LA REVOLUTION POLITIQUE en Allemagne de l'Est, c'est aussi une renaissance spectaculaire de la démocratie ouvrière et des débats passionnés et passionnants sur les perspectives de la révolution et du socialisme. Début novembre, notre camarade
Ernest Mandel était l'invité officiel de l'Université Humbold, en
Allemagne de l'Est, pour y animer deux conférences, pendant discussion publique sur la démocratie socialiste entre Mandel et plusieurs représentants du Parti communiste est-allemand
REPUBLIQUE DEMOCRATIQUE ALLEMANDE et les dangers qui la menacent une semaine. L'opposition en a profité pour organiser une
(SED). Lors de ces débats, Mandel est intervenu comme représentant de la IVe Internationale et a pu développer l'ensemble des idées de notre courant. Il a également eu l'occasion d'assister aux manifestations de masse qui ont précédé la chute du Mur de Berlin.
Ernest MANDEL
LA MONTEE du mouvement de masse qui secoue la RDA a pris l'ampleur d'une véritable révolution. Ce mouvement dépasse tout ce qu'on a vu en Europe depuis mai
1968, sinon depuis la révolution espagnole.
Le langage des chiffres est clair. Les
4, 5 et 6 novembre 1989, près de deux millions de personnes sont descendues dans la rue. De 750 000 à un million de personnes à Berlin, le 4 novembre (la plus grande manifestation dans l'histoire ouvrier allemand) ;
du mouvement
350 000 à Leipzig ; 300 000 à Dresde ;
70 000 à Karl-Marx-Stadt (Chemnitz) ;
60 000 à Halle;
50 000 à Zwickau ;
25 000 à Schwerin ; des dizaines de milliers dans plusieurs autres villes, des milliers dans de nombreuses villes mineures. Proportionnellement à la population dans son ensemble, cela équivaudrait à 7 à 8 millions de manifestants en
France ou en Italie, de 5 à 6 millions dans l'Etat espagnol. On n'a jamais vu cela en l'espace de trois jours.
Pas le moindre doute n'est permis sur la prédominance ouvrière de ces warum hast du so große Zähne?
Neues
Forum
manifestations. Elle découle de leur ampleur même. Comment dans une ville comme Leipzig — le principal centre industriel de la RDA — pourrait-il y avoir 350 000 manifestants sur 500 000 habitants, si la quasi-totalité de la classe ouvrière n'était pas descendue dans la rue ? Y aurait-il, à Berlin-Est, ville de un million et demi d'habitants, 750 000 intellectuels, ménagères et lycéens ?
Le caractère prolétarien de la révolution qui a commencé en RDA est surtout attesté par l'énorme ébullition dans les entreprises. Il est vrai que, contrairement à mai 1968 et à l'automne chaud italien de 1969, il n'y a pas (encore) formellement de grèves. Mais, dans la plupart des grandes entreprises, des assemblées ouvrières discutent en permanence de la situation. La production connaît, ainsi, une chute qui exerce une forte pression sur la bureaucratie. Dans plusieurs "bastions" ouvriers, notamment dans les usines chimiques Leuna, la plus grande usine du pays, ces assemblées discutèrent des projets de résolution proclamant une grève générale de trois jours, au cas où le Bureau politique ne démissionnait pas. Celui-ci a dû démissionner.
La manifestation du 4 novembre 1989, à Berlin-Est, se distingue, outre le
nombre de participants, par une explosion sans précédent de spontanéité revendicative. Tout un peuple travailleur, mis en tutelle, embrigadé, chaperonné, réduit au silence, opprimé pendant des décennies, s'est brusquement comme un géant brisant ses chaînes.
C'est une caractéristique de toute révolution authentique.
Les "gens d'en bas"
Les humbles, les "gens d'en bas", se redressent, marchent debout, retrouvent leur voix, se mettent à crier, à clamer tout ce qui ne va pas, tout ce dont ils souffrent, tout ce qu'ils n'acceptent plus. C'était ce peuple qui occupait le centre de Berlin-Est, le 4 novembre. Et, chose jamais vue : ils ne se contentaient pas de crier. Ils ne laissaient pas la plume aux notables, comme lors de la rédaction des Cahiers de doléances, à la veille de la
Révolution française. Ils ont pris eux-mêmes le pinceau. Ils se sont mis à écrire eux-mêmes.
