Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

HAITI

Le terrain miné des élections

· Inprecor n° 305, 23 mars 1990 · p. 22-24 · 2 575 mots

nord-américain, l'autre à l'Internationale socialiste, l'aient lâché et aient enfin rejoint les autres partis dits démocratiques, il s'est retrouvé totalement isolé sur le

Le terrain miné des élections

Le 10 mars 1990, le général Prosper Avril a démissionné de ses fonctions militaires et civiles. Après que deux partis, l'un lié à l'impérialisme plan politique. Les jours précédents, des manifestations de jeunes se sont déroulées dans de nombreuses villes à l'initiative d'organisations populaires.

Arthur MAION

GEORGE BUSH a donné le coup de grâce à

Avril en déclarant cours d'une cérémonie commémorant l'invasion du Panama : « La révolution continue. Le peuple a parlé au Nicaragua et quand il parlera à Cuba et à Haïti, notre continent sera totalement libre. » Les ambassadeurs de France et des Etats-Unis ont joué un rôle clé dans les tractations entre Avril et l'opposition bourgeoise. En dépit de menaces, le prêtre radical

Jean-Bertrand

Aristide, contesta leurs conclusions, demanda le départ d'Avril du pays, la constitution d'un gouvernement civil, et se fit le porte- parole des revendications populaires.

La nuit suivant la démission d'Avril, duvaliéristes et militaires tuaient vingt personnes à Port-au-Prince. Finalement,

Avril quittait le pays le 12 mars. Le lendemain, le général Abraham remettait le pouvoir à l'avocate

Ertha

Pascal

Trouillot, présidente provisoire chargée d'organiser des élections et de placer

Haïti sous la tutelle des puissances impérialistes.

« L'armée va maintenant respecter le peuple » a déclaré René Théodore, geant du Parti unifié des communistes haïtiens (PUCH), depuis le balcon du palais présidentiel. Le démenti, s'il en fallait un, est venu du village de Piate : un chef de section et son adjoint ayant tué un paysan qui leur reprochait leurs exactions sous Avril, les habitants du village les ont à leur tour; en représailles, exécutés l'armée s'est livrée à une véritable tuerie.

HAITI

Le blocage de la transition démocratique en Haiti a des raisons profondes, enracinées dans la structure sociale haïtienne. L'éviction d'un général, ou même l'organisation d'élections, ne suffiront pas à les dissiper.

Bourgeoisie parasitaire

La majeure partie de la bourgeoisie haitienne est parasitaire, tournée vers l'extérieur, et plus particulièrement vers les Etats-Unis, où elle place une grande part de ses revenus (voir Inprecor numéro 250 du 5 octobre 1987). Elle est pour l'essentiel investie dans des activités marchandes ou sert de courtier à des capitaux étrangers. L'industrie tournée vers le marché intérieur est tout à fait dérisoire. Les parcs industriels se consacrent à l'assemblage de produits importés et aussitôt exportés. La partie de la bourgeoisie qui se trouve au centre du pouvoir économique occupait déjà cette place sous Jean-Claude Duvalier (1). C'est l'alliance de deux composantes. L'une d'elles est ce que l'on pourrait appeler le secteur "moderniste" de la nouvelle bourgeoisie qui s'est développée sous les Duvalier, après avoir pris d'assaut l'appareil d'Etat. Sous Jean-Claude Duvalier, elle a eu les moyens de monter des affaires, en général non productives.

1) De 1956 à 1971, Haïti a été dirigé d'une main de fer par le dictateur François Duvalier, dit "Papa Doc", qui s'appuyait pour gouverner sur sa garde prétorienne personnelle, les Tontons macoutes, avec l'appui bienveillant des Etats-Unis: pillages des richesses du pays pour les profits de la dynastie, exploitation féroce de la population, exactions en tout genre étaient monnaie courante dans ce petit pays, le plus pauvre du continent américain. En 1971, à sa mort, son fils Jean-Claude Duvalier, dit "Baby Doc", lui a succédé. En avril 1986, à la suite de mobilisations populaires et du "lachâge" par les Etats-Unis, Jean-Claude Duvalier a dû quitter le pays, et le pouvoir est revenu a une Junte militaire dirigée par le général Namphy. Jean-Claude Duvalier et sa famille vivent aujourd'hui un exil doré sur la Côte d'Azur française.

