Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

TURQUIE

Sur les traces de l'Empire ottoman

· Inprecor n° 316, 12 octobre 1990 · p. 22-23 · 2 128 mots

Grèce et Turquie Grande-Bretagne Golfe et Irak Palestine et Israël

DES MAI 1916, à travers les Accords de Sykes-Picot, les impérialismes français et britannique manifestaient leur volonté de se partager les terres arabes sous domination ottomane. C'est également durant la Première Guerre mondiale que la déclaration Balfour des Britanniques posa les premiers jalons de la création de l'Etat d'Israël (1); ce processus s'accéléra en 1919, par la signature d'un accord entre l'Organisation sioniste mondiale et la dynastie des Hachémites (2), principal allié arabe des Britanniques contre l'Empire ottoman.

En 1916, le Royaume du Hijâz était fondé autour de la Mecque ; Husayn ibn Ali, l'émir hachémite de la Mecque (3) s'opposait aux intérêts britanniques, poursuivant la chimère d'un empire pan-arabe. En 1920, les Accords de San Remo attribuèrent le Liban et la Syrie au mandat français, alors que la Jordanie, la Palestine et l'Irak restaient sous mandat britannique. Partie intégrante de la province de Bassorah (dans l'Irak actuel), à l'époque ottomane, le Koweit passa sous protectorat britannique en 1913. L'émir de la Mecque ayant perdu la guerre contre la dynastie Saoud, le Hijâz fut remplacé en 1932 par le royaume saoudien.

A Pombre de l'impérialisme

Après la mise à l'écart de la Turquie de la zone du pétrole, la domination impérialiste au Moyen-Orient n'a pas connu d'obstacle majeur jusqu'à la fondation de l'Etat d'Israël, en 1948. Le réveil du nationalisme arabe autour de la question palestinienne, l'éviction des directions traditionnelles par une petite bourgeoisie nationaliste, l'entrée en scène de l'Union soviétique en tant qu'alliée de ces régimes, et enfin le remplacement de la Grande-Bretagne par les Etats-Unis comme principale force impérialiste, ont modifié ces données. Le contrôle du pétrole moyen-oriental s'est de plus en plus heurté à des crises et des luttes complexes ; l'impérialisme a dû mettre au point une série de stratégies d'alliances nouvelles et variables.

Neutre durant la Seconde Guerre mondiale, la Turquie s'est progressivement rapprochée du bloc occidental, lors de la "guerre froide". Dès 1947, dans le cadre de l'aide économique américaine,

TURQUIE

La carte actuelle du Moyen-Orient a été tracée, à la fin de la Première Guerre mondiale, en grande partie sur les restes de l'Empire ottoman qui avait dominé cette zone durant plus de quatre siècles. Aujourd'hui, plus de 70 ans après, la Turquie tente à nouveau de jouer un rôle central dans la région.

Fuat ORÇUN suivant la doctrine Truman (4), la Turquie a bénéficié du Plan Marshall puis a demandé à intégrer le Traité de l'alliance de l'Atlantique nord (OTAN). Accueillie d'abord avec des réserves, cette candidature fut favorisée par la crise iranienne et la nationalisation du pétrole par le Premier ministre de ce pays, Mossadegh, en

LE TOTAN IL 1951 (ce dernier fut renversé par un coup

d'Etat, en 1953). L'adhésion de la Turquie à l'OTAN (devenue effective en

1952, après que ce pays paye son tribut en envoyant un contingent de 4 500 hommes participer à la guerre de Corée) a prolongé les frontières de l'Alliance atlantique à l'intérieur du Moyen-Orient.

La fonction attribuée publiquement à la Turquie au sein de l'OTAN était de combattre la "menace soviétique"; dans les faits, elle fut de plus en plus amenéc à défendre les intérêts occidentaux au

Moyen-Orient, notamment ceux de la

Grande-Bretagne.

Auparavant, les Britanniques avaient défendu, en vain, la proposition de créer un Commandement du Moyen-Orient, prototype d'une force d'intervention armée de l'impérialisme dans la région.

Le Pacte de Bagdad, en 1955, réunissant la Turquie et l'Irak d'abord, puis la Grande-Bretagne, le Pakistan et l'Iran, constitua la première tentative sérieuse d'alliance pro-impérialiste. Les

Etats-Unis se contentèrent d'y participer à titre d"observateurs" parce qu'Israël en était exclu, et pour éviter une friction supplémentaire avec l'Union soviétique. Ce traité donnait aussi à la Grande-Bretagne des garanties pour ses bases militaires en

Irak.

C'est à la suite du Pacte de Bagdad que l'Egypte et la Syrie, en conflit avec l'Irak, fondèrent à leur tour un commandement militaire unifié et que les Saoudiens signèrent des accords avec ces deux pays. Lors de la conférence afroasiatique de Bandung, toujours en 1955, la Turquie fut déléguée par les Etats-Unis pour tenir un discours pro-impérialiste, afin d'influencer les pays qui recherchaient une "troisième voie" entre l'impérialisme et le bloc soviétique. A Bandung, l'Irak, la Jordanie, le Liban et la Libye se rangèrent du côté occidental tandis que l'Egypte, la Syrie, le neutres (l'attitude saoudienne étant surtout déterminée par un conflit dynastique avec la Jordanie et l'Irak).

Premières fausses notes

Cependant, lors des principaux conflits, il apparut très vite que les membres du Pacte de Bagdad étaient incapables d'agir à l'unisson. En 1956, la France et la Grande-Bretagne intervenaient militairement à Suez contre la nationalisation du canal décrétée par le président égyptien Nasser et Israël en profitait pour attaquer l'Egypte. Hormis la Grande-Bretagne, les membres du Pacte de Bagdad réagirent négativement à ces interventions et se rangèrent du côté arabe sur la question palestinienne.

Le 14 juillet 1958, le roi Faysâl II d'Irak était renversé par un coup d'Etat militaire, alors qu'il se rendait à une réunion du Pacte de Bagdad (5) ; cela allait bouleverser les équilibres au Moyen-Orient de fond en comble. Le lendemain, les Etats-Unis envoