LE NOUVEAU projet d'entente constitutionnelle avait été mis au point au Lac Meech en 1987 par les Premiers ministres des dix provinces, à l'initiative de Brian Mulroney, successeur conservateur de Trudeau à la tête du Canada.
Malgré son rejet par la plupart des organisations ouvrières et nationales du Québec, cet accord est devenu le porte-étendard de la lutte autonomiste que voulait gagner Robert Bourassa, Premier ministre libéral du Québec, en alliance évidente avec Brian Mulroney au niveau fédéral.
Le Québec, par ces accords, n'obtenait que des compétences déjà reconnues par des ententes régulières au fil des ans. Une clause formelle, faisant du Québec une « société distincte », couronnait cette entente qui prenait soin d'éviter d'accorder le droit à l'autodétermination. Certains courants nationalistes canadiens de gauche, tout en tergiversant avec cette clause, faisaient valoir les droits civiques des femmes et des Amérindiens pour rejeter ces accords et enfourchaient la vague chauvine à l'encontre du Québec parmi la population du Canada anglais.
Certains personnels politiques plus pragmatiques, de l'école de l'ancien Premier ministre Trudeau, ont fait valoir, quant à eux, la nécessité d'une centralisation accrue de l'Etat fédéral à l'encontre des droits nationaux du Québec. Une telle réforme constitutionnelle exige le consensus des assemblées législatives des dix provinces et du parlement fédéral, trois ans après la signature des accords. Cette échéance expirait le 23 juin 1990, la veille de la fête nationale du Québec.
Des négociations intensives à huis clos durant une semaine se sont déroulées dans une atmosphère surréaliste, de l'aveu même des Premiers ministres. Ceux-ci étaient sur le point de faire l'impasse sur leurs griefs quand un Amérindien, député provincial du Manitoba, utilisa la procédure pour empêcher que sa province n'entérine les accords. Le château de cartes s'est écroulé...
L'échec du Lac Meech représente le début d'une crise profonde de l'Etat cana-
Une crise profonde de l'Etat canadien
L'Etat canadien a été bâti sur la négation de la réalité nationale du Québec et de ses autres nations, dont les
Amérindiens. Ce fait a été mis en évidence au Québec avec les débats sur les accords du Lac Meech (1) - projet d'entente qui avait pour but la réintégration du Québec dans la fédération canadienne.
En 1982, à l'époque du gouvernement libéral de Trudeau au Canada, l'Etat canadien avait "repris" sa Constitution des mains de la Reine d'Angleterre. Cette réforme constitutionnelle avait pour but de répondre au référendum de 1980 de René Levesque, alors Premier ministre du Québec (2), sur la souveraineté-association . Le gouvernement provincial du Parti québécois (PQ) avait refusé d'endosser cette réforme. Depuis, techniquement, le Québec ne fait pas partie du Canada.
Ronald CAMERON dien. Cette crise d'unité et de légitimité du fédéralisme, s'exprime d'abord par le blocage des réformes constitutionnelles, comme le montre la crise à Oka avec les
Amérindiens (voir p. 23). Le gouvernement fédéral ne peut assumer les revendications nationales ou territoriales car toute concession tendrait à reposer la question de sa légitimité. La politique canadienne risque de s'enliser dans des rivalités régionales, accentuées par le ralentissement économique déjà engagé.
La remontée du mouvement national au Québec
Au Québec, le rejet des accords du
Lac Meech a eu un effet de choc. Le traumatisme qui a suivi le référedum de 1980, le repli et le scepticisme à propos de l'action collective se sont estompés aujourd'hui. La souveraineté du Québec redevient possible. Mais cette aspiration à l'autodétermination est l'enjeu d'une bataille politique entre des projets précis, ou qui sont en train de se définir.
L'essentiel des forces politiques bourgeoises au Québec tente de trouver le moyen de créer un rapport de forces pour
"négocier" la souveraineté du Québec avec le gouvernement fédéral, dans ou hors le Canada ou le libre-échange avec les Etats-Unis.