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HAITI

L'autre composante de l'alliance domine les activités d'import-export. Elle fait partie de cette bourgeoisie, souvent d'origine étrangère, qui a grandi à l'ombre de l'occupation nord-américaine (1915-1934) et a dirigé le pays par la suite. Les grands exportateurs de café en constituent le noyau. Ils ont été un court moment malmenés par François Duvalier. Mais le régime avait besoin d'eux et ils ont toujours réussi à garder leurs entrées dans l'appareil d'Etat à condition de laisser un peu de place à des entrepreneurs duvaliéristes. Le secteur du café est en déclin, et les exportateurs cherchent de nouvelles sources de profit dans l'industrie et les services. Liés aux activités agricoles, ils sont en contact avec les notables et les puissants du monde rural et en partagent les soucis. Ces deux secteurs sont fondamentalement conservateurs et recherchent avant tout la stabilité.

Plan venu du Nord

L'oligarchie appuie, non sans quelques réticences, les propositions économiques avancées par les experts nord-américain depuis vingt ans: l'abolition de tous les obstacles au développement d'une économie fondée sur le libéralisme et l'importation de capitaux étrangers qui se développerait notamment au détriment du secteur paysan et des activités vivrières. Le plan américain reçoit surtout le soutien de l'aile "libérale" de la bourgeoisie; celle qui a particulièrement souffert du règne de François Duvalier, a fait fructifier avec profit ses quelques encartes capitaux à l'étranger, et est revenue. en Haïti sous Jean-Claude, tout en gardant un pied à l'extérieur. Elle a investi notamment dans les usines d'assemblage, souvent en association avec des capitaux américains. Devant la crise grandissante de l'agriculture traditionnelle, nombreux sont les capitalistes à vouloir investir des fonds dans de nouveaux secteurs économiques (Sous-traitance, tourisme, services, représentation de firmes étrangères, etc.). Mais il n'y a pas de place pour tout le monde. Et cette aile de la bourgeoisie supporte mal que les duvaliéristes se servent de leur contrôle de l'appareil d'Etat pour leur faire concurrence.

Le plan américain, qui s'est appliqué avec force en 1986 et 1987, ne fait pas du tout les affaires d'un secteur de la bour-

"nouvelle bourgeoisie duvaliériste" qui s'est développée à l'ombre de François Duvalier en se modelant sur sa politique économique protectionniste (en vigueur jusqu'à la fin des années 60). Déjà sous Jean-Claude Duvalier, ce secteur s'était opposé au tournant économique qui s'amorçait et allait dans le sens du libéralisme et de la pénétration de capitaux étrangers. Le plan américain inquiète aussi certains grands propriétaires fonciers et des notables des bourgs, qui dominent traditionnellement les Avec la petite bourgeoisie qui a investi sous la dictature, couches sociales constituaient l'assise fondamentale des Duvalier. Bien que sur le déclin, elles conservent un poids consi-

La mise en œuvre du plan américain impliquerait une réforme administrative et la mise au rencard d'une bonne partie de son personnel et signifierait aussi qu'il faudrait s'attaquer au système des chefs de section, sortes de "shérifs", ayant tout pouvoir, même judiciaire, dans leurs zones d'action, à la campagne. Ce sont

DEMO RASY

IN HANT eux qui perçoivent de multiples taxes qui pèsent sur les paysans (taxes pour déplacer des bêtes, taxes de marché, laissez-passer, etc.) et constituent une bonne partie des recettes de l'Etat ; en outre, ils détournent l'argent dont ils ont besoin. Leur activité tient plus du racket que de la collecte d'impôts.

Ils sont secondés par de nombreux adjoints, qui constituent des bandes incontrôlables. Aux côtés des grands propriétaires, des officiers, des usuriers, et des juges, les chefs de section font partie des notables de la campagne. Ils ont souvent des liens familiaux entre eux, et constituent de véritables mafias locales qui détiennent entre leurs mains l'essentiel du pouvoir, tant économique que politique. On comprend qu'il y aurait fort à faire pour déraciner un tel système.