Les manifestants portaient au moins 7 000 pancartes et banderoles qu'ils avaient fabriquées eux-mêmes, et dont plus de 90 % n'émanaient d'aucune organisation ni d'aucun groupement, et sortaient tout droit du cerveau et du cœur de la masse des travailleurs. Les descendants de Rosa Luxembourg (1)
se sont montrés dignes d'elle.
Aujourd'hui, l'histoire proclame qu'elle n'a pas lutté en vain, et n'est pas morte pour rien.
Il est manifestement impossible de reproduire ici toutes ces pancartes et banderoles
(voir encadré ci-contre). Leur ton général reflètait un mélange d'espoir et de scepticisme d'humour et d'insolence, mélange qui exprime parfaitement le niveau actuel de la conscience des masses. Autre preuve du sens politique des manifestants : au lieu de rentrer à la avec leurs pancartes, maison après la dissolution du cortège, ils les ont collées par centaines sur le bâtiment du Parlement, la
Volkskamer.
Le leitmotiv des revendications était : « Nous sommes le peuple » ;
«Nous restons ici »;
res » ; « Contre la répression » ; « Légalisation de Nouveau Forum » ; « Syndicats libres » ; « Liberté de voyager ».
La manifestation avait été organisée par les sections syndicales des quatres grands théâtres de Berlin (2). Elle s'est transformée en une coopération exemplaire entre intellectuels et ouvriers, rappelant le "Printemps de Prague" et radicalement différente de ce qui se passe en URSS, pour ne pas dire en Hongrie et en Pologne.
tous les courants d'opposition, saut le courant d'extrême gauche. Deux orateurs de l'aile étaient également présents et furent passablement sifflés par la foule. Un réveillé orateur explicita les revendications ouvrières formulées par un groupe d'initiative pour des syndicats indépendants :
réduction immédiate du temps de travail ; augmentation des salaires, réduction des différences salariales des retraités ; contrôle populaire sur l'approvisionnement; pas d'augmentation des normes sans augmentation de salaires.
manifestation avait une composante in-
Slogans de la manifestation de Berlin
• Policiers abusés, retournez-vous contre le stalinisme •
* La gauche contre ceux d'en haut
• Pas de néo-nazis chez nous •
• Industrie chimique, introduisez les filtres «
- Ouvriers, utilisez vos cellules grises, faites attention aux chiens qui ne font qu'aboyer »
(en allemand, cela rime)
• Tout le pouvoir aux rédacteurs -
• Plus Jamais de mensonges »
(Pancartes des Journalistes)
• Seuls des polssons morts flottent sur le courant -
« A la place de co-gestion, autogestion -
• Pas de phrasnost 1 Glasnost 1»
• Pour le drolt à l'objection de conscience -
• Ecoles démilitarisées 1.
• Le monopole du pouvoir produit l'abus de pouvolt, même dans le socialisme •
- Retraites égales pour tous
• Le charlot est trop enfoncé dans la merde, Il faut écarter tous les postillons en place •
- La rue, c'est la tribune du peuple •
- Proposition pour le premier mal : les dirigeants défilent devant le peuple »
« Utllisez votre pouvoir: formez des consells ouvriers *
• Mêmes drolts pour tous les partis :
• Contrôle de l'Etat et de la police par des organes populalres élus .
• Réhabllitez les victimes du stalinisme •
• Sans vérité sur le passé, pas de vérité sur le présent •
• Fondez des partis politiques •
•Stasi au boulot [à l'usine] •
* Krenz zu Tisch :
(c'est un calembour: Iittéralement cela signifie :
Krenz à table. Mais Tisch est aussi le nom du secrétaire général de la confération syndicale FDGB, qui vient de démissionner sous la pression des travallleurs.
Cela veut donc dire : démission de Krenz)
ternationaliste qui réchauffait le cœur.
« Elections lib-
Le meeting a débuté par une chanson pour le Nicaragua, interprétée par deux jeunes chansonniers qui venaient d'être passés à tabac par les flics, il y a quelques semaines à peine. La foule les acclama longuement.
avec l'opposition persécutée en Tchécoslovaquie. Des appels et des pancartes de solidarité avec l'Afrique du sud étaient brandis. Il y avait des pancartes de solidarité avec les étudiants chinois.
