LA CAMPAGNE électorale de Vargas Llosa a commencé depuis deux ans; l'écrivain jouissait de l'appui des meilleurs conseillers en communication des Etats-Unis et a dépensé des millions pour envahir les média. Tout cet effort s'est écroulé en quelques heures en faveur de Fujimori.
Pourtant, tout portait à croire que l'écrivain remporterait ce scrutin, avec l'appui de la coalition d'extrême-droite, le Front démocratique (Frente democratico - FREDEMO). Le FREDEMO était composé des deux vieux partis qui représentent les classes dominantes au Pérou (l'Action populaire de l'ancien président Belaunde Terry et le Parti populairechrétien) et du mouvement créé par Vargas Llosa, "Libertad". Né du refus de la grande bourgeoisie de la nationalisation de la banque proposée par le président sortant Alan Garcia en 1987, le FREDEMO s'est présenté comme l'alternative au gouvernement de l'Alliance populaire révolutionnaire américaine (APRA) (1).
En dénonçant la phraséologie populiste de l'APRA, Vargas Llosa a essayé de démontrer que Garcia enfonçait le Pérou dans la crise avec un programme "de gauche". Par son discours, il a tenté de faire porter la responsabilité de l'hyperinflation (3 000 % en 1989), du chômage et de la corruption qui sévit dans l'administration non seulement dans l'APRA, mais à la gauche toute entière.
Aucune force politique n'a été capable de s'opposer au rouleau compresseur du FREDEMO ; le peuple péruvien ne voulait plus voter pour l'APRA qui l'avait affamé. Il ne pouvait pas davantage porter ses voix sur la gauche. Celleci vit une période de luttes intestines et de divisions qui ont abouti à son éclatement. Elle s'est ainsi présentée en ordre dispersé aux élections : d'un côté, la Gauche unie et, de l'autre, son ancien leader, Barrantes qui a formé sa propre coalition, la Gauche socialiste (2). Les événements à l'Est et la défaite du Front sandiniste au Nicaragua ont sûrement pesé sur les électeurs. Enfin, les municipalités que la gauche gère n'ont apporté aucune amélioration substantielle à la population.
Le FREDEMO s'est appliqué à faire miroiter le "changement" ; l'électorat a vu en un premier temps la candidature de
PEROU
Vargas Losa
Le romancier Mario Vargas Llosa, champion du libéralisme et de l'anti-communisme, vient de vivre un épisode romanesque. Crédité de plus de 50% des voix dans les sondages, il dépasse à peine un obscur candidat, fils d'immigrés japonais, Alberto Fujimori, qui a obtenu 30 % des suffrages aux élections du 8 avril dernier au Pérou.
Hugo BLANCO *
Vargas Llosa avec sympathie car il était fatigué des "politiciens" et l'écrivain apparaissait comme "indépendant". Mais le renfort des partis classiques de droite et des grands capitalistes à "Libertad" a détérioré son image. Les Péruviens ont alors commencé à chercher le "véritable" candidat indépendant et ont trouvé le regroupement "Cambio 90" et son postulant, Fujimori. Celui-ci parlait de "technologie"
et promettait des "capitaux" pour secourir le Pérou, comme le FREDEMO, mais en se gardant bien d'annoncer des attaques contre l'emploi et les acquis sociaux.
La gauche sur le fil du rasoir
Vargas Llosa n'a pas pris de gants pour annoncer ses intentions : appliquer une politique économique de choc ; privatiser les entreprises nationales ; licencier un demi-million de travailleurs de ce secteur ; abolir la stabilité de l'emploi ; "réglementer" le droit de grève ; morceler les communautés paysannes ; abolir l'éducation gratuite à partir de la troisième année
Le FREDEMO accuse Fujimori de ne pas avoir de programme, mais l'APRA n'en avait pas plus en accédant au gouvernement en 1986. Fujimori a déclaré qu'il ne veut pas privatiser le secteur nationalisé, et il parle des inégalités sociales qui profitent au Sentier lumineux (3) et qu'il faut combattre. Il promet que l'éducation continuera d'être gratuite, que la stabilité de l'emploi sera protégée et, surtout, qu'il n'appliquera pas un électrochoc à l'économie. Ce discours a rassuré les masses, mais aussi certains secteurs de la bourgeoisie et du commerce qui craignent les excès du libéralisme.
Vargas Llosa se sent en mauvaise posture pour le second tour et a failli renoncer à se présenter. Il sait que le 5 juin prochain il aura du mal à dépasser ses 30 %, alors que Fujimori, lui, pourra compter sur le report de voix des électeurs de l'APRA (20 %) et de la gauche (11 %), quelle que soit la consigne de vote des directions. Il sait aussi que pour appliquer sa politique économique il a besoin d'une majorité absolue et de pleins pouvoirs qu'il n'obtiendra pas.
La gauche sort encore plus affaiblie de ce scrutin. Elle a d'abord été sanctionnée par les électeurs (7% à la Gauche unie et 4% à la Gauche socialiste, alors qu'elle avait obtenu, unifiée, 30 % aux élections municipales de 1983 et 23 % en 1986). Aujourd'hui, elle se limite à demander à Fujimori de préciser son programme pour décider si elle appellera à voter pour lui au second tour.
La défaite de l'APRA et les résultats de cette élection dévoilent l'impasse dans laquelle se trouve le Pérou. S'il l'emporte, Fujimori ne saura pas se soustraire aux pressions de l'impérialisme et du grand capital péruvien. Mais la défaite de Vargas Llosa a montré la résistance populaire aux plans ultra-libéraux.
L'Etat péruvien s'affaiblit de jour en jour ; le Sentier lumineux contrôle certaines zones du pays, le mouvement populaire résiste dans des secteurs importants, l'armée dicte sa loi dans des régions entières (le nombre de morts de ces dernières années est de 18 000, et on ne compte plus les disparus). Si Fujimori l'emporte, cette désintégration risque de l'user très vite.
Lima, 16 avril 1990
* Hugo Blanco, militant trotskyste, est dirigeant du Parti d'unité mariatéguiste (PUM). Il a aussi des responsabilités au sein de la Confédération paysanne du Pérou (CCP). II a été député en 1973 et entre 1980 et 1985.
Il se présentait aux élections sénatoriales sur les listes de la Gauche unie (coalition regroupant le PUM, le Parti communiste du Pérou et l'Union nationale de la gauche révolutionnaire, formation d'origine maoïste) et n'a pas été élu.
1) Formation d'Alan Garcia, président du Pérou entre 1986 et 1990, membre de l'internationale socialiste. Voir Inprecor n° 196 du 13 mai 1986.
2) La Gauche socialiste a été formée par Barrantes, ancien maire de Lima et par ses camarades du Parti socialiste révolutionnaire (PSR). Voir Inprecor n° 292 du 4 septembre 1989.
3) Organisation de guérilla d'inspiration maoïste qui a recours à des méthodes terroristes, y compris contre les autres courants du mouvement ouvrier.