Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

SPECIAL CHINE

Chroniques de Pékin

· Inprecor n° 290, 12 juin 1989 · p. 3-7 · 4 753 mots

Chine

mions. Attaques le matin et à 14 heures, de soldats à pied, sans armes. Ils sont encerclés par la foule refluant vers le palais du gouvernement. La première attaque violente entre l'Assemblée et le siège du gouvernement fait 40 morts ;

camionnettes et bus gisent renversés sur la place ; la foule encercle le palais du gouvernement. L'après-midi et le soir, étudiants et foule nombreuse sur la place, très calmes, curieux, mais fort sentiment de mobilisation, familles entières, enfants dormant derrière les vélos, vieux assis au bord de la rue, marchands de limonade. "Revenez ce soir, il y aura beaucoup de monde !"

Un jeune se promène en exhibant un casque. Les jeunes soldats, gênés sont invectivés par la foule.

Nuit de samedi à dimanche :

Les troupes rassemblées autour de Pékin convergent vers Tiananmen essentiellement par l'Ouest. A tous les principaux carrefours de la ville, la population a dressé des barrages avec des camions et des bus pour empêcher la progression des troupes. Les parachutistes interviennent refoulant les étudiants hors de la place.

Mais en même temps, l'armée — tanks et infanterie - prend possession de l'ensemble de la place faisant un carnage parmi la population.

Le lendemain, le personnel hospitalier estimera les pertes au total à au moins 1 500 morts et 10 000 blessés.

Les premiers blessés légers qui arrivent dans les hôpitaux sont des soldats blessés par balle ; ensuite, les civils grièvement blessés ou quasi morts, certains écrasés par les chars, d'autres abattus par des tireurs d'élite entre les deux yeux ou au cœur.

Dimanche 4 juin :

Durant tout la journée, la population se masse sur l'avenue Dongchang'an qui mène à la place. Une ronde de vélos incessante et des centaines de gens restant au contact du barrage de l'armée. Des tireurs d'élite sortent de l'ombre et tirent sur la foule.

Chroniques de Pékin

NOTRE ENVOYE SPECIAL à Pékin, Laurent Carasso, a suivi, d'heure en heure, les massacres de

Tiananmen et le rétablissement de

"l'ordre bureaucratique".

Ses chroniques, que nous publions ici, constituent un témoignage poignant de cette tragédie historique qu'a été l'écrasement du Mai 89 chinois.

Ces images de la vie quotidienne dans Pékin, occupé par les chars de

"l'Armée populaire de libération", montrent que malgré la répression et la terreur, le peuple chinois, brisé, vaincu, n'est pas pour autant prêt à abandonner son aspiration à la liberté et à une démocratie authentiques.

Laurent CARASSO sont emportés d'urgence vers l'hôpital sur les tricycles... et immédiatement après les gens reviennent au contact, la ronde des vélos reprenant sur l'avenue

Dongchang'an. Une incroyable sérénité sur les visages. Pas de cris ou de mots d'ordres, pas de manifestants armés.

Seuls quelques cris de "Li Peng fasciste !" Près du barrage de l'armée, des gens me disent en anglais : "//s sont devenus fous ! Il y a au moins un millier de morts sur la place !"

A l'hôpital où des matelas ont été mis par terre pour accueillir les blessés, la situation est dramatique, hallucinante

Les infirmières ne cessent de pleurer en soignant les blessés. Le directeur du centre de soins intensifs, effacé, membre du parti, est écœuré : "99% du Parti est contre ce qui se passe. Ils sont fous.

Je ne crois plus à rien."

Jusqu'à 19 heures, aucun communiqué, aucune déclaration officielle. Le bruit court depuis plusieurs jours que

Deng est mort ou à l'agonie (il n'est pas réapparu depuis la visite de Gorbat-

Autour de Pékin, aux carrefours, de nombreux barrages sont encore en place, et plusieurs camions militaires ont été abandonnés et continuent de brûler.

Dans chaque quartier, aux carrefours, discutent de la situation, écoutent les té moins. Des femmes pleurent. Toute la journée d'hier, le cadavre d'une petite fille de 9 ans, tuée par l'armée, a été exhibée par la population. Un soldat a été lynché manche, dans le quartier des universités, des camions ont été bloqués et une vingtaine de soldats emmenés avec armes et bagages dans une faculté.

A 12 heures, un communiqué du gouvernement a intimé l'ordre à la population de dégager la ville, de cesser les attroupements et de libérer les otages.

Apparemment, durant la journée de dimanche, seule la place Tiananmen était ré ellement investie. Pas d'autre point de fixation de troupes, sauf à l'Ouest et au

D'après des témoins, dans le centre sidérurgique de Shougang qui regroupe

300 000 personnes, 400 ouvriers ont été arrêtés ainsi que la direction du syndicat indépendant. Ces ouvriers, plusieurs groupes étaient aux côtés des étudiants samedi soir, s'étaient solidarisés avec eux au lendemain de la venue de Gorbatchev, ceci malgré un déplacement personnel de Li Peng et

Zhao Ziyang, qui leur avaient demandé de soutenir le gouvernement. En vain.

Malgré cela, le communiqué, lu en voix "off" à la télévision, ne parlait que d'un "tout petit, tout petit groupe de contre-révolutionnaires qui ont été ré-

Nuit de dimanche à lundi :

L'armée a accentué sa pression, prenant position dans plusieurs carrefours d'accès au centre ville. De la place Tiananmen, les tanks et les V.T.T (véhicules de transport de troupe) ont effec tué une sortie pour dégager l'avenue

Dongchang'an, ainsi qu'une colonne militaire, bloquée depuis la veille près du magasin de l'Amitié. Au vu des barricades et des impacts visibles le lendemain, ce dégagement a été violent et plusieurs rafales de mitrailleuses ont été

De dimanche à lundi, les tirs à la mitrailleuse ont continué dans plusieurs quartiers et 50 chars sont venus en renfort sur la place qui est le seul point de concentration de l'armée dans le centre.

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La population est visiblement mobilisée d'une façon massive et l'armée apparaît isolée. La ville est toujours couverte de tracts collés sur les murs et de graffitis à la craie, par terre ou sur les murs.

Pas un seul dirigeant de premier niveau n'est apparu à la télévision depuis vendredi soir, seulement le communiqué du maire de Pékin, Chen Xi tong, en image fixe à la télévision. Lundi 5 juin:

Les tirs sporadiques et les mouvements de chars et de V.T.T continuent. 13 heures : spectacle hallucinant. Alors qu'une colonne de chars avançait le long de l'avenue Dongchang'an vidée des manifestants, un homme seul s'est posté devant un char, l'empêchant d'avancer ou même de le contourner, escaladant la tourelle pour discuter avec le conducteur du char, immobilisant ainsi plusieurs minutes la colonne de char, avant d'être emporté de force sur le trottoir, apparemment par des manifestants.

Depuis, des fusillades éparses continuent et deux hélicoptères surveillent les artères... Les étudiants étrangers des pays de l'Est et de plusieurs pays occidentaux ont été rapatriés dans leur ambassade.

Visiblement même si l'armée a réussi à dégager Tiananmen, la loi martiale n'est toujours pas réellement appliquée dans Pékin, et la population ne s'estime pas à genoux.

Quelques jours après l'arrivée de Gorbatchev, le 15 mai, les diverses corporations (employés des banques, des ministères, enseignants...) étaient entrées successivement en grève, manifestant en cortèges avec leurs banderoles, dans l'ordre. Par la suite, ce fut un déferlement populaire, ce qui confirme un bruit qui circule selon lequel, lors de la venue de Gorbatchev et avant la déclaration de la loi martiale, Zhao Ziyang aurait soutenu en sous-main l'insurrection.

Lundi, en roulant à vélo avec les Chinois, beaucoup m'arrêtaient, certains me disaient en anglais "aidez les Chinois !". Même chose dans les petits restaurants des rues avoisinantes où tous tenaient à parler de la situation.

A noter l'attitude gênée de la police vis à vis des étrangers. Venus confisquer les pellicules dans une chambre où j'étais au Beijing Hôtel, avec l'équipe de TF1, ils n'ont osé ni arrêter, ni expulser les journalistes, ni contisquer le materiel ou réellement fouiller la chambre, alors que toute prise de vue est une infraction

En revanche, toujours aucune nouvelle de la direction des étudiants qui est quelque part dans Haidian (quartier des universités au nord-ouest de Pékin). Lundi soir :

Vers le nord de Pékin, sur Andingmennei Dajie, il y a très peu de vélos ; contraste saisissant avec le spectacle du soir de mon arrivée. Rideaux baissés, portes entrouvertes, quelques petits groupes discutent doucement.

Au restaurant où je mange, un homme s'asseoit en face de moi et avec quelques mots d'anglais manifeste sa consternation ... sans que je puisse évidemment discuter en putonghua (chinois mandarin)!

Je voulais changer d'hôtel (pour passer de 100 à 46 yuan la nuit) mais la réceptionniste, désolée, me dit que la caissière des changes n'est pas venue travailler, car elle habite au nord de Pékin... Je met mon sac sur le portebagage de mon "hirondelle" et je redescend pour traverser Pékin, vers le Sud Le carrefour de l'avenue Dongchang'an est désert et silencieux. Sur Chongmenmai Dajie, il y a plus de monde en vélo, des gens roulant à ma hauteur évoquent par gestes le massacre et leur désapprobation.

Longeant la place Tiantan (le temple du Ciel), je vois un V.T.T. calciné, entouré de pierres. Devant les grilles mêmes de Tiantan, il y a un attroupement pour observer l'intérieur du parc, où des détachements militaires ont pris position.

Plus loin, sur le pont de Yongdingmen, on aperçoit encore des carcasses de bus ; en direction de la gare et du dépôt des bus, on voit des vélos-transporteurs, les mêmes qui, les jours précédents, jouaient le rôle de messagers et d'ambulanciers emportant les blessés sur leur plate-forme. Mardi 6 juin :

Les rues et les avenues sont calmes. L'armée ne se montre pas. Dans les grandes avenues, en revanche, les grands magasins de confection ou d'approvisionnement ont presque tous les rideaux baissés, le personnel est devant la porte.

Comme la veille, aucune activité professionnelle n'a encore repris. Les grues des nombreux chantiers de Pékin sont immobiles, il n'y a pas de métro, ni de bus, ni de bureaux ouverts. Depuis dimanche, les étudiants ont appelé à la greve generale, mais il est clair que l'arrêt total de la vie de Pékin tient à de nombreux facteurs : la protestation directe contre le coup de force, le deuil, le traumatisme, etc. Sur les bus calcinés qui encombrent toujours les carrefours, au milieu des gravats, sont parfois accrochées des couronnes de fleurs blanches en papier, en signe d'hommage aux victimes des affrontements.

Je passe par les rues marchandes près de Qianmun, où l'on remarque plus d'animation autour des magasins d'alimentation : parfois des queues, mais aucune interruption d'approvisionnement ni visiblement de crainte qu'il s'en produise. Les gens sont calmes. La Dongchang'an, toujours placée sous la visée des tanks (dont le nombre a certainement dépassé les 50) qui occupent Tiananmen, est tout aussi calme. On n'y voit plus la ronde incessante, ni l'attroupement typique des derniers jours, au-

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tour des soldats. En allant dans l'autre sens, vers l'Est de la capitale, la Jianguomennei est toujours un gymkhana, avec des barrières brisées, des gravats, des bus brûlés : il ne reste qu'un étroit passage libre, pour le défilé silencieux

Plus à Est, à Jianguomen, le pont au dessus de l'avenue qui fait le tour du centre de Pékin est entièrement occupé par les tanks et l'infanterie, kalachnikov en garde. Il n'y a plus aucun signe de discussion parmi les gens qui circulent impassibles. La crainte et la rancoeur moti-

Pendant ce temps, les ambassades sonnent le tocsin pour leurs ressortissants résidants à Pékin. Les étudiants étrangers de Beida, l'Université de Pékin, se voient obligés de quitter leurs chambres et de regagner leurs pays respectifs. Curieusement, l'Europe de l'Est a été la première à initier ce mouvement.

Les mêmes ambassades confirment les mouvements de troupes de Shangai et Shangchun vers Pékin. La 38e armée, composée de 20 000 hommes (l'armée de la guerre de Corée), approcherait au Sud-Ouest de la capitale, soit pour remplacer soit pour s'opposer à la 27e qui occupe Pékin avec 200 000 hommes. L'après-midi :

Un silence lourd et obsédant pèse sur Tiananmen. Quelques rares cyclistes continuent à circuler dans un calme oppressant, brisé seulement par le bruit des deux hélicoptères qui multiplient les allées et venues. Ils se dirigent vers l'Ouest, d'où proviennent, assourdis, des coups de canons.

