Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

TCHECOSLOVAQUIE

La vie est ici !

· Inprecor n° 299, 11 décembre 1989 · p. 3-4 · 2 071 mots

Syndicalisme Europe de l'Est

LA STRUCTURATION et l'organisation du mouvement de masse d'entreprises se formaient à la base. Relativement autonome, le mouvement étudiant est également très structuré, avec une coordination élue qui représente tous les comités de grèves du pays. Par ailleurs, le mouvement s'est étendu à l'ensemble du pays, même si la liaison avec Prague semble jusqu'à présent limitée et difficile. Cela a largement été rendu possible grâce à l'activité des étudiants qui ont parcouru le pays pour expliquer

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La vie est ici !

en Tchécoslovaquie a connu un net développement fin novembre. Le Forum civique (FC) a alors recensé plus de 900 comités locaux tandis que 7 200 comités de grèves leur mouvement à la population qui, jusqu'au vendredi précédant la grève générale du 27 novembre, était restée totalement désinformée.

Claude DEVILLIERS

AUJOURD'HUI, la crise à l'intérieur du Parti communiste tchécoslovaque

(PCT) apparait comme très profonde. Les déet de différenciations qui s'effectuent en ce mode façon latente, au sein du Parti avant

Il y a donc une montée très importante du mouvement de masse et un début d'auto-organisation, ce qui constitue des éléments indispensables pour les prémisses d'une révolution.

La population prend désormais conscience qu'une chose est de changer le gouvernement, mais que c'en est une autre de débarrasser tout le système de sa structure bureaucratique. Et, dans ce domaine, le mouvement a déjà obtenu, sous la pression de la rue, le démantèlement des milices. La question qui se pose objectivement aujourd'hui est celle de l'auto-organisation généralisée et du contrôle. Un tel objectif nécessiterait la des premiers éléments d'une direction d'avant-garde capable d'accompagner, d'aider et de diriger un tel processus. Le mouvement spontané n'y suffira pas. Or, pour le moment, l'apparition d'une telle direction reste hypo-

Les personnalités du FC ont initialement expliqué qu'elles ne voulaient pas participer au gouvernement. Cette position découlait principalement du fait que le FC est une structure créée très récemment, après la répression contre les étudiants, et qu'il n'y a pas d'homogénéité politique dans ses rangs. Il fonctionne comme un réseau plus ou moins centralisé, autour d'un groupe de personnalités à Prague et à Bratislava (1), mais, pour le moment, le projet organisationnel fait défaut. Il est tout à fait significatif que, jusqu'à présent, les comités locaux du FC se soient constitués de manière spontanée et n'aient pas encore donné naissance à un mouvement centralisé élisant ses dirigeants. Cependant, la peur du vide politique, en l'absence de partis et de projets stratégiques clairs, a forcé le FC à se porter lui-même candidat au pouvoir. On ne peut pas continuellement demander une composition gouvernementale et refuser d'y aller soi-même. Il y a donc, mière vue, deux FC : un Forum civique de la direction, et un autre de la base, qui n'ont entre eux que peu de liens organisationnels et qui sont assez différents sociologiquement, même si le second accepte pour le moment le premier comme sa direction naturelle.

La tactique du FC

Le programme général du FC (voir p. 5) est un programme démocratique radical. Si le FC devait aujourd'hui prendre position sur le futur économique et politique du pays, sur les grands choix stratégiques, il se diviserait certainement et assez rapidement. A Brno, en Moravie, ce mouvement revendiquait, au départ, la participation à toutes les institutions de la république tchèque, un peu comme une structure de vigilance L'objectif exprimé est donc radicalement

Jusqu'à présent le FC a joué la carte du dialogue avec d'éventuels réformateurs au sein du Parti. Ce fut d'abord la carte Adamec (l'ancien Premier ministre). Mais, le gouvernement proposé par celui-ci (qui comprenait une large majorité de membres du PC) l'amena à tirer un bilan négatif des négociations, et le força à accentuer sa pression, notamment par la menace d'une nouvelle grève générale. Continuant à négocier avec Adamec, bien que celui-ci était à ses yeux discrédité, puis avec Marian Calfa, nouveau Premier ministre, il obtint la formation d'un gouvernement, avec cette fois une majorité de non membres du PC.

