que partielle, conditionne le succès des futurs mai 68 : le combat permanent pour influencer les masses encore dominées et fourvoyées par les appareils bureaucratiques, pour grignoter, refouler et finalement briser - ce qui ne se produira vraisemblablement qu'au cours d'une situation révolutionnaire - la prédominance que ces appareils exercent encore au sein des larges masses.

Cela donne une importance particulière à la politique systématique, obstinée, d'unité d'action, de propagande pour le front unique ouvrier, pour un gouvernement PC-PS, relié des initiatives unitaires ponctuelles dans et pour l'action, et une agitation autour de slogans unitaires immédiats à des moments précis, lorsque ceux-là deviennent brusquement crédibles et mobilisateurs pour de larges masses.

Il n'y a aucune contradition entre l'application de cette politique léniniste du front unique et l'effort pour réaliser des sauts en avant qualitatifs dans la construction du parti et de l'Internationale révolutionnaire, efforts qui passent inévitablement par des expériences successives d'unité (de regroupement) des révolutionnaires sur une base programmatique et d'orientation politique générale claire et correcte. Nous sommes profondément convaincus que la question des rapports de force entre l'organisation révolutionnaire et les organisations réformistes joue un rôle important dans le maintien de l'hégémonie réformiste sur le mouvement ouvrier. Pour les masses, leurs organisations sont des instruments dans la lutte de classe. Elles préfèrent un teau habituel, même émoussé, à pas de couteau du tout, ou à un couteau microscopique, avec lequel on ne « couperait » que des miettes et non un pain normal. Créer une organisation révolutionnaire suffisamment puissante pour servir de pôle d'attraction aux milliers de travailleurs dégoûtés, révoltés par les trahisons répétées des réformistes, mais dont la révolte reste isolée sans lendemain faute d'une organisation crédible de rechange,

Run aspect important du combat pour briser l'emprise des appareils bureaucratiques sur les

Mais ce n'est pas l'aspect essentiel. L'aspect essentiel reste politique, reste le cheminement propre de la conscience des larges masses, sur la base de leur propre expérience : la pénétration du programme, des mots-d'ordre, des objectifs marxistes-révolutionnaires au sein de ces masses. C'est pourquoi il y a, à notre avis, une unité indissoluble entre la lutte pour l'unité d'action des organisations ouvrières (culminant dans le slogan du gouvernement PC-PS), la lutte pour le programme qui doit satisfaire les aspi-

Page 7

rations des larges masses, la mise en garde de ces masses contre le fait que le PS et le PC ne réaliseront pas ce programme, le combat pour la mobilisation unitaire des masses et leur auto-organisation, et la lutte pour le renforcement immédiat de

Voilà comment les trotskystes abordent les problèmes politiques de «l'après-mai 68». Mais tous les participants et protagonistes de mai 68 ne furent pas et ne sont pas devenus trotskystes, loin s'en faut. Toute l'extrême-gauche d'Europe occidentale l'est encore moins. Et justement la compréhension de l'articulation nécessaire entre la cons- entre la a truction d'une organisation révolutionnaire et le combat tenace pour arracher les larges masses à l'influendes appareils bureaucratiques traditionnels sur une ligne d'indépendance et d'unité de classe, représente une conquête théorique particulière du bolchevisme - de la « Maladie infantile» de Lénine au «Programme de transition» de la IVe Internationale - que les autres courants à gauche des réformistes n'ont guère, ou fort insuffisamment, assimilée.

Ces courants avaient en général conclu de mai 68 à un déclin linéaire des PS et des PC, à leur incapacité de manœuvrer avec les masses ou de récupérer une partie de l'avant-garde.