L'enjeu de l'appareil d'Etat

Dans une société aussi démunie que celle d'Haïti, où l'économie est en crise profonde, l'appareil d'Etat est un enjeu considérable. C'est quasiment un secteur économique en soi. C'est un pourvoyeur d'emplois. Or, en Haiti, une dizaine de personnes vivent sur un salaire. Et c'est la source inépuisable qui alimente toute une économie de la corruption. Sous les Duvalier, l'armée en a relativement peu profité, au contraire des Tontons-macoutes. Pendant les quatre années où elle s'est trouvée au pouvoir, tous les trafics ont été bons pour s'enrichir. Sous Avril, il n'était même plus question de détournement de fonds : les chefs de la Garde présidentielle, qui constituait la base de son pouvoir, se servaient carrément dans les caisses de l'Etat. Il est donc difficile pour l'arméc de lâcher le magot !

pourrait avoir intérêt dans les classes dominantes et dans l'appareil d'Etat à des élections libres après la chute de Duvalier, et depuis ? En fin de compte, •de monde en-dehors de l'aile "libérale" de la bourgeoisie, et des couches de la bourgeoisie moyenne qui évoluent dans son sillage. Les autres secteurs sont soudés par trop d'intérêts communs pour prendre le risque de bouleAprès le départ de Jean-Claude Duvalier, en février 1986, l'aile "libérale" de la bourgeoisie a cru qu'elle pourrait prendre les rênes de l'appareil d'Etat. En dépit des obstacles créés par le régime du général Namphy, elle obtint une Constitution, votée par référendum en mars 1987. Un des articles prévoyait que, pendant dix ans, les hommes de l'ancien régime ne pourraient pas occuper de charges électives. Lorsque cette Constitution fut approuvée par un pourcentage écrasant des votants, beaucoup pensaient qu'une page était en train d'être tournée dans l'histoire d'Haïti. C'était ne pas comprendre que le texte de celte Constitution et que la perspective d'élections libres étaient inacceptables pour les duvaliéristes. C'était sousestimer gravement leurs forces et les secteurs sociaux qui les soutiennent.

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L'épreuve de force se déroula durant l'été 1987. Après avoir interdit une centrale sýndicale, le général Namphy décida de dissoudre le Conseil électoral, indépendant du gouvernement, chargé d'organiser les élections. Grèves et manifestations se succédèrent. L'objectif était d'évincer le gouvernement militaire. Devant le danger, les duvaliémobilisèrent. Dans les villes, l'armée resta maître du terrain. A la campagne, chefs de section, militaires, et bandes d'anciens ou de nouveaux Tontons-macoutes rent l'offensive et imposèrent leur volonté, au prix de massacres, comme dans la commune de Jean-Rabel (voir Inprecor numéro 250 du 5 octobre 1987). II s'agit là d'une des contradictions du plan nord-américain : le système des chefs de section et des Tontons-macoutes reste encore indispensable pour faire régner l'ordre dans les campagnes.

Un bain de sang

Finalement, les élections du 29 novembre 1987 furent noyées dans le sang. Ce jour-là, des hommes de main et des militaires attaquèrent des bureaux de vote et semèrent la terreur dans la capitale et dans certaines régions. Les organisations du "secteur démocratique", , liées de près ou de loin à l'Internationale socialiste, déclarèrent par la suite qu'elles n'auraient pas cru que les duvaliéristes oseraient agir ainsi. Ils avaient préféré fermer les yeux les semaines précédentes devant les exactions des duvaliéristes et des militairessans encourager la population à organiser sa défense. Ce fut un grave échec pour ces organisations. Une grande partie de la population les avait suivies dans ce qui était une véritable aventure électorale. Depuis, elle n'était guère prête à accorder sa confiance à ces hommes politiques ayant fait faillite, ni à participer à des élections pouvant déboucher à nouveau sur un massacre, sentant qu'aucun changement ne viendra des élections tant que les mêmes hommes garderont les armes.

Après que l'armée ait investi Leslie Manigat président de la République, on assista à un renversement d'alliances. La bourgeoisie "libérale" avait jusqu'à présent soutenu les tentatives du "secteur démocratique" et de la prétendue "société civile" (rassemblant des fractions de la petite et de la moyenne bourgeoisie) pour évincer les duvaliéristes de l'appareil d'Etat. Ces secteurs tiraient leur crédit de leur capacité à canaliser les mobilisations populaires, fortement aidés en cela par les radios. Durant le premier semestre 1988, rapports de forces, la bourgeoisie "libérale" se tourna vers le reste des classes dominantes.