La tactique principale du FC a été d'obtenir un gouvernement de transition qui soit acceptable pour lui, qui puisse organiser des élections libres (c'est-àdire avec liberté de proposer des candidats), au plus tard pour juillet 1990 (Calfa s'est prononcé pour la fin du mois de juin). Leur espoir, bien évidemment, est qu'alors le PC sera définitivement et démocratiquement mis en minorité. L'évolution récente montre que le FC a désormais l'ambition de se présenter à ces élections en tant que tel (2). Ce qui risque de poser un certain nombre de problèmes: comment vont s'exprimer, au sein du courant FC, des opinions qui sont assez radicalement opposées sur les grands projets de société ? Cela impliquera que, pour ne pas être soi-même mis en minorité, chaque composante devra accepter le sigle du FC. Bien entendu, tout cela demeure incertain, car plus les débats évoluent, plus le FC est lui-même sujet à de nombreuses pressions et la gestion gouvernementale va être un

Un mouvement encore jeune

Il faut souligner que ce mouvement n'a que quelques semaines d'existence N'importe quel courant militant aurait beaucoup de mal à se lier rapidement avec un tel mouvement massif et spontané. Mais, au delà de ce constat, la composition sociale des hautes sphères du FC limite actuellement ses capacités d'organisation. Le FC est composé d'ind'artistes, de journalistes, d'ex-dissidents, etc., toutes choses qui ne lui permettent pas de se tourner rapidement vers des militants ouvriers dans

Par ailleurs, le FC n'a pas, à l'heure actuelle, la structure d'une organisation, d'un parti et, par conséquent, ne peut être organisé de manière démocratique. Ce sont les figures clés du FC qui jouent le rôle central, et le contrôle de la base est très faible. L'entrée au gouvernement est caractéristique de ces choix pris d"en haut". Mais il serait erroné de penser que ces personnes ne reflètent pas, plus ou moins, le sentiment général. Ils demeurent la direction incontestée du

1) A Bratislava, en Slovaquie, l'équivalent du Forum civique s'appelle "le Public contre la violence".

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Air Eastern

DIRECTION

COMMUNISTE

mouvement de masse, même si une remise en cause de ses négociations se-

L'ouverture dans les médias est encore partielle. L'essentiel de la presse du Parti reste entièrement contrôlé par les conservateurs (voir l'interview de Vaclav Havel p. 8). Le mouvement démocratique n'a pas encore pu construire sa propre presse à une échelle de masse. Certes, on peut penser que le mouvement est irréversible et que les conservateurs jouent leurs dernières Les gens sont en général peu informés sur ce qui se passe à l'étranger, y compris dans les autres Pays de l'Est. Mais, on peut évoquer incontestablement la recherche d'une voie originale, d'une "voie tchécoslovaque". Comme en RDA, les gens de la rue sont relativement favorables à Gorbatchev. A Prague, on dit, en ne plaisantant qu'à moitié, que si le PC envoie ses chars contre les manifestants, les chars soviétiques prendraient la défense du peuple !

Débat économique

Pour le moment, les discussions sur les options économiques sont restreintes à quelques cercles fermés autour du FC et ne s'étendent pas encore à l'échelle du grand public. Quand "la rue" et les usines se saisiront de ce débat, le FC sera confronté à de grandes tensions et différenciations internes. L'Institut de pronostics, dirigé par Komarec (qui vient d'être nommé Premier vice-premier ministre), est l'un des principaux protagonistes de ce débat, dont la ligne générale est clairement un retour au marché. Mais tout reste assez imprécis. Un élément va sans doute jouer un rôle important dans ces débats, à l'avenir, c'est le sentiment national, et l'axiome très répandu qu'on "ne peut pas vendre le pays à l'étranger" Malgré les méfaits de la bureaucratie, de la "mafia" comme le disent les gens, la population possède une forte conscience du "bien public" collectif et de la propriété sociale (3). Par conséquent,

Ecoutez, si vous ne voulez pas de moi pour pilote, ça ne fait rien. Je peux être copilote... Ou bien navigant... ou peut-être **. même steward ? t?.. Porteur de bagage ??... WE LucKovich , les questions de privatisation, d'ouverture aux capitaux étrangers etc. pourront rapidement se heurter a une sérieuse opposition.