Les rumeurs n'ont cessé de se multiplier sur la mort de Deng, victime d'un cancer... et sur celle de Li Peng, qui aurait été la cible d'un policier, exécuté sur-le-champ avec sa famille. Les murs sont toujours couverts d'inscriptions faisant état de ces "nouvelles" ou même du désavou de la majorité des membres du Parti au coup de force et au bain de

La seule déclaration gouvernementale, jusqu'à mardi soir, restait le communiqué du maire de Pékin. Enfin, à 19 heures, la télévision d'Etat montrait des images sélectionnées des affrontements, insistant sur la lapidation d'un camion militaire par un petit groupe de manifestants, ainsi que sur le "chaos" régnant à Pékin, avec les rues jonchées de pierres, de débris et de bus éventrés.

Dans la foulée, le porte-parole du gouvernement faisait une longue déclaration, tirant le bilan de ce qui lui apparaît sans doute comme le nouvel "incident contre-révolutionnaire de Tiananmen" (le précédent est l'émeute du 5 avril 1976, lors de l'hommage rendu à Zhou Enlai, qui se transforma en critique du maoïsme, ndlr). Le bilan fourni par le gouvernement est indécent : 400 morts au total (civils et militaires) dont 23 étudiants ; 5 000 soldats blessés ; 2 000 ci-

Déclaration de l'Association autonome des ouvriers CET APRES-MIDI le secrétariat permanent de l'Association autonome des ouvriers de la ville de Pékin convoque une réunion urgente. Dans la situation actuelle, la mission que nous allons remplir appelle à une réunion particulièrement urgente. Les membres du secrétariat, dans la situation présente, ont peaufiné la direction des équipes. Ils ont créé des cellules, un secrétariat général, un secrétariat à la propagande, un à l'intendance et un chargé des contacts.

Premièrement, l'Association est une organisation spontanée des ouvriers de la capitale, correspondant à la situation d'aujourd'hui. Son but est, sur les rails de la démocratie et du système légal, d'aller diriger correctement ce mouvement patriotique et démocratique. Il accueille tout ouvrier de la capitale et chaque syndicat des danwei (voir page 6) des usines et des mines pour adhérer activement à notre organisation syndi-

Deuxièmement, suivant la situation actuelle, l'assemblée générale décide spécifiquement que :

1- La tâche à l'ordre du jour des équipes d'inspecteurs ouvriers d'agir en coordination avec les associations autonomes d'union des étudiants, d'assurer la protection et la vie des camarades étudiants et la stabilité de l'ordre social dans la ville de Pékin.

2- En même temps qu'il maintiennent la tranquillité politique et sociale, ils garantissent l'acheminement et le transport des produits nécessaires à la vie courante de Pékin, légumes et céréales, ainsi que des objets manufacturés coudu comité permanent de l'Association autonome des ouvriers de la ville de Pékin. vils blessés ; 50 militaires portés disparus. Quant à la rumeur sur la mort de Deng Xiaoping, elle a été fermement démentie à la télévision.

Le nom de Li Peng n'est plus cité, c'est Qiao Shi, membre du comité permanent et responsable de la Sécurité (ayant la mainmise sur la Gong'anju, la redoutable police de la sécurité publique) qui est félicité par la cour suprême. "Conservateur", il a été élu au comité permanent à la suite du congrès du PCC de 1987, avec Li Peng (responsable de la commission de discipline, il se serait fait une place intermédiaire entre les principales fractions du Parti et aurait été mis en avant après l'éviction de Zhao

Ziyang. C'est du moins le bruit qui circule mercredi à Pékin). Le gouvernement appelle le peuple de Pékin à aider l'armée pour arreter la corruption et le chaos et chasser les membres du "petit groupe contre-révolutionnaire".

