IL NE RESTE plus beaucoup d'artisans et de témoins de la naissance de notre Etat. Parmi eux, Ivan lakovlevich Vratchev, dont la signature figure au bas du Décret sur la formation de l'Union soviétique. Notre correspondant G. Valioujenitch lui a demandé de répondre à quelques questions.
ARGUMENTI i FAKTI : Ivan lakovlevitch, à l'heure actuelle les problèmes de l'élargissement de la démocratie, à tous les niveaux, et de la lutte contre l'appareil bureaucratique agitent notre société toute entière. En consultant certaines sources, j'ai découvert que, dès 1923, défendant la plate-forme de l'opposition communément appelée "trotskyste", vous défendiez les mêmes exigences. Or nous ne savons rien des points de vue défendus par cette opposition.
Ivan VRATCHEV : Avant de parler de l'opposition de 1923, je dois évoquer le Xe Congrès du Parti. Il avait été précédé par d'âpres discussions dans les rangs du Parti. On avait vu émerger les plates-formes de Trotsky, de Boukharine, les fractions du Centralisme démocratiques, de l'Opposition ouvrière, et enfin, les thèses de Roudzoutak, approuvées par Lénine, puis par la majorité des délégués au Congrès. Il existait donc à ce Congrès des fractions légales d'ailleurs les délégués avaient été élus sur
Délégué au premier
congrès des Soviets
Ivan lakovlevitch Vratchev, militant bolchevique de la première heure, a retrouvé sa trace afin de réaliser cette interview dont nous reproduisons de très larges extraits.
DOCUMENT les plates-formes des fractions. C'est parce que la situation dans le pays et dans le Parti était inquiétante que le Congrès vota les résolutions sur l'unité du Parti et sur la déviation anarcho-syndicaliste. Lénine insista pour que le vote soit nominal. Les partisans de la fraction de Trotsky votèrent pour. Rétrospectivement, je dois dire que ces résolutions étaient un réel recul pour la vie démocratique du Parti. La résolution sur l'unité du Parti contenait un point - qu'à vrai dire Lénine avait proposé de ne pas rendre public — selon lequel le Comité central du Parti s'arrogeait le droit d'exclure certains de ses membres ou de les renvoyer au rang de candidats s'ils continuaient leurs activités fractionnelles. En quoi était-ce un recul ? Lors du même Congrès eut lieu l'épisode suivant : pendant la discussion de ces résolutions, Riazanov proposa, qu'à l'avenir, les plates-formes électorales soient interdites. Lénine protesta avec force contre cette proposition, arguant qu'en aucun cas il ne fallait priver les membres du Parti du droit d'avoir une opinion personnelle sur quelque question que ce soit, ni les empêcher de s'organiser pour démontrer et défendre la justesse de leurs idées. En cas de divergences importantes au sein du Parti, il ne fallait pas faire obstacle à l'existence de plate-formes. Ces paroles sont tout à fait d'actualité aujourd'hui... Le Xe Congrès du Parti prononça donc l'interdiction des fractions. En octobre 1923, le Comité central du Parti reçut une déclaration de 46 vieux bolcheviques dans laquelle la situation générale du pays était soumise à un examen critique. Mais, fait plus important, elle critiquait sévèrement le fonctionnement qui s'était instauré à l'intérieur du
Ivan lakovlevitch Vratchev en 1918 (DR) Parti : nominations par en haut, entorses aux principes de direction collective, et tout ce qui en découlait.
On trouvait des idées analogues dans la lettre que Trotsky fit parvenir au Comité central dans la même période. C'est pourquoi, dans son discours sur l'Opposition à la XIlle Conférence, Staline la qualifia de trotskyste. Mais l'épithète lui semblant encore trop faible, il proposa de considérer l'Opposition comme une "déviation social-démocrate". Ce qui fut consigné dans la résolution de la Conférence.
Je pris la parole pour défendre la déclaration des 46, dont je partageais les positions, et pour protester contre la résolution sur l'opposition. Je posai cette question à Staline et à toute la Conférence : « Dans quel but faites-vous cela ? Est-ce qu'il y a dans le Parti des divergences sur le programme pour que nous ayons à nous protéger de la sorte ? Non, il n'y en a pas ! Nos désaccords ne portent que sur des questions courantes. Si vous le faites, c'est que vous avez besoin d'une arme pour combattre toute pensée indépendante. Et vous avez déjà entamé le combat ».
Sur ce, je citai les faits dont j'avais eu connaissance : la destitution d'AntonovOvseenko, de M. Bogouslavsky et d'autres camarades. Puis j'abordai sans ambages le problème de Trotsky: «Quelle conduite allez-vous adopter envers Trotsky ? Allez-vous choisir la voie de la collaboration, ou allez-vous l'isoler et l'écarter du travail dirigeant? Donnez-nous dis-je.
missaire peuple:
Du peuple prolétaire
L'opposition évidemment personne pour me soutenir.
tives.
une belle raclée! Quelle défaite! Le
Parti nous a suivi... » Bogouslavsky réet Kamenev eut ce mot : « Mikhail Solodépendra par qui et comment l'Histoire sera écrite ». Ces mots reflétaient à la fois son cynisme et sa sagesse. Il était ainsi.
• Lisant le sténogramme de la XIlle Conférence, j'ai été frappé par ces paroles que vous avez prononcées : « Camadémocratie.» vions les dernières heures de démocratie interne dans le Parti. Sapronov, qui prit la parole après moi, fit cette remarque : « Vratchev a dit que la démocratie vivait ses dernières heures, quant à moi, je vais maintenant prononcer le dernier discours démocratique. » Et il en fut ainsi. On n'a plus jamais laissé personne prononcer de tels discours. Nulle part. Ce fut le début de la consolidation du pouvoir de Staline.
June réponse ferme et nette. Et au prochain Congrès du Parti, nous verrons si vous tenez vos engagements ». Je fus interrompu par Lominadzé, qui cria de la salle : « Au Congrès, tu ne seras plus là ! » «Oui, c'est bien possible. » réponPourquoi une telle intervention ? C'est, qu'à l'époque, Trotsky était membre du Politburo ; il siégeait au Comité exécutif du Komintern, où il représentait notre Parti. Il était Comdu peuple à la guerre. C'était le second homme dans le Parti après Lénine, et ce dès avant Octobre. En 1917, on disait dans le «Lénine, Trotsky et Lounatcharsky Ont tout de suite été les frères. » d'avoir créé une fraction. Alors je proposai d'organiser une commission spéciale chargée de vérifier si fraction il y avait, et de sanctionner les fautifs éventuels pour infraction à la résolution du Xe Congrès. Il n'y eut Les signataires de la déclaration des 46 n'avaient droit qu'à des voix consulta-
Après la Conférence, Kamenev dit à Bogouslavsky : « Alors, on vous a mis torqua : « C'est l'histoire qui en jugera », monovitch, n'oubliez jamais cela : cela rades, laissez-moi parler, il ne nous reste peut-être que deux heures de
Oui, c'est vrai, j'ai dit que nous vi-
TROTSKY EN URSS
• Il fallait beaucoup de courage pour prendre la parole contre Staline. Vous saviez certainement que vous encouriez des sanctions?
Oui, je le savais. A l'époque j'étais le chef de la Direction politique de l'Armée du Caucase à Tiflis, j'étais membre du
Parti géorgien et membre du Comité du Parti de la région de Transcaucasie.
De retour à Tiflis, je reçus un télégramme ; j'étais relevé de mes fonctions et devais me mettre à la disposition du Parti. A une réunion de garnison, Ordjonikidzé termina son exposé en disant que le camarade Vratchev avait pris la parole à la XIlle conférence, à la suite de quoi le Parti l'avait libéré de ses fonctions. Puis il me couvrit d'éloges dithyrambiques, pour conclure ainsi : « Mais camarades, on ne peut le laisser à son poste après de tels discours ? N'est-ce pas ? »
• Savez-vous pourquoi Trotsky n'a pas assisté aux funérailles de Lénine ?
C'est justement la question que je lui ai posée, l'ayant rencontré à Soukhoumi, où il était en cure. « C'est Staline qui m' a empêché d'y assister » me dit-il. Ayant appris la mort de Lénine à la gare de Tiflis, il avait immédiatement envoyé un télégramme au Comité central : « Je veux rentrer à Moscou pour les funérailles. » Réponse de Staline : « Vous n'arriverez pas à temps, la cérémonie aura lieu samedi. » On sait, qu'en fait, elle eut lieu le dimanche. Les horaires des trains auraient permis à Trotsky d'y être à temps. C'était une conversation en ligne directe, il me montra la bande, puis le télégramme : « Le Politburo vous recommande de poursuivre votre cure. Le secrétaire général Staline. » • Pourquoi Trotsky devait-il demander une autorisation ?
Il était établi que tous les actes importants devaient recevoir l'aval du Politburo. C'est ainsi qu'on comprenait la discipline du Parti, à l'époque.
• Dans l'ouvrage de Deutscher, dont une partie a récemment été publiée dans la revue Littérature étrangère, on trouve l'hypothèse de l'empoisonnement de Lénine par Staline. Cela n'expliquerait-il pas l'attitude de Staline dans cette affaire ?
Oui, c'est une version qui existe. Peut-être Staline aurait-il craint que Trotsky réclame une autopsie.
= TROTSKY EN URSS
• Quelle était la position de Trotsky et de ses amis sur les principes démocratiques au sein du Parti ?
Ils étaient contre le renforcement du centralisme d'appareil. Dans Cours Nouveau, Trotsky écrivait : « Il faut avant tout changer l'esprit qui règne dans les organisations. Il faut que le Parti, dans chaque cellule, dans chaque groupe, retrouve l'initiative collective, le droit à une critique libre et amicale, sans crainte ni précautions. Que les organisations du Parti retrouvent le droit à l'autodétermination ! Il est indispensable de rafraîchir et de renouveler l'appareil du Parti, en lui faisant sentir qu'il est le mécanisme exécutif d'une immense collectivité.