Il y avait une pancarte pleine d'insolence
Vingt-sept orateurs représentaient réformatrice du SED,
A la tribune, comme parmi la foule, la
Révolution d'octobre 1989.
minute.
Un appel fut lancé pour la solidarité kiste de Berlin.
les crimes de Staline.
bon enfant berlinoise : « Gorbi, nous te remercions. Tu nous a aidés. Maintenant, nous allons t'aider à notre tour ». A la tribune on a lu un poème soviétique :
Lettre du prisonnier politique inconnu au camarade Staline
Tout cela n'est pas fortuit, de même que ne l'est pas le rejet unanime du nationalisme et du militarisme par la foule.
La RDA est, aujourd'hui, le seul Etat du monde qui se définit exclusivement par son identité sociale. Il n'a aucune identité nationale. Les masses populaires de
RDA rejettent toute tradition militariste, y compris ce monstre-avorton combinant militarisme stalinien et militarisme prussien que la bureaucratie du SED a, en vain, cherché à transplanter dans la jeunesse. Cela crée dans la classe ouvrière, l'intelligentsia, et la jeunesse de RDA une réelle ouverture à l'internationalisme, du moins pour le moment. Son avenir est lié à l'avenir même de la révolution politique et à ses répercussions dans le reste de l'Europe et du monde.
Les conquêtes du mouvement de masse
En l'espace d'un mois, le soulèvement des masses laborieuses a déjà accumulé une foule de conquêtes. La situation politique et sociale en RDA a changé avec une rapidité qui caractérise justement les véritables explosions révolutionnaires.
L'opposition a conquis de fait droit de cité. Tous les groupements, y compris l'extrême gauche, agissent au grand jour.
Le principal groupement d'opposition, le Nouveau Forum, parle à la radio et à la télévision, est interviewé à la télévision ouest-allemande, recrute en cascade, du moins dans sa forteresse de Leipzig. Il se bat maintenant pour pouvoir participer aux prochaines élections.
Sans cette participation, ces élections perdraient toute légitimité. Elles seraient inutiles, même du point de vue de la bureaucratie. Le principe en a été proclamé comme acquis par la session du Comité central du
Parti socialiste unifié (SED), des 8 et 10 novembre derniers. On voit mal comment cela pourrait être évité en dernière
La répression s'est pratiquement arrêtée. Les prisonniers politiques sont li-
1) Révolutionnaire polonaise et dirigeante de l'aile révolutionnaire de la social-démocratie allemande, elle fut assassinée, ainsi que Karl Liebknecht, par les Corps francs de
Noske, en 1919, lors de la répression de la révolte sparta-
2) Une de ses initiatrices était la petite fille de Bertold
Brecht. Le théatre de Brecht prépare d'ailleurs, pour le jour d'anniversaire de Staline, une pièce spécialement écrite sur
Toutes ces initiatives, qui se produi- y "Chrétiens pour le socialisme" de l'Eglise bérés. Le chef de la police de Berlin-Est s'est excusé, depuis le balcon de la "mairie rouge", pour les méfaits des policiers. La police secrète, la Stasi, haïe par le peuple, se terre. Son responsable, Mielke, a été éliminé du Bureau politique (BP). Il le sera sans doute aussi du Comité central.
Le droit d'émigration, de libre circulation des personnes est acquis. Le "Mur de Berlin" a sauté. Le gouvernement a démissionné comme l'ont réclamé les manifestations. Le nouveau chef du gouvernement, Modrow, dirigeant du SED de Dresde, est le chef de file des gorbatchéviens réformateurs. Son second, Schabowski, essaye de faire figure de réformateur à Berlin. Une partie (pas tous) des conservateurs a été éliminée du BP, sous la pression de la rue.
Débats passionnants
Les médias se sont ouverts, pas autant que dans l'URSS d'aujourd'hui, mais bien plus que dans l'URSS de la première phase de l'ère Gorbatchev. Dans la presse du Parti, surtout les journaux des organismes de base et le quotidien des Jeunesses communistes, Junge Welt, des textes non-conformistes et franchement oppositionnels sont largement diffusés. En fait, des tendances et des fractions se constituent ouvertement au sein du SED (cela va plus loin qu'en URSS). Spectacle sans précédent: le soir du 8 novembre, devant le bâtiment du Comité central où celui-ci venait d'entamer une session de trois jours, plus de dix milles membres oppositionnels du SED s'étaient rassemblés, portant des centaines de pancartes, réclamant, avant tout, un Congrès extraordinaire du Parti avant la fin de l'année. Le 10 novembre, le BP a dû céder et la tenue prochaine du congrès est acquis.