Ces communiqués et reportages seront passés à la télévision mardi soir et pendant toute la nuit, alors qu'au loin résonnent toujours des cannonades. Mercredi 7 juin :

Les bruits de cannonades ont cessé, mais la circulation de l'armée à Pékin s'accentue. Des centaines de camions partent vers l'Est de Tiananmen, suivis de longues colonnes d'infanterie. Des camions sillonnent les rues. Remontant sur Yongdingmen, je suis stoppé, ainsi que d'autres centaines de cyclistes, par une longue colonne de soldats, qui tirent quelques coups de feu. Les laissant derrière et allant vers Tiananmen, je vois soudain les deux files des vélos devant moi, se déporter vivement dans les petites rues adjacentes, à l'approche d'un camion. Les multiples morts des derniers jours, au passage des camions, ont engendré une prudence qui tranche avec l'insouciance des jours précé-

Au moins aussi prudent qu'eux, je suis aussi parti dans une rue parallèle pour me mettre à l'abri. Paradoxalement, tout le monde rit, imitant d'un geste une rafale de mitraillette. Ce danger passé, chacun reprend la rue. Du coup, je suis entouré d'une vingtaine de passants qui me montrent le camion s'éloigner et expriment, par gestes, le désir que ce qui se passe soit filmé et raconté à l'extérieur ; "fascisme", insistent-ils, en faisant le geste de mitrailler.

Visiblement, les signes d'affrontements ou de heurts entre fractions de l'armée ont cessé autour de Pékin. La police urbaine a fait sa réapparition et les débris de véhicules commencent à être dégagés des avenues. L'armée est beaucoup plus présente, en position à plusieurs carrefours et en patrouille. Les gens stationnent hors de sa portée et lui jettent des regards méfiants.

Même dans les petites rues, les gens sont attentifs aux bruits et aux mouvements. Pour la première fois depuis cinq jours, l'armée quadrille réellement les grandes avenues, à pied, en vélo et en camion. L'Hôtel de Pékin, à trois cent mètres de la place Tiananmen, semble porter le deuil de la politique d'ouverture de Deng. La moitié de sa splendide batterie de huit ascenseurs a été mise hors service et ses fastueux couloirs sont déserts. Américains et Japonais ont disparus, seuls restent, pour quelques heures encore, des équipes de journalistes qui vont progressivement se transférer vers des hôtels moins exposés à la pression de l'armée. D'ailleurs, la direction de l'hôtel a purement et simplement fermé tous ses restaurants et services d'alimentation (l'armée s'installera directe-

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ment dans l'hôtel jeudi matin). Paradoxalement, l'hôtel de prédilection pour les étrangers devient le Palace Hôtel, véritable hôtel de grand luxe, joint venture entre l'armée chinoise et les Philippines (l'armée s'est reconvertie, en partie, dans une action économique directe depuis le milieu des années 80). "défilé patriotique" à partir de la place Tiananmen. Entourés de soldats, mitraillette en bandoulière, défilent des miliaux brassards rouges, symbolisant la fameuse union du peuple et de l'armée. Quelques Pékinois regardent inquiets, redoutant de voir ces spécialistes des règlements de compte dans chaque jiedao weiyuanhui (comité de quartier) ou dans la danwei (unité de production), à laquelle est rattaché chaque travailleur. Ces deux organes contrôlent la vie de chaque Chinois, surtout dans

Prétendument cellule de base du pouvoir politique du peuple, la danwei est le socle capillaire du pouvoir du parti. Parallèlement, cette structure joue un rôle social veillant à l'éducation, à la santé et à toute la vie de ses membres. Dernier détail, c'est la danwei qui distribue les rationnement, notamment pour l'achat de céréales ou d'huile.

En un mot, avec ce défilé, tout le monde craint une répétition de 1976. A l'époque, les comités de quartiers jouè-

Déclaration des ouvriers

La classe ouvrière est la classe la plus avancée, dans le mouvement démocratique nous devons incarner la force de choc.

La République populaire de Chine est sous la direction de la classe ouvrière, nous avons le droit de chasser tous les

Dans la production, les ouvriers ont parfaitement compris l'intérêt du savoir et des techniques. C'est pourquoi nous refusons absolument que les étudiants et le peuple élevés subissent des ou-

Détruire la tyrannie et la dictature, promouvoir la démocratisation de l'Etat sont un devoir auquel nous ne pouvons nous dérober.

Notre force prend sa source dans notre unité, notre succès dans notre iné-

Dans le mouvement démocratique, "nous n'avons que nos chaînes à perdre et tout un monde à gagner".

Comité provisoire de l'Union autonome des ouvriers rent leur rôle de délation et les danwei organisèrent des assemblées générales dans les entreprises, pour demander des comptes aux travailleurs qui avaient pris part aux manifestations et à la résistance. En pratique, pour l'instant, l'armée nettoie... les carrefours.