Ce jugement prématuré et faux se combina souvent avec des analyses théoriques erronées : le PS serait un parti bourgeois indistinct des autres agences du Capital; le PC aurait cessé d'être un parti ouvrier à partir du moment où il devint une agence du « social-impérialisme»; l'un ou l'autre (ou tous les deux) seraient de-

Mai 68 a ouvert une période de crise du pouvoir bourgeois en Europe du sud-ouest, combinée avec une montée des luttes des masses qui remet à l'ordre du jour la possibilité à court terme de la révolution socialiste. Mais la montée des luttes, lorganisation marxiste-révolutionnaire et de son rayonnement politique dans la classe, lutte qui implique aussi une propagande et une éducation sur l'ensemble de notre programme, y compris la conquete du pouvoir par le prolétariat. De la «Maladie infantile» au «Programme de transition» venus des partis « sociaux-fascistes» etc. Cela les entraînait à un sectarisme extrême à l'égard de ces partis.

Mais lorsque les événements confirmèrent la réalité de l'entreprise électorale, voire politique des appareils traditionnels sur une grande partie des masses laborieuses, ces courants centristes (y compris une fraction des mao-centristes, ou des centristes-maoistes) esquissèrent des tournants répétés à droite, s'adaptant de manière opportuniste aux manœuvres et au langage des réformistes. L'opportunisme, comme le sectarisme, quelquefois combinés l'un avec l'autre, aboutissent au même résultat : les masses n'ont pas de véritable orientation politique de rechange crédible par rapport à celle des réformistes. L'emprise de ces derniers n'est point sérieusement contestée. En Italie et surtout au Portugal, où les réformistes furent obligés de se démasquer de la manière la plus crue, ces erreurs désastreuses des centristes ont fortement réduit le prix que les dirigeants du PS et du PC ont dû payer pour leurs trahisons. Les événements ont ainsi confirmé que la tâche de construire une direction révolutionnaire de rechange du prolétariat, tâche dont mai 68 souligne l'urgence, ne pourra être accomplie que sur la base du programme de la IVe Internationale. La montée des luttes et la crise des rapports sociaux bourgeois ne se développent pas de manière ininterrompue ainsi que la crise des rapports sociaux bourgeois, ne se développent pas de manière ininterrompue. Elles passent inévitablement par des hauts et des bas.

Rétrospectivement, on peut estimer que pendant les années 1974-

1976 est apparue une synchronisation croissante de la maturation ou de l'éclatement de crises pré-révolutionnaires dans les quatre pays de l'Europe du sud-ouest.

L'été et l'automne 1975 au Portugal, le premier semestre 1976 en Espagne, fin 1975 et début 1976 en Italie, la période autour des élections municipales de mars 1977 en France, ont été marqués par une montée impétueuse, et même extraordinaire dans quelques cas, de la combativité des masses, jointe à un désarroi et à un défaitisme prononcés de la bourgeoisie.

Celle-ci commença même à voter avec ses pieds au Portugal. Une évasion considérable de capitaux souligna le fait que, dans les quatre pays, le grand capital ne jugeait pas la situation d'une manière très différente de celle des marxistes-révolutionnaires.

Il est certain aujourd'hui qu'une série de retournements ou de temps d'arrêt se sont produits dans ces quatre pays. Novembre 1975 au Portugal, l'été 1976 en Italie, la conclusion de l'accord constitutionnel entre Suarez d'une part et le PSOE et le PCE en Espagne d'autre part, mars 1978, sinon l'automne 1977 en France, constituent vraisemblablement ces points de retournement. Ils ne sont pas tous de même poids ni de même gravité. Sans aucun doute, c'est au Portugal que le renversement de la situation a été le plus dramatique. Après avoir établi un appareil de répression plus efficace, reconsolidé son appareil d'Etat, la bourgeoisie avec l'aide du PS et aussi du PC est passée à l'offensive systématique contre toutes les conquêtes des masses de la période 1974-75. La classe ouvrière et ses alliés sont actuellement acculés à des combats défensifs.