L'autonomie du mouvement étudiant

Bien que représentés dans le FC, les étudiants conservent une réelle autonomie, à l'instar du mouvement dans les mots d'ordre du FC, ils ont maintenu leur grève permanente, avec occupation des facultés, jusqu'à ce que toutes leurs resoient satistaites et que soient obtenus des résultats tangibles, en particulier en ce qui concerne la commission d'enquête sur la répression du 17 novembre. Ce mouvement apparaît, lui aussi, comme un mouvement radical démocratique mais il est encore difficile de savoir si des cristallisations idéologiques se manifestent en son sein. Une partie des débats porte notamment sur la réorganisation du système d'enseignement. Un projet de création d'un syndicat étudiant, à partir des comités de grèves mis en place dans toute la Fédération, est actuellement en discussion. Les étudiants ont également critiqué l'attentisme et les manœuvres du FC par rapport au pouvoir. Mais le mouvement a été très discipliné et reconnaît le FC comme sa direction. Ce qui ne l'a pas empêché d'exiger plus d'initiatives et plus d'actions.

La question du "Printemps de Prague", de 1968 (pour les références historiques, voir p. 11) joue un rôle assez important. L'une des principales revendications du FC porte sur la publication de la liste des membres du PC qui ont soi-disant signé l'appel pour l'intervention des troupes du Pacte de Varsovie. Le FC ne propose pas d'épuration générale, mais exige que les responsables de cet "appel" soient connus. En ce qui personnalités mises dans la normalisation, le FC exige qu'elles soient destituées, mais selon les mécanismes constitutionnels. L'invasion de 1968 est très présente dans la mémoire collective. Même si beaucoup de gens évoquent avec nostalgie le "Printemps de Prague", la plupart d'entre eux ne pense plus du tout que le PC, ou une aile du PC, soit capable de participer à nouveau à un tel processus.

Au sein du PC sont apparus récemment quelques courants critiques. Un petit groupe de journalistes de la rédaction d'un journal culturel du Parti (Tvorba) a formé un club marxiste indépendant qui cherche à rénover le marxisme en Tchécoslovaquie. Un autre courant s'est formé au sein du PC, le Forum démocratique des communistes (FDC), dont on ne sait encore que peu de choses. Le FDC prétend avoir eu plusieurs dizaines de milliers d'adhésions en une semaine. En outre, beaucoup de membres du PC sont présents dans les organismes à la base, au sein du mouvement étudiant - notamment par le biais de l'Organisation des jeunes socialistes (SSM liée au PCT) - ou dans les entreprises. Les comités de base du FC ou les comités de grèves sont confrontés à ce problème et se demandent si on doit ou non les admettre dans les structures de l'opposition. En général, ils sont admis à titre individuel, à condition de ne pas travailler comme une fraction du PC.

Le choc du 17 novembre

Une des caractéristiques du mouvement est le rejet de la violence. La répression de la manifestation du 17 novembre a causé un véritable choc au sein de la population. Le souvenir dcette journée est sans cesse alimenté dans les tracts et les manifestations, autour du monument de Venceslas où se déroule un meeting permanent. En ce qui concerne les structures d'autoorganisation dans les entreprises, il est encore trop tôt pour savoir ce qu'elles vont devenir. Or, pour le moment, il apparaît que les comités de grève ne se transformeront pas en structures d'autogestion, mais vont tenter, au contraire, d'investir de l'intérieur les syndicats officiels afin de les rénover. Une des revendications est que le congrès des syndicats ne se tienne pas avant que le mouvement de masse ne s'empare des syndicats, de leurs infrastructures, de leurs locaux. Certes, d'aucuns expliquent qu'en cas d'échec de cette tentative, il faudra de toute manière construire de nouveaux syndicats. Mais la première démarche est une reconquête des syndicats existants.

10 décembre 1989

2) Le Forum civique et "le Public contre la violence" se présenteraient aux élections comme une coalition de toutes les forces démocratiques de la société, avec une liste commune. Chaque groupe ou parti politique aurait la possibilité de participer à cette coalition.

3) La ville est couverte de milliers d'affiches, de tracts muraux, mais tout ces papiers sont délicatement collés sur les murs, le métro, les vitrines, et, régulièrement, des équipes d'étudiants organisent le ramassage de ces affiches et le nettoyage de la ville.

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