Diverses rumeurs circulent au sujet de la lutte fractionnelle au sommet, mais, pour paraphraser Deng, "que le chat soit blanc ou noir, peu importe"... le peuple n'a rien de bon à en attendre ! Jeudi 8 juin :

Impression contrastée. On remarque une apparente et très partielle reprise de l'activité. Quelques bus. Les chantiers fonctionnent à nouveau. Il y a davantage de monde dans les rues ; quelques grands magasins, essentiellement d'alimentation, ont relevé leurs rideaux ; d'autres, une table devant l'entrée, ne vendent que sur le pas de la porte.

L'armée s'est installée dans de nombreux bâtiments publics. Les soldats montent la garde en plusieurs points de la ville, dans les carrefours "stratégiques", et de nombreuses patrouilles sillonnent les rues. Des convois légers, mitraillettes à l'extérieur, continuent à parcourir les rues sans qu'il soit possible de donner une signification à ces déplacements. Des bruits de canons parviennent encore à Pékin.

Apparemment, donc, une vie normale reprend très lentement (mais la majorité des bus sont restés dans les dépôts), l'impression de "détente" étant rendue plus grande par un ciel bien degagé qui contraste avec le ciel gris des derniers jours. Mais cette impression est contredite par le maintien d'une grande mobilisation de l'armée et par les concentrations de soldats stationnant aux carrefours. Les autorités veulent montrer que "l'ordre règne" et que l'heure est au nettoyage. Dans tous les sens du terme, puisque des équipes continuent à degager les artères, notamment aux abords de Tiananmen et tout au long de Dongchang'an, dont plusieurs parties ont été rendues à la circulation. La télévision a montré ces images de nettoyage en proclamant la victoire de l'armée sur "un petit groupe de hooligans contre-révolutionnaires", et les communiqués officiels annoncent l'exclusion du Parti de ceux qui ont pris part à "l'incident contre-révolutionnaire". Vendredi 9juin :

Tout confirme que les conflits au sommet du pouvoir sont en train de se régler. Le mot d'ordre du gouvernement est le retour à l'ordre, à la vie normale, dans Pékin. Toutefois, si une partie des bus tournent normalement et que les queues se reforment aux arrêts, beaucoup restent encore dans les dépôts et le métro est toujours fermé. De même, une partie seulement des magasins ont rouverts leurs portes, souvent, pour les plus grands d'entre eux, sans relever complètement leurs grilles. De nombreux bâtiments administratifs sont toujours fermés tandis que d'autres, comme la Banque de Chine, ont rouvert.

Activité de retour à la normale donc, mais très ralentie, sans qu'il soit clairement possible de faire le pont entre la mise en œuvre du mot d'ordre de grève lancé depuis dimanche et une volonté précise du pouvoir de franchir des étapes dans la relance de l'activité. Dans tous les cas, il est clair que le pouvoir procède par palier et l'armée, toujours aussi nombreuse en ville, reste sur le qui-vive. La crainte de francs-tireurs et de manifestations de résistance, même si elle n'a été confirmée par aucun fait spectaculaire, en dit long sur le rapport de force qu'avait réussi à créer le mouvement, et la peur qu'a le pouvoir de

Néanmoins, tout est fait par l'armée et la milice pour démontrer ce retour à la normale. En ville pratiquement tout a été nettoyé ; les carcasses brûlées ont toutes été dégagées et symboliquement, la grande avenue qui longe Tiananmen a été, sinon ouverte à la circulation des cyclistes, laissée à celle des bus (ce qui permet de voir qu'à peu près une centaine de chars et de V.T.T occupent toujours l'esplanade).

L'armée a également livré farine, huile et légumes aux magasins, et circule en permanence. De nombreuses colonnes paradent dans le centre ville et les soldats sont toujours présents à tout carrefour important... accompagnés de miliciens témoignant "du soutien du peuple au régime". Elle atteint visiblement, mais très partiellement son but : celui de se montrer sous un aspect débonnaire, les gradés blaguant avec les passants... pour effacer l'image de la

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boucherie de samedi soir de la mémoire de tous les Pékinois. Mais l'assurance a des limites ; plusieurs fois, j'ai vu de jeunes soldats regarder des attroupements de passants l'air inquiet. Un autre, attardé, rejoint au pas de course sa patrouille. Des soldats juchés sur les camions pleins de choux et de farine circulent, kalachnikov tendue.

