Le temps des sursauts nationalistes — dans le domaine économique, en tout économique des Nations Unies pour l'Amérique latine (CEPAL) ne cherche plus la cause des maux qui frappent les pays du sous-continent (dont le revenu par habitant a chuté de 8 % en 10 ans) dans les échanges inégaux ou la dette. Cédant
Les silences de la CEPAL cas — des bourgeoisies latino-américaines semble révolu. La Commission aux sirènes de l'ultra-libéralisme, elle accorde son discours avee celui des
Etats-Unis, et elle place tous ses espoirs dans les ajustements et la rigueur fondo-monétariste. L'exemple du "miracle" chilien, dit-on, y serait pour beaucoup : il faut exporter.
Pedro Vuskovic, lui, dévoile ce que la CEPAL tait sur le Chili.
Pedro VUSKOVIC *
LE RÉSUMÉ du bilan préliminaire de l'éconolatino-américaine mie préparé par le secrétariat
: de la CEPAL renforce l'image de succès
"modèle économique chilien", qui serait l'exception en Amérique latine. La CEPAL assume une responsabilité grave soutenant, clairement ou implicitement, une politique économique — qui certes montre de bons résultats généraux pour ces dernières années — car elle n'analyse pas la situation avec la rigueur technique qu'on pourrait attendre de la part d'un tel organisme. Il faut espérer que ce bilan contribuera à alimenter le débat à propos des deux grandes dimensions omises ou sous-estimées lorsqu'on parle du "modèle chilien" : la pondération de ces résultats dans le temps et leurs conséquences pour différentes couches de la société.
Il faut reconnaître que cette image idéale du "modèle chilien" s'est répandue. Non seulement parce que ce modèle a su bénéficier aux intérêts des privilégiés de la société chilienne mais car il a aussi été mis en valeur par beaucoup de ceux qui avaient participé à l'élaboration de propositions alternatives à celles de la dictature, y compris la timide (parce qu'inconfortable) position de divers représentants des positions traditionnelles de la gauche. Tous ces secteurs finissent par convenir que les programmes du nouveau gouvernement civil doivent rester dans le cadre des grandes lignes de la po-
CHILI litique économique mise en place sous le régime de Pinochet. Ce n'est pas par hasard que le journal El Mercurio a mis en première page le rapport de la CEPAL et affirme dans son supplément économique du 23 décembre 1989 que « bien qu'il y ait des différences importantes entre le programme de Patricio Aylwin et celui qu'aurait appliqué en cas de victoire Hernàn Buchi [candidat de la dictature battu aux élections], il est clair par contre que les fondements économiques de base paraissent ne pas être l'objet d'un désaccord » (voir Inprecor n° 302 du 9 février
Voilà pourquoi il faut ouvrir la discussion, qui est légitime, avant de considérer comme définitivement clos un sujet qui intéresse, au premier plan, non seulement la société chilienne mais aussi d'autres pays d'Amérique latine, et qui, aura sûrement des conséquences non seulement "économiques" mais aussi sociales et politiques importants.
Cette discussion devrait porter, moins, sur trois niveaux : premièrement, l'évaluation véritablement objective des résultats de la politique économique du gouvernement militaire; deuxièmement, ce qu'il y a d'effectivement original dans le "modèle chilien" en comparaison avec les autres expériences latino-américaines récentes; et enfin, le degré d'accord et d'exigence qui existe entre le profil de ques qu'elle a entraîné.
Prenons quelques exemples statistiques : ces dernières années, le Produit intérieur brut (PIB) s'est notoirement accru, surtout par rapport à la baisse que continuent d'enregistrer les autres économies de la région ; le taux de chômage a diminué et on a vu une relance des investissements ; l'inflation s'est maintenue à un niveau relativement modeste; les exportations ont connu une évolution favorable et la dette extérieure a diminué.
Or, on peut déjà avoir certaines réserves quant à la fiabilité, en termes de statistiques, des indicateurs cités plus haut. Nous savons bien ce que valent, par exemple, les critères utilisés par les statistiques officielles en ce qui concerne l'em- 10/11 ploi et le chômage ou le pourcentage de population en situation de pauvreté ou d'indigence, ou encore la manipulation dont font l'objet les indices des prix.
Mais, indépendamment de cela, l'évolution de l'économie chilienne durant les deux dernières décennies doit être analysée dans une perspective plus large. On s'aperçoit alors que la situation objective du Chili a reculé par rapport à toutes les projections et aux propositions de développement national. De fait, l'économie chilienne génère aujourd'hui un produit par habitant qui dépasse à peine celui de l'époque d'Allende, au début des années 70. Le poids du Chili dans la production industrielle latino-américaine non seulement n'est pas meilleur que dans les années 70 mais représente à peine la moitié de celui enregistré en 1972. Parallèlement, notre dépendance économique vis-à-vis de l'extérieur s'est énormément accentuée à partir du moment où des secteurs clés du système économique national sont passés sous contrôle des grandes multinationales.
Le silence de l'échee
Ces dernières années, le chômage a visiblement diminué. Mais en 1989, le Programme d'économie du travail (PET) de l'Académie d'humanisme chrétien contredisait le chiffre officiel de 7,9 % fourni pour Santiago et sa couronne. Selon le PET, le chômage réel était de 16,6 % pour la capitale (atteignant 21 % pour les femmes et 25,7 % pour les jeunes de 15 à 24 ans). Si la modernisation de certaines activités économiques a été réalisée, le "secteur informel", lui, continue de représenter 30% du total des emplois
L'inflation paraît modérée mais ses effets sur les salaires réels sont cependant désastreux. Au cours de l'année 1989, « les progrès de l'emploi ne se sont pas répercutés sur les salaires (...) Les rémunérations réelles (...) ont commencé à avoir des taux négatifs à partir de juillet.
• Pedro Vuskovic a été ministre de /'Economie jusqu'en 1972, sous le gouvernement d'Unité populaire de Salvador Allende (1970-1973). Après avoir été exilé au Mexique, il est aujourd'hui revenu au Chili.
CHILI = graves détériorations des conditions de vie de larges couches de la population et dans le cadre des tendances régressives de la redistribution des profits. Les effets potentiellement inflationnistes des bénéfices démesurés réalisés par certains secteurs de la population sont contrecarrés par la réduction des salaires réels; ce sont les travailleurs qui payent les coûts de cette "stabilité" économique.
Cette question est très sérieuse et elle ne peut être résolue par le commentaire de la CEPAL, qui invite simplement à noter « l'aspect négatif » des « effets contradictoires de la croissance » et la nécessité de corriger « quelques fautes évidentes ». L'enjeu actuel est que la société chilienne puisse faire face à ce défi d'inégalités et d'injustices hérité des programmes appliqués sous Pinochet. Sinon, on risque de ne pas pouvoir répondre réellement aux aspirations de démocratie et d'unité de la grande majorité des Chiliens
Politique économique et démocratie
Aujourd'hui, il ne s'agit pas de préserver l'essentiel de la politique économique antérieure en fonction des résultats positifs mis en avant. Il faudrait reconnaître que ces programmes politiques ont été une source de reproduction constante des inégalités et de la pauvreté et, au moins, se poser la question de savoir comment maintenir la croissance et la stabilité dans un cadre alternatif, qui n'aurait pas cette nature inévitablement marginalisatrice et de concentration des richesses.
Ni les conseils de la CEPAL, selon lesquels il serait possible de poursuivre "la bonne conduite économique" tout en corrigeant "quelques fautes évidentes", ni la proposition programmatique d'une "meilleure solidarité avec la pauvreté", ne suffisent à changer la situation.
La question reste de savoir jusqu'où les mêmes politiques pourraient continuer à être une réussite sans un autoritarisme antidémocratique
Ces questions — comme on l'a vu dans le discours économique et social de la campagne électorale — prennent une signification particulière et sont à l'ordre du jour avec l'avènement d'un gouvernement civil, porteur de l'espoir d'une reconstruction démocratique de la société chilienne. Les autres expériences latino-américaines nous montrent que certaines conceptions fondamentales de la politique économique, proches du modèle chilien cité, sont loin de favoriser la mise en place d'une politique économique pour la démocratie. *
Avril 1990
A la fin du troisième trimestre, l'indice général des rémunérations élaboré par l'Institut national des statistiques (INE) signalait 0,2 % de moins que l'année précédente. »
L'agriculture a été orientée vers le marché extérieur ce qui a contribué à accroître et à diversifier les exportations. Mais, simultanément, la surface agricole destinée aux produits de consommation intérieure a diminué et on enregistre une sévère détérioration du niveau de nutrition de la population chilienne.
La dette extérieure diminue, mais cette réduction est due à la conversion des créances en investissements étrangers directs ; en d'autres termes, par le transfert de la propriété des actifs nationaux. Cela augmente la dépendance vis-à-vis de l'extérieur et, demain, les bénéfices de ces entreprises sortiront du pays comme si aujourd'hui on avait payé les intérêts de la dette.
L'originalité" du modèle économique
Le discours qui place le Chili comme un cas à part — singulier et contradictoire — dans une Amérique latine en crise généralisée et qui devrait suivre cet exemple, manque de perspectives historiques. Ce discours devient même faux lorsqu'on sait que le Chili continue de vivre une crise semblable à celle des autres sociétés latino-américaines et qu'il met en pratique des politiques qui ont la même orientation que celles de la plupart des pays d'Amérique latine ; politiques issues de la même idéologie et de la même pratique "néo-libérales" inspirées et contrôlées par le Fonds monétaire international.
Au Chili aussi, l'idéalisation du marché, la "satanisation" des appareils d'Etat, la privatisation à n'importe quel prix, la priorité aux activités potentiellement exsociales servent à restaurer et à maintenir les "équilibres macro-économiques". L'économie chilienne a les mêmes caractéristiques que celles des autres pays de la région qui, dans leur ensemble, ne présentent aucune originalité. La question est de savoir pourquoi cette même conception de la politique économique, imposée fondamentalement de l'extérieur, a abouti, ces dernières années au Chili, à des succès en termes de croissance globale et de stabilité financière, alors que ce n'est pas le cas ailleurs dans le cône sud.
L'explication de ce phénomène réside, très probablement, dans la capacité "politique" de la dictature à imposer ces programmes de la façon la plus radicale et à en faire porter les conséquences par de larges couches de la population, en réprimant leurs réactions et leurs revendications mais sans pouvoir étouffer leurs désaccords au moment des consultations électorales.
Au Chili, l'effort de modernisation a été concentré dans une partie de l'économie, et ses fruits ont bénéficié à une partie de la société, tout en marginalisant et en appauvrissant le reste de la population, par une véritable stratégie de ségrégation économique et sociale. Voilà pourquoi, les fameux chiffres de cette réussite ne peuvent être analysés qu'au regard des