Des troupes françaises envoyées en Afrique ! A nouveau... Cette fois-ci, il n'y aura même plus l'argument des menaces lybiennes ou des risques de "déstabilisation"
du continent par les Cubains. Ultime artifice du gouvernement socialiste français :
Trente ans
ça suffit !
protéger les ressortissants français du Gabon.
Claude GABRIEL
MAIS POURQUOI y a-t-il tellement de Français au Gabon ? Il sont, en effet, plus de 20 000 dans un petit pays qui compte environ 1,2 million d'habitants. Ils détiennent bon nombre d'entreprises, contrôlent une grande partie des services, se trouvent dans l'administration et au plus haut niveau de l'appareil d'Etat. Certains, enfin, travaillent pour la compagnie pétrolière Elf, véritable pouvoir politique et économique.
Les émeutes du Gabon ne sont pas seulement le fruit de la crise économique, et notamment de la baisse des recettes pétrolières. La colère populaire, largement spontanée, s'explique pour l'essentiel par le contraste insupportable entre l'aggravation de la misère, d'une part, et l'insolente corruption du pouvoir, d'autre part avant tout de la famille "régnante", d'Omar Bongo. Les petits partis d'op tion n'ont sans doute joué qu'un rôle traînement et d'instigation. L'époque di par la corruption et le clientélisme, pouvoirs pouvaient influencer une par des couches urbaines et se bâtir ainsi s certaine assise sociale, est révolue.
Aujourd'hui, le Fonds monétaire ig national (FMI) et la Banque mondidle mandent à ces monarques d'en finir au les prébendes et de réduire les effectifs de l'administration. La distribution des Tó nus change de forme ; l'affairisme voir politique apparaît de plus on comme une pure provocation.
La réponse de l'impérialisme fr est sans ambiguité. Au nom de ses intérêts et de tous ceux de ses partenaires euro péens, la France intervient pour protéger le dictateur. Sans doute les services francais cherchent-t-ils une "solution de rechange". Sans doute s'agitent-ils un peu
GABON partout en Afrique pour conseiller maintenant le "multipartisme"... Mais cela ne change rien sur le fond. Bongo venait d'autoriser l'existence de partis d'opposition sans que cela ne modifie en rien un système fondé sur la gestion privée des biens publics, sur l'intimidation, la menace et sur la toute-puissance des intérêts français. Le multipartisme à lui tout seul ne résoudra rien à la pourriture de ces régimes. Il sera même un faux-semblant si l'ensemble des mécanismes de la dépendance et de la soumission ne sont pas définitivement brisés. Pourtant, quoiqu'il en soit, une telle concession est bel et bien une première étape nécessaire si l'on veut que des forces politiques et sociales capables de représenter de vraies alternatives aux régimes actuels se forgent peu à peu. Mais, n'est-ce pas déjà trop tard?
Le paradis des "barbouzes"
La France intervient aussi au Gabon parce que ce pays est, de longue date, le centre de nombreuses ramifications des services secrets français en Afrique, des "ex"-réseaux gaullistes, des "barbouzes"... Paris en sait long sur Bongo, mais Bongo en sait aussi long sur les politiciens français. Au Gabon pourrait s'écrire un chapitre de l'histoire de la Ve République française et de ses scandales. C'est le souci sempiternel des "intérêts supérieurs de l'Etat" qui pousse les socialistes français à envoyer des troupes au Gabon ; mais c'est aussi parce que leur propre parti trempe dans tous ces petits trafics miséables de l'Afrique néo-coloniale (1).
Cependant une page se tourne. Les émeutiers du Gabon, comme ceux de Côte d'Ivoire, du Sénégal et du Cameroun sont en train de faire payer cher — et c'est tant mieux - au gouvernement français sa gestion tranquille, jusqu'à maintenant, du patrimoine néo-colonial africain. La crise capitaliste est trop forte dans ces pays pour que les vieux remèdes fonctionnent encore. Les appareils d'Etat ont été trop longtemps de simples relais de la politique française pour que de nouveaux consensus voient le jour. Que reste-t-il des belles phrases sur la "coopération" française et des beaux discours sur la "défense par la France des intérêts de l'Afrique" ? Trente ans de coopération ont conduit au développement du chômage qui touche les diplômés universitaires africains eux-mêmes. Trente ans de "francophonie" ont abouti à reproduire inexorablement les dépendances techniques, les inégalités sociales et l'aliénation culturelle. Trente ans d'aides financières ont permis de faire tourner des économies dont une bonne part des dividendes retombent dans les caisses des entreprises françaises et europénnes (2).
L'ébranlement actuel de ces pays symbolise le bilan de trente années de domination néo-coloniale. Devant l'ampleur de la crise, depuis plusieurs années, de nombreuses entreprises plient bagage.
On commerce avec l'Afrique noire (à coups de pots-de-vin) plus que l'on n'y investi. Pourtant, alors que l'Afrique noire ne représente plus que 2% du commerce mondial, elle reçoit encore 10 % des exportations françaises. Il ne s'agit évidemment en rien d'une compassion spéciale de la "France des droits de l'homme" pour l'Afrique. Ce commerce captif, cette rente de situation, expriment au contraire la perennité des réseaux issus de la colonisation. Politique, corruption, affairisme s'entremêlent et créent les conditions d'un concenssus sur "l'aide à l'Afrique" en France, des rangs du Parti socialiste à ceux de la droite.
Cela tombe vraiment mal ! Quelle malchance ! Des mois de démagogie sur la défense de la démocratie, sur la lutte contre tous les despotismes... Et se faire prendre la main dans le sac à soutenir tous ces pères Ubu, sanguinaires et grotesques, qui gèrent le fonds de commerce français en Afrique !
30 mai 1990
1) Le responsable de l'Afrique à la présidence de la République est le propre fils du président François Mitterrand.
2) En 1988, 55,9 % des capitaux publics transmis au Gabon l'étaient sous forme de dons et 44 % sous forme de prêts. La France détient 43 % de la dette publique du Gabon.