En Italie, les effets combinés de dix années de luttes de masse quasi ininterrompues mais ne débouchant sur aucune solution politique de rechange, d'une récession ample et chronique avec ses effets sur l'emploi, spécialement dans le secteur de la jeunesse, de l'offensive du PC et des directions syndicales en faveur du projet d'austérité bourgeois et de l'intégration de fait du PC dans le gouvernement d'unité nationale, rendent plus difficile la

----- photo credits and running heads -----

4

Page 8

résistance des travailleurs des grandes usines, jusqu'ici victorieux contre les plans de restructuration du grand capital. L'affaire Moro aboutit conjoncturellement à renforcer la politique d'unité nationale et accroît les difficultés d'une riposte ouvrière.

En France, la division des rangs ouvriers provoquée par les directions du PS et du PC depuis l'automne 1977 et la déception profonde provoquée par l'échec de l'Union de la gauche aux élections législatives de mars 1978 ont élargi les possibilités d'une offensive bourgeoise. Elle se fait déjà sentir sur le plan économique (licenciements massifs dans des branches en crise, hausse des tarifs des services publics). Elle se prolongera par des manœuvres de

Cependant, l'effet cumulatif de ces développements dans les quatre pays ne doit pas être sous-estimé. Ainsi, le fait que la chute de la dictature en Espagne n'ait pas été accompagnée d'une crise révolutionnaire a considérablement accru les possibilités de l'offensive antiouvrière au Portugal. La défaite de l'Union de la gauche en mars 1978 en France - et l'absence d'une forte des luttes qu'aurait pu stimuler l'arrivée au pouvoir de l'Union de la gauche, par riposte aux réactions bourgeoises qui lui auraient succédé, a élargi la marge de manœuvre à court terme de la bourgeoisie espagnole et surtout italienne. On ne peut nier la modification de la conjoncture dans les quatre pays de l'Europe du sud. Il serait toutefois erroné de la confondre avec un changement de la nature de la période.

Dans aucun des quatre pays, il n'y a eu un changement qualitatif des rapports de forces entre les classes. Nulle part, la classe ouvrière n'a été battue en un combat frontal. Nulle part son potentiel de lutte n'a été fondamentalement entamé. Et surtout, nulle part la bourgeoisie n'a été capable de stabiliser son pouvoir de manière un tant soit peu durable. La dépression économique ne lui permet pas d'effectuer avec succès une politique de réformes.

séduction et de division à l'égard du PS. En outre, la politique de division des directions réformistes se perpétue et se traduit avec force dans l'absence d'une réponse syndicale unitaire.

En Espagne, la participation du PSOE et du PCE au projet d'institutionnalisation d'une démocratie bourgeoise parlementaire et à la mise en place d'une politique d'austérité a porté un coup à la montée du mouvement de masse et a donné un répit à la bourgeoisie. Néanmoins, un puissant renforcement des organisations ouvrières s'est opéré et la politisation du prolétariat se poursuit. Une reprise des lut tes de masse est possible à tout insLes quatre pays d'Europe du Sud connaissent une modification de la conjoncture qu'il ne faut pas confondre avec un changement de la nature de la période Les rapports de forces ne lui permettent pas encore de mener à bien une politique de répression (le premier test important à ce propos interviendra sans doute au Portugal).

Nous restons donc dans une situation d'équilibre extrêmement instable et fragile, dans laquelle aucune des deux classes fondamentales de la société, le prolétariat et la bourgeoisie, n'est pour le moment capable d'imposer «sa» solution à la crise sociale, dans laquelle un quelconque accident politique, social, économique, monétaire, peut précipiter soit une explosion révolutionnaire, soit une offensive contrerévolutionnaire de la bourgeoisie beaucoup plus agressive. Le résultat immédiat de l'une ou l'autre étant soit de renverser de nouveau la tendance internationale, soit de l'accentuer chaque fois par un processus

Nous avions raison de souligner dans les années 1972-75 que pareille situation d'équilibre instable ne pouvait pas se prolonger indéfiniment dans des conditions de dépression économique, dans laquelle le processus d'accumulation du capital ne peut redémarrer sérieusement que par suite d'une augmentation considérable du taux de la plus-value.