Et après le renversement de Manigat

(voir Inprecor numéro 270 du 18 juillet pour l'instauration de la démocratie en Haiti

(MIDH) de Marc Bazin, poulain de l'impérialisme nord- américain, a alors prôné « une appréciation réaliste des forces en présence sur l'échiquier socio-politique » et accepté l'offre de dialogue du général

Namphy. Il a été suivi dans cette voie par le Parti nationaliste progressiste révolutionnaire haïtien

PRA), aujourd'hui membre de l'Internationale

Après la venue au pouvoir du général Avril, en septembre

1988, on a vu ces deux partis resserrer encore plus leur alliance et apporter, de facto, un soutien critique au régime militaire. Ils se poseront en représentants des principaux bailleurs de fonds, les Etats-

Unis et la France, entendant peser ainsi sur la politique d'Avril, et l'amener à leur céder la place à l'issue d'élections.

Les nouveaux

Tontons-macoutes

Le général Avril a essayé de jouer sur plusieurs tableaux à la fois. Conscient de la crise sociale grave que connaît Haïti, et de la nécessité d'un pouvoir musclé, il expliquait : « Le fauteuil présidentiel est trop chaud pour un civil. » Il devait son pouvoir à la Garde présidentielle devenue une coalition de gangs qui cambriolent et sèment la terreur la nuit venue, sans épargner les bourgeois. L'aide étrangère étant fortement réduite depuis novembre 1987, et

Avril ayant dû donner un coup de frein au trafic de coles militaires caine, se payaient sur l'habitant ou se servaient dans les caisses de l'Etat.

Agissant sous la pression de ces nouveaux Tontons- macoutes, Prosper Avril était devenu un élément incontrôlable aux yeux d'une bonne partie de la bourgeoisie, comme l'était Namphy lorsqu'il fut renversé en septembre 1988. C'était également l'avis des puissances impérialistes, qui avaient cru avoir la maîtrise de l'armée avec Avril en place. En même temps qu'il devait s'assurer le soutien de la Garde présiden-

HAITI tielle et préserver les intérêts des secteurs duvaliéristes, Prosper Avril tentait de rester dans des limites acceptables par les Etats-Unis. D'où une politique en apparence incohérente : il annonçait la tenue d'élections, mais faisait tout pour rester en place, il nommait un Conseil électoral mais s'ingéniait à en bloquer le fonctionnement, etc.

Le 20 janvier, il proclamait l'Etat de siège pour une durée de trente jours, emprisonnant à tour de bras et expulsant des militants politiques et quelques personnalités bourgeoises. Mais, sous la pression des puissances impérialistes, il devait se raviser dix jours plus tard et libérait même trois dirigeants d'organisations populaires, emprisonnés en novembre et horriblement torturés.

Un souffle de liberté

L'impérialisme, sans trop de difficultés pour le moment, arrive à combler le vide de pouvoir laissé par Avril. Mais le nouveau pouvoir est bien plus faible que ne l'était celui du général Namphy lors du départ de Duvalier en février 1986. C'est pourquoi, Marc Bazin réclame des élections au plus vite. Car, comme après février 1986, un souffle de liberté commence à apparaître, du moins à Port-au-Prince, et dans certaines villes. Les maisons de plusicurs dignitaires ont été mises à sac. Dans les administrations et les entreprises d'Etat, le personnel conteste les cadres qui se sont montrés trop zélés. Il a fallu toute l'autorité du docteur Roy, membre du Conseil d'Etat chargé d'entourer la nouvelle présidente, pour empêcher une grève des contrôleurs aériens. Les personnalités bourgeoises et leurs amis réformistes vont s'efforcer de calmer le jeu sous prétexte de ne pas "gâcher" les élections en trompe l'œil à venir. De leur côté, les secteurs populaires vont essayer d'élargir la brèche qui s'est ouverte. Le père Aristide appelle à « organiser des brigades de vigilance pour que, dans chaque quartier, des Haïtiens et des Haïtiennes vaillants ses solidarisent et empêchent les macoutes armés de continuer à créer la peur ». Au-delà de la question des Tontons-macoutes, c'est celle de la force politique à construire, capable de s'opposer à l'arméc, qui se trouve posée. *

19 mars 1990

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