Tous les groupements d'oppositionnels, y compris ceux à l'intérieur du SED, préparent des publications indépendantes à grand tirage.
Dans les entreprises, des débats passionnants sont en cours sur le remplacement des structures organisationnelles (voir encadré p. 6). Renouvellement des syndicats officiels ? Création de nouveaux syndicats ? Réélection de toutes les délégations par des élections libres à plusieurs candidats ? Revalorisation des conseillers d'entreprises (Betriebstrate), de tradition glorieuse en Allemagne centrale ? Les décisions seront prises sans doute dans un avenir très proche.
Les instituteurs prennent d'office des mesures pour relancer un système d'éducation qui avait fait l'admiration du monde, mais que la bureaucratie a complètement sapé par peur de la "pensée dissidente". Les médecins et les infirmières se préparent à agir dans le même sens, en ce qui concerne le système hospitalier.
tON
sent jusque dans les petites villes de province, entraînant des centaines de personnes dans les domaines les plus divers, sont pour le moment absolument incontrôlables. Leurs retombées seront, en tout cas, durables. Exemple émouvant : des gamins du lyà Frankfort-sur-Oder, avaient été chassés de l'école et interdits d'inscription dans tous les lycées de RDA, sur intervention personnelle de
"crime" ? Avoir proposé, dans un texte manuscrit, une légère réduction des dépenses militaires en faveur des dépenses d'enseignement, puisqu'il y a la détente en Europe centrale. Ils sont, aujourd'hui, fêtés comme des héros nationaux dans tout le pays.
Les faiblesses du mouvement
Mais on ne doit pas se laisser aller à une euphorie spontanéiste, et croire que ce magnifique mouvement révolutionnaire va durer et triompher du seul fait de son ampleur. L'explosion révolutionnaire est marquée par deux faiblesses graves qui risquent de la condamner, à terme, à l'échec.
Tout d'abord, il n'y a que des embryons de véritables structures d'autoorganisation. Des manifestations, même les plus larges, ne peuvent pas, à la longue, remplacer de telles structures. Les courants les plus lucides de l'opposition - ceux à l'intérieur du SED comme ceux à l'extérieur - en sont parfaitement conscients. Ils multiplient les initiatives les plus diverses dans ce sens. Ils les formulent aussi dans leurs écrits (un grand nombre de tracts et de circulaires s'échangent en RDA). Mais pour le momasses paraissent hésiter, sinon s'abstenir. Peut-être cela changeavec l'émergence de nouvelles structures d'auto-organisation dans les entreprises. Ce serait sans doute un nouveau saut qualitatif de la révolution.
A Leipzig, il existe une situation exceptionnelle : le Nouveau Forum, devenu de fait organisation de masse, y a établi un véritable régime de dualité de pouvoir. Il est capable de former, chaque lundi, des cortèges immenses, d'organiser un service d'ordre exemplaire, non-violent mais massif. Il n'a cependant pas de direction élue. Par ailleurs, le mouvement populaire et l'opposition n'ont pas d'objectif politique précis ni une idée claire des institutions à créer pour exercer le pouvoir. En gros, et avec certaines nuances, on peut distinguer cinq courants majeurs parmi les forces politiques en présence. Les forces en présence — Le courant de l'opposition de masse, incarné par le Nouveau Forum, l'organisation "Démocratie aujourd'hui", et par les protestante, ainsi que par le Parti socialdémocrate (SPD) reconstitué. Toutes ces organisations s'affirment clairement en faveur d'un socialisme démocratique, fondé sur la propriété collective des grands moyens de production et sur le pluralisme politique (voir "l'Appel de Böhlen" qu'elles ont signé en commun, Inprecor numéro 296 du 30 octobre 1989). Elles n'ont cependant pas d'idées claires sur les institutions et le gouvernement de pouvoir ouvrier/populaire. S'y rattachent, mais sur des positions moins claires, certains "Partis du bloc" (3), avant tout le Parti libéral-démocratique (PLD) de Gerlach.