Pareille augmentation considérable ne s'est réalisée nulle part en Europe du sud-ouest. Mais nous avions tort de placer des échéances trop courtes à l'inévitable épreuve de forces entre les classes, de sous-estimer la durée de la crise de domination de la bourgeoisie (durée qui s'explique en dernière analyse par sa gravité).

C'est la nature de cette crise de longue durée qui nous permet d'insister sur la conclusion que le retournement qui s'est produit a été conjoncturel et non structurel, qu'il s'agit de flux et de reflux dans le cadre d'une période qui n'a pas changé. Aussi longtemps que la classe ouvrière n'a pas subi de défaite grave et que la bourgeoisie n'a pas retrouvé les ressources nécessaires pour restabiliser la situation, de nouveaux « mai 68» restent possibles et même inévitables en Europe du sud-ouest, avec toutes leurs retombées internationales. L'actualité de la révolution socialiste

Men Europe capitaliste

Notre courant est le seul aujourd'hui - comme il le fut déjà avant mai 68 - qui reste fermement convaincu de l'actualité de la révolution socialiste en Europe capitaliste. Un moment éblouie par l'éclat de mai 68, l'intelligentsia de gauche est revenue à ses vieux démons antérieurs. Son scepticisme à l'égard du potentiel révolutionnaire prolétariat des pays impérialistes prolonge celui des réformistes et des révisionnistes de tout poil. Un cri quasi-universel s'élève chez les tiers-mondistes désabusés (Samir Amin - voir Monthly Review, méro de juin 1977), chez les maoïstes Pékin Information, no 45, 1977), voir les ex-terroristes péni tents (l'exemple le plus typique est celui de Horst Mahler en Allemagne), chez les vétérans invalides de mai 68, faisant écho au chant de sirène des eurocommunistes et ciaux-démocrates de gauche : « Cessez de rêver à une révolution prolétarienne impossible ! Cessez conséquent d'être des protagonistes d'une lutte de classe intransigeante, car elle ne débouche sur aucune perspective concrète ! Soyez réalistes ! Faites la politique du possible, c'est-à-dire pratiquez la politique

Page 9

des réformes audacieuses qui respectent le 'consensus', la conciliation de classe.».

Si les « nouveaux philosophes » à la Glucksman et les tenants de l'offensive anti-marxiste ajoutent leur part de cacophonie à ce concert, c'est parce que, poussant la logique jusqu'au bout, et s'appuyant sur les crimes de la bureaucratie stalinienne qu'ils niaient hier, ils chantent «la fin du marxisme», et la « fin de la politique» comme prolongement « inévitable » de la « fin de la révolution » et de la fin de la lutte de clas-

Tout cela laisse une impression de «déjà vu» : déjà vu avant mai 68, quand les sociologues discouraient sur la «dépolitisation» et «l'apathie» ... de la jeunesse. Que resta-t-il de ces analyses savantes, après mai 68?

Les impressionnistes et opportunistes de cette période de reflux conjoncturel en seront pour leurs frais, cette fois-ci encore, comme lors du cycle précédent. Ce n'est pas le marxisme qui est en crise mais le capitalisme. Ce n'est pas le prolétariat qui est structurellement affaibli mais la domination bourgeoise. Le nier, à la lumière de mai 68 et de tout ce qui s'est passé depuis, c'est nier l'évidence. Les grandes batailles révolutionnaires sont devant nous et non derrière nous. L'enjeu historique de ces batailles est tel que le seul réalisme politique digne de ce nom consiste à s'y préparer systématiquement, à tous les niveaux de l'activité sociale - y compris le niveau théorique - et à y préparer pédagogiquement et efficacement les larges masses. Oui, ce ne fut qu'un début. Oui, le combat continue. Oui, les chances de le gagner, en définitive, sont intactes et réelles.

Une erreur sur cette page ?