Des camions de propagande circulent aussi et les chars se sont faits beaucoup moins nombreux et discrets, même si parfois on en aperçoit, tapis dans des rues perpendiculaires aux artères.Il est clair par contre que le règne de la crainte a commencé pour les travailleurs et les jeunes qui ont participé aux affrontements et aux manifestations.

De nombreuses personnes ont été arrêtées. Certaines arrestations, filmées par la télévision, les montrent comme des "hooligans contre-révolutionnaires" responsables des attaques contre les chars et les V.T.T, sur lesquelles la propagande télévisée s'appesantit à longueur de journée. En contre point, la télévision interviewe longuement les braves citoyens qui se félicitent du "retour au calme" ou une brave dame apportant de la nourriture aux miliciens.

L'insistance à gommer des mémoires "le trouble contre-révolutionnaire" se marque par des heures de reportages dix fois répétés depuis hier, qui montrent l'agression du "petit groupe contre-révolutionnaire" (mais ce sont des centaines de personnes s'opposant avec des pierres et des bâtons aux tanks et V.T.T qu'est contrainte de montrer la télévision). La loi martiale et le couvre feu sont maintenant assortis de mitraillages.

Pour marquer définitivement la fin de la crise au sommet du Parti, tous les dirigeants de premier niveau (mis à part Zhao Zyiang et Hu Quili), Deng, que la rumeur disait mort, Li Peng qui avait déjà fait une brève apparition hier soir, et Qiao Shi, sont réapparus à la télévision.

Si évidemment aucune voix ne peut s'élever, des proclamations circulent encore et certains parlent d'une nouvelle mobilisation après l'été ou au printemps ; même des actions contre l'armée ne sont pas à exclure dans les prochaines semaines. Simple espoir, peutêtre, mais qui montre que malgré le massacre, la volonté de lutter demeure. Samedi 10 juin :

A Shangaï, le gouvernement a déjà arrêté une dizaine de responsables de l'association indépendante des travailleurs. A Pékin, les arrestations se multiplient, ainsi que les contrôles dans la rue, sans que personne puisse les chiffre La population, dans l'impossibilité de s'opposer dans la rue à l'armée n'a visiblement pas été matée par le bain de d'expression visible, à ce jour, est une passive dont témoigne l'absence totale de zèle à reprendre le travail. Le comité de la loi martiale a affiché des appels à la délation avec plusieurs numéros de téléphone. Toute la question est d'apprécier le rapport de force dont dispose le pouvoir pour une répression en profondeur.

Un grand nombre de membres du parti, de comités de quartier, des responsables des unités de travail, ont été partie prenante de ce mouvement.

Aussi, les possibilités, voire la volonté, de remise au pas de ces relais, indispensables à la police secrète, pour la campagne de délation, ne sont pas encore précisées. Quant à la reprise en main dans le parti, on verra dans les prochains jours ou les prochaines semaines quels sont le "tout petit nombre de dirigeants" qui seront désignés comme ayant apporté leur appui au "désordre contre-révolutionnaire", mais il faudra sans doute autre chose pour redonner une assise à l'édifice.

L'incroyable niveau d'organisation dans les quartier à Pékin, qui permit au début de la loi martiale, à 2 heures du matin, de rassembler instantanément des centaines de milliers de personne pour bloquer l'armée, qui permit, le 3 juin, de dresser des barrages dans tous les quartiers et d'affronter l'armée avant qu'elle ne parvienne à Tiananmen, peut-il avoir sa prolongation aujourd'hui, dans la clandestinité au moins dans un premier temps ? Beaucoup de voix disent aujourd'hui, à Pékin : "nous n'avons pas d'armes et pas de dirigeants..."

L'avenir dira ce qu'il en est au niveau des étudiants comme des ouvriers.

Quoiqu'il en soit, plusieurs indices témoignent que la reprise en main est précaire et que le mouvement sous une forme ou sous une autre pourrait se manifester à nouveau.

De plus, les causes économiques et sociales de ce mouvement sont toujours présentes et le discours chaotique de Deng pour remercier la police et l'armée et pleurer leurs victimes (sans un mot pour les milliers de victimes du massacre) ne font pas office de programme politique et économique.

Huit jours après la prise de Tiananmen, le pouvoir n'apparait toujours pas avoir retrouvé une assise solide.

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