Ensemble, ces courants remporteraient sans doute la majorité en cas d'élections libres. Mais une différenciation semble inévitable. La droite de Nouveau Forum et certains "Partis du bloc" vont sans doute évoluer à droite, d'autres plus à gauche. Le SPD est, aujourd'hui, un parti social-démocrate de gauche (voir p. 11) qui se prononce pour le maintien de la propriété collective, sauf dans le commerce de détail. Cela va-t-il durer ? Il est difficile de faire des pronostics à ce propos.
— Le courant de gauche qui vise un Etat ouvrier démocratisé fondé sur le pluralisme politique, les libertés démocratiques, la propriété collective des grands moyens de production et des banques, une planification démocratique et décentralisée, l'autogestion ouvrière (voir p. 9). Ce courant est majoritaire au sein de l'opposition à l'intérieur du SED, mais très minoritaire à l'extérieur du SED. Il a la sympathie de beaucoup d'ouvriers, mais il est difficile de juger de son influence globale.
- Le courant conservateur poststalinien, qui veut maintenir le statu quo avec quelques changements de façade.
3) Les "Partis du bloc" sont le Parti socialiste unifié (SPD), Le Parti libéral démocrate (LDPD), l'Union démocratique chrétienne (CDU), le Parti national démocrate (NDPD), et le Parti démocrate paysan (DBD) qui participent au gouvernement avec le SED.
Il est majoritaire au sein de l'appareil, minoritaire au sein du SED, et pratiquement inexistant au sein des masses inorganisées.
- Le courant "réformateur" dans l'appareil. Il est largement majoritaire dans le SED, mais (encore) minoritaire au sein de l'appareil. Il a pour le moment peu d'échos dans la population sans parti, mais cela pourrait changer s'il réalise des réformes substantielles. Il se subdivise en une aile technocratique à vocation néo-libérale du type hongrois, fortement attirée par "l'économie de marché" à la autre aile plus sensible à la pression ouvrière et à la tradition socialiste.
Men trois ou quatre partis semble possible à terme, voire même probable.
— Le courant que l'on peut qualifier de pro-capitaliste, favorable à une réunification inconditionnelle avec la République fédérale allemande (RFA), ce qui signifierait, dans les conditions actuelles, une absorption de la RDA par la RFA impérialiste. C'est surtout le plus petit des démocratique (PND) qui semble, pour le moment, le bouillon de culture des tendances pro-capitalistes. Il n'a pratiquement pas d'écho au sein du mouvement de masse. Lors des grandes manifestations des 4-6 novembre, pas une seule pancarte ne réclamait la réunification. Seules deux pancartes sur 7 000, à Berlin, demandaient "l'économie sociale du marché". Quelques pancartes récla maient la liberté pour les artisans, ce qui n'est d'ailleurs pas à rejeter a priori.
Mais il faudra beaucoup de temps, beaucoup d'efforts, et surtout une avant-garde politiquement capable d'appliquer la tactique du front unique à l'égard de toutes les forces des masses ouvrières en présence, pour dégager des objectifs institutionnels précis, tant dans le domaine des institutions politiques que dans celui de l'économie, pour mettre une victoire et une consolidation de la révolution politique.
Les risques de répression
Pendant plusieurs semaines, la population de la RDA, et surtout les milieux de l'opposition, a sérieusement pris en considération l'éventualité d'une répression violente, voire d'un "Tiananmen allemand". Le fait même que les manifestations se soient poursuivies, en dépit de cette inquiétude, démontre à quel point les masses ont prit conscience de leur force et ont rejeté le fardeau de la peur et de la résignation. Encore une fois, ce sont les signes d'une véritable révolution.
D'autant plus que cette inquiétude n'était pas sans fondements. Le jour décisif a sans doute été le 9 octobre : les blindés avaient pris place à Leipzig, avec ordre de tirer. Des salles entières avaient été dégagées dans les écoles et les hôpitaux, pour soigner les blessés. Les infirmières en avaient informé, sur le les sections syndicales des grandes entreprises.
Le bruit court que l'ordre de tirer n'a été annulé que deux heures, voire même une demi-heure, avant le début de la manifestation massive. La décision, venue du BP et transmise par Krenz, aurait sans doute été le résultat d'une forte pression de Moscou.