« Et, avant tout, il faut écarter de leurs responsabilités dans le Parti les éléments qui ont tendance à vouloir exercer leur pouvoir répressif en retirant leur carte à ceux qui osent la moindre critique, la moindre protestation. (...)
«Chassons du Parti l'obéissance passive, l'alignement mécanique sur la direction, la servilité, le carriérisme!»
• Quand avez-vous été exclu du Parti ?
La première fois, ce fut en décembre 1927, sur une décision du XVe Congrès du PCUS, en même temps que les autres membres de l'opposition. Puis ce furent les relégations, dont je fus également victime. Cependant, la résolution du Congrès contenait une clause selon laquelle nous pouvions être réintégrés dans le Parti si nous déclarions renier la plate-forme de l'Opposition et cesser toute activité fractionnelle. En août 1929, Radek, Smilga et Preobrajensky remirent au Comité central et à la commission centrale de contrôle une déclaration en ces termes, et je m'y joignis. En janvier 1930, je fus réintégré dans le Parti. En 1936, nouvelle purge, déguisée en renouvellement des cartes du Parti : on ne me rendit pas la mienne. Le protocole mentionnait : exclu du Parti en tant qu'ancien militant trotskyste. En 1937, je subis les répressions, ce fut l'exil, avec ma famille, dans une lointaine région de la République Autonome des Komis. J'ai évidemment fait appel auprès des instances supérieures, mais sans résultats. Même pendant la guerre.
• Avez-vous été au front ?
Dès le premier jour de la guerre, j'ai demandé au Comité central du Parti et personnellement à Staline de m'envoyer dans l'armée active. Après avoir tout essayé, je me suis présenté au bureau de recrutement en disant que j'avais perdu mes papiers militaires, et en me déclarant simple soldat. Je ne pouvais tout de même pas montrer mes vrais papiers, où il était mentionné que j'avais occupé un poste élevé dans l'Armée Rouge, et qu'en cas de guerre je devais être classé chef de section politique d'armée. (...)
Au front, je suis "arrivé" au rang d'adjudant-chef ; et j'ai fini la guerre en Extrême Orient. J'ai été décoré.
En septembre 1949, nouvelle arrestation. Après un an d'incarcération en prison, je fus condamné à 25 ans de camp à régime sévère, pour me voir libéré et entièrement réhabilité en 1956.
• Et votre réintégration dans le
Parti?
Elle m'a été refusée en avril de cette année avec la même formulation qu'en
1936 : refusé en tant que qu'ancien membre actif de l'opposition trotskyste. • Mais pourtant beaucoup de ceux qui appartenaient à l'opposition ont été réhabilités à titre posthume et réintégrés dans le Parti, même s'ils avaient été accusés d'activités antisoviétiques clandestines. De telles accusations n'ont jamais été portées contre vous. C'est beaucoup plus grave. Toutes les "pages blanches" de l'Histoire du Parti n'ont pas été remplies. Pourquoi ma demande est-elle rejetée ? Eh bien, c'est parce qu'au plus fort des répressions staliniennes, après les procès de 37-38, il a été décidé de chasser du Parti tous les partisans des oppositions. Et cette décision fait toujours loi.
• Vous avez été délégué au premier
Congrès des Soviets, votre signature figure au bas du Décret sur la formation de l'URSS. Comment avez-vous réagi au premier Congrès des députés du peuple ? Vous a-t-il rappelé le premier Congrès des Soviets ?
Ces jours-ci, on lit dans la presse occidentale que dans ce pays, c'est la première fois en 70 ans que le parlement siège dans des conditions démocratiques.
Dans les premières années de pouvoir soviétique, les Congrès pan-russes des
Soviets et le Comité exécutif central de l'Union où j'étais élu, se déroulaient dans des conditions parfaitement démocratiques. C'est ainsi qu'en 1918, le Ille Congrès pan-russe des Soviets a permis la sauvegarde et le renforcement du bloc révolutionnaires de gauche. Sur la demande d'une partie des délégués ou des membres du Comité exécutif, on procédait à un vote nominal pour les questions les plus importantes. Je vais vous donner un exemple : dans la nuit du 23 au 24 février 1918, alors qu'il ne restait que quelques heures avant l'expiration de l'ultimatum allemand, se tint une réunion du Comité exécutif où il fut décidé que Lénine aurait quinze minutes de parole, et les représentants des fractions bolcheviques et socialistes-révolutionnaires, dix. Est-ce que ce n'est pas de la démocratie ?
Comme j'avais été le premier à transmettre un billet au président de séance, on me permit de prendre la parole au nom de la fraction bolchevique, à moi, un soldat qui n'avait pas encore 20 ans. (...)
Par la suite, la guerre civile a entraîné la violation des principes démocratiques, ce qui était inévitable. Quant à ce qui s'est produit une fois le pouvoir de Staline renforcé, ce n'est même pas la peine d'en parler.
(...) J'ai maintenant 91 ans, et je suis immensément heureux d'avoir vécu assez longtemps pour assister au rétablissement des principes de la démocratie, et pour voir le premier Congrès des députés du Peuple de l'URSS.
Argumenti i Fakti, 24 juin 1989