Pour Robert Bourassa, il faut réussir à diluer le plus possible ce type de perspective, qui tente à canaliser le sentiment national, sans rompre avec l'Etat fédéral, tout en assurant la stabilité du système socio-économique actuel. L'impression d'arracher des gains peut cacher le maintien de l'essentiel des instruments de l'Etat canadien. Il cherche à mettre en place une commission parlementaire qui rassemble des représentants de l'establishment québécois, des entrepreneurs financiers et des représentants politiques comme Lucien Bouchard du Bloc québécois et des dirigeants du Parti québécois (PQ, principal oarti nationaliste bourgeois du Québec). Elle doit proposer un avenir constitutionnel pour le Québec, d'ici le printemps 1991.
Pour Lucien Bouchard, ce rapport de forces exige l'unité de l'ensemble des forces socio-politiques du Québec derrière la bannière de la souveraineté-association. Sa formation, au niveau fédéral, doit servir de relais à ce projet d'affirmation nationale du Québec.
L'orientation du Parti québécois risque encore de connaître des détours. Après l'effondrement de sa clientèle électorale, Jacques Parizeau a succédé à Pierre-Marc Johnson, lui-même successeur de René Levesque. Parizeau a pris la direction du PQ en critiquant la direction Johnson pour avoir dilué le caractère indépendantiste du PQ, avec l'aval de René Levesque, dans une démarche d'affirmation nationale auprès du fédéral. Mais Parizeau, aujourd'hui, veut garder le leadership nationaliste sans sacrifier l'image respectable du PQ, en participant à ce mouvement d'unité nationale. Son accord avec l'utilisation de l'armée canadienne contre les Warriors, groupe armé d'Amérindiens, en est la preuve la plus évidente.
1) Cet accord, signé en 1987, est un amendement constitutionnel destiné à obtenir l'adhésion politique du Québec à la Charte du Canada. Sa ratification - entre le Premier ministre fédéral et les chefs de gouvernements des dix provinces — a échoué, deux provinces ont refusé récemment de céder aux demandes du Québec, qui demandait un statut ou "société distincte".
2) Le 20 mai 1980, 41 % des Québécois seulement se prononcèrent par référendum pour l'indépendance de leur province.
tiste mais demeure pour-
Les prises de positions des centrales
Dans ce cadre-là, un Québec souverain n'implique pas la libération nationale du peuple québécois ; mais seulement un renforcement de la place du Québec dans le capitalisme nord-américain. L'accord commercial de libre-échange avec les Etats-Unis, adopté en 1989 par le parlement fédéral, fait l'unanimité parmi les dirigeants politiques québécois comme Bourassa, Parizeau et Bouchard.
Le démantèlement de l'Etat canadien exige une rupture claire et définitive avec ce dernier, alors que les autres options nous ramènent dans les sables mouvants de la négociation d'un nouveau statut. La proclamation unilatérale d'indépendance est encore le seul moyen dont dispose le Québec pour s'engager réellement dans la voix de sa libération. Le cas de la Lituanie est exemplaire, quelques soient les différences. Enfin, l'indépendance complète pose pleinement le problème du contenu social d'un Québec souverain.
Les syndicats pour l'indépendance
Au Québec, deux centrales syndicales, la Centrale de l'enseignement du Québec (CEQ) et la Confédération des syndicats nationaux (CSN) ont adopté successivement, en mai et juin 1990, des résolutions claires soutenant la perspective d'indépendance du Québec. Reprenant un sentiment largement répandu parmi les adhérents des syndicats, ces résolutions ont été adoptées presque sans débat, alors que ces mêmes centrales avait refusé de prendre clairement position avant le référendum de 1980.
Par son soutien explicite au Parti québécois et par sa tradition électorale socialdémocrate, la position de la Fédération des travailleurs du Québec (FTQ), centrale affiliée au Congrès du travail du Canada (CTC), pouvait paraître indépendantant compatible avec un nouveau statut négocié au
Les positions de ces trois centrales posent des jalons importants l'expression politique indépendante du mouvement ouvrier au Québec, où l'existence d'un parti ouvrier fait cruellement défaut. Pour promouvoir le projet social du mouvement syndical, les syndicats ne peuvent pas compter sur les directions actuelles du mouvement naouvrent une nouvelle fois la discussion sur l'action politique indépendante.
Mais, le mouvement syndical doit essayer de retirer le contrôle absolu de la lutte nationale aux partis politiques actuels. Il pourra ainsi non seulement trouver un lieu d'expression, mais renforcer son poids sur la conduite du mouvement national, à condition de forger son propre instrument politique indépendant. *
Québec, 12 août 1990