Gorbatchev aurait averti Honecker que s'il faisait tirer sur le peuple, toute la politique étrangère du Kremlin s'effondrerait. On se serait retrouvé alors, dans un climat de guerre froide pire que lors de la construction du Mur de Berlin, avec des conséquences économiques désastreuses pour l'URSS et pour tous les Pays de l'Est. Il est impossible de vérifier cette information, mais elle paraît plausible, car conforme à un jugement réasur les répercussions internationales d'un tel crime.
L'ampleur même des manifestations a cependant aussi pesé sur la décision du BP. Cela rend peu probable un coup de force, à ce stade, même s'il y avait un changement de direction au Kremlin. Une provocation policière n'est certes pas exclue, mais l'opposition essaye de l'éviter au maximum, en insistant, à juste titre, sur le caractère non-violent du mouvement, appliquant la règle de l'auto-contrôle au sein des manifestants, en entourant de cordons de sécurité les locaux de la police, afin d'éviter tout affrontement direct.
Plus de gendarmes internationaux
Il faut placer ce problème dans un contexte géographique et historique plus large. Depuis 1917, tous les révolutionnaires ont espéré la jonction de la révolution allemande et de la révolution russe. Cela constituerait la percée décisive de la révolution mondiale. Par réflexion parallèle, la bourgeoisie internationale (et par la suite, la bourgeoisie et la bureaucratie contre-révolutionnaire du Kremlin) a cherché par tous les moyens à trouver des gendarmes pour écraser dans l'œuf la possibilité d'une révolution victorieuse en Allemagne. francs ; la Reichwehr ; les SS et la Wermacht ; les armées victorieuses de la Seconde Guerre mondiale ; l'OTAN et le Pacte de Varsovie, ont successivement rempli cette fonction (4).
Aujourd'hui, pour la première fois depuis 1918, la révolution politique en RDA débute dans une situation internationale où personne ne peut, dans l'immédiat, jouer ce rôle de gendarme. C'est le résultat d'un grand nombre de changements qui se sont produits à l'échelle mondiale, au cours des dernières décennies : le syndrome vietnamien aux EtatsUnis ; la montée du mouvement antiguerre en RFA ; les changements qui se
4) Le social-démocrate Gustav Noske est un des princi paux responsables de la répression des soulèvements communistes de Berlin, et Munich en février-mars. 1919. La Reichwehr et la Wermacht sont les noms donnés à l'armée allemande avant et après le Ille Reich.
sont produits en URSS, après l'arrivée au pouvoir de Gorbatchev ; l'abandon de la "doctrine Brejnev de souveraineté limitée". Il faut prendre conscience des répercussions qu'une victoire de la révolution politique en RDA, une prise du pouvoir par la classe ouvrière de RDA (qui est possible, mais pas certaine, ni probable) pourrait avoir du point de vue de la révolution mondiale. L'étincelle venant de RDA pourrait embraser toute l'Europe, voire l'URSS et la Chine.
Cela met en relief le véritable dilemme auquel sont confrontés le Kremlin et Washington/Bonn//'OTAN. Si l'URSS répète une intervention comme en Tchécoslovaquie, en 1968, toute la politique de Gorbatchev s'effondre. Simultanément, une protestation formidable, au moins égale (sinon supérieure) à celle du peuple américain contre la guerre du Mais si Moscou laisse s'installer un pouvoir ouvrier démocratique à Berlin-Est,
Use répercutera rapidement URSS, en Europe Orientale et en RFA, avec des effets "déstabilisateurs" que Gorbatchev craint comme la peste.
Parallèlement, si Washington et Bonn interviennent contre les ouvriers est-allemands, une protestation populaire formidable éclaterait en RFA, avec une possibilité de grève générale, et des répercussions incalculables dans le reste de l'Europe, voire même aux EtatsUnis. Mais s'ils laissent faire, les perspectives pour la stabilité de l'Europe capitaliste ne seront pas meilleures.
Dès le 9 novembre, un porte parole de l'OTAN en a tiré une conclusion paradoxale : le Pacte de Varsovie est, auourd'hui, un facteur vital de la stabilité en Europe. Seulement voilà, le Pacte de Varsovie est pratiquement impuissant à intervenir, pour le moment, contre les ouvriers de la RDA...
La conclusion, du point de vue des intérêts du mouvement ouvrier et des révolutionnaires, coule de source : défendons la souveraineté illimitée des tra-
SSECAFE
vailleurs de RDA ; opposons-nous à toute diversion, à toute provocation, qui permettraient aux gouvernements, l'Ouest qu'à l'Est d'empêcher les travailleurs de RDA de décider librement de leur propre sort, qui faciliteraient l'intercontre ces travailleurs.
