Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

LA GLASNOST ET SES LIMITES

« Et l'utopie dans tout ça ? »

Inprecor n° 298, 27 novembre 1989 · p. 27 · 666 mots

URSS et Russie Pologne

UNE DELEGATION de catholiques brésiliens (des prêtres, des militants syndicaux, des intellectuels) a visité la Pologne, en août 1989, à l'initiative du Comité catholique contre la faim et pour le développement (CCFD). Deux membres de cette délégation, l'anthropologue Ruben Cesar Fernandez, et le sociologue Luis Alberto da Souza, ont fait part de leurs impressions aux journalistes de Solidarnosc-Hebdo, en voici

«Da Souza : Quand les gens nous ont parlé de l'histoire et de la situation actuelle de ce pays, nous avons compris l'importance et la puissance créatrice du mot "liberté" chez vous. Cela équivaut à "égalité" ou à "justice" chez nous. Nous avons peu à peu réussi à surmonter les réflexes émotionnels, et même idéologiques, qui nous amenaient auparavant à percevoir votre réalité à travers le prisme de nos concepts et de nos problèmes

« Ainsi, quand nous avons entendu que vous désiriez revenir aux lois du marché, nous étions irrités, vu que nous venons du pays du capitalisme sauvage. Cependant, quand nous avons vu à quel point votre pays, soumis à la bureaucratie d'Etat, est plongé dans la corruption et le marasme économique, nous avons compris que l'aspiration à la liberté peut également avoir un sens dans le domaine économique ; compris que cela valait la peine de tenter de rejeter les idées préconçues envers le capitalisme et le libéralisme, pour observer les défis concrets auxquels sont confrontés les

« Fernandez : Je suis très enthoupar la Pologne. J'aimerais pendant vous faire part d'une certaine déception que j'ai vécue pendant cette visite. Vous avez beaucoup d'imagination dans votre vie sociale, mais au moconcrètes, vous manquez de mots adéquats. On a l'impression que vous n'arrivez pas à décrire vos perspectives, à définir vos idées et vos programmes. Nous avons fréquemment entendu le mot "néo-libéralisme" : c'est un vieux terme, usé jusqu'à la corde. Nous avons également entendu le préfixe "post" : or si on définit quelque chose de "post-socialiste" ou de "post-totalitaire", on reste prisonnier de l'ancien langage. Vous manquez donc de mots, mais peut-être d'idées claires, non seulement pour résoudre la question sans précédent de la sortie du communisme, mais aussi pour élaborer un programme de construction d'un nouveau modèle de vie sociale. J'ai été déçu quand les gens m'ont tout le temps répété qu'il ne fallait pas avoir d'idées utopiques, mais être réaliste. Comme si vous aviez peur de l'imagination sociale.

« Vous parlez beaucoup de la nécessité de renouer avec le passé et d'y puiser des valeurs pour aujourd'hui. Notre passé à nous, c'est le colonialisme, l'esclavage et la misère. Pour cette raison, nous regardons vers l'avenir et nous sommes attirés par l'utopie.

« Je sais que chez vous, nombre de gens ont été choqués lorsqu'après avoir visité I'URSS, le théologien brésilien Léonardo Boff [un des principaux défenseurs de la Théologie de la libération] a chanté les louanges du système soviétique en rentrant. Mais, chez nous, la propagande est manichéenne, donc on voit les choses un peu différemment. D'ailleurs, j'imagine l'indignation de mes amis si je leur montrait les photos de Walesa fraternisant avec le président des Etats-

« Da Souza : Quand nous avons été chez les mineurs de Slask et les travailleurs de l'aciérie de Nowa Huta, nous avons eu l'occasion de voir ce qui se passe chez des gens simples, chez ceux qui ont participé au grand mouvement de cé. C'était intéressant de voir les choses depuis cet angle, et pas uniquement du point de vue des dirigeants politiques et des intellectuels. Chez nous aussi, à la fin des années 70 et au début des années 80, a eu lieu un grand mouvement de grève qui a donné naissance à une nouvelle centrale syndicale et à un nouveau parti politique. Je pense qu'un échange d'expériences entre les ouvriers de nos deux pays pourrait être très fructueux, ainsi que des échanges entre les hommes d'Eglise. Il y a de nombreuses différences entre nous, mais si s'écoute mutuellement, cela peut s'avérer très intéressant. »

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