Les risques de récupération
La bureaucratie aux abois manœuvre, aujourd'hui, dans le sens d'une reprise en main du mouvement de révolte, par l'annonce et la réalisation de réformes réelles, mais limitées. Vu la méfiance des masses et l'ampleur du soulèvement, la récupération par de simples promesses est absolument impossible. comme secrétaire général, que la démission du gouvernement et la formation d'un nouveau BP, le 8 novembre, ne sont que des batailles d'arrière-garde transitoires" ne seront qu'éphémères.
Plus sérieuse serait une tentative de réforme "à la Gorbatchev", s'appuyant sur une coalition qui engloberait, outre l'aile réformatrice de l'appareil autour de Modrow, une partie des dirigeants les olus modérés de l'opposition. Ceux-ci, à la fois pour des considérations opportunistes, de "Realpolitik", par la peur d'une intervention du Kremlin « si on va trop loin », (peur qui persiste malgré tout) et sans doute aussi par la peur d'un "saut dans l'inconnu" qui recoupe la crainte d'une authentique révolution ouvrière, seraient prêts à une solution "à la polonaise", du moins dans le domaine politique : partager, voire diriger le gouvernement avec les réformateurs du SED, tout en laissant entre les mains de la nomenklatura le contrôle de l'appareil armé.
La victoire électorale que l'opposition peut escompter en cas d'élections libres encouragerait une telle option. Même le SPD, avec l'appui direct du SPD ouest-allemand, pourrait s'engager dans cette voie. Une telle réforme peut-elle réussir ? A court terme oui, sur le plan purement institutionnel. Mais elle n'arrêtera pas l'essor du mouvement de masse. Elle n'étouffera pas leur auto-activité aux mille facettes. Au contraire, elle risque même de la stimuler. Voilà la grande différence avec la situation polonaise.
Dans ces conditions, elle stimulerait aussi la différenciation politique. Des institutions politiques hybrides auraient peu de chances de se stabiliser. A moyen terme, l'échec des "réformateurs" semble probable.
Les risques d'usure
L'expérience nous prouve mouvement de masse, même des plus spontanés et des plus larges, ne peut pas durer indéfiniment. Il doit arracher la victoire décisive, sinon il commence à décliner. Personne ne peut fixer, d'avance, ses limites dans le temps.
Si le mouvement de masse commence à décliner ; si le scepticisme commence à s'installer et si l'espoir s'évanouit ; si, dans ces conditions, le nombre de citoyens de la RDA émigrant en RFA augmente de manière qualitative ; si la situation économique se détériore gravement (notamment en fonction d'un tel exode massif et des problèmes non résolus de convertibilité des monnaies), alors, à un certain moment, la situation politique peut basculer.
La majorité de la population qui reste en RDA pourrait en venir à considérer que l'adhésion à la RFA, sous une forme ou une autre, serait un moindre mal par rapport à la misère croissante. Même alors, cette population resterait ceper dant prête à défendre ses acquis so ciaux (plein emploi, sécurité sociale, pauvreté éliminée), dans le cadre d'une Allemagne capitaliste unifiée. La bourgeoisie ouest-allemande peut calculer, à son tour, que les avantages économiques de la réunification et ses répercussions sur le reste de l'Europe de l'Est peuvent neutraliser les coûts financiers et les risques politico-sociaux de l'opération (qui seront de toute façon considé-
La révolution politique serait, dès lors, vaincue par l'usure et par l'absence de débouchés politiques. La classe ouvrière est-allemande se replierait alors sur une position défensive, avec une immense déception, mais sans avoir perdu tout son potentiel de combat. A plus long terme, ce potentiel pourrait même développer celui de la classe ouvrière ouest-allemande. Mais opter pour cette hypothèse, aujourd'hui, c'est parier sur la défaite avant que la bataille décisive ne soit engagée. Au contraire, dans les conditions actuelles, la tâche des révolutionnaires est d'aller contre le courant et de courir à l'aide des travailleurs de RDA, de défendre, de protéger et d'aider de toutes leurs forces la révolution politique qui a commencé en RDA, afin qu'elle soit victorieuse le plus vite possible.
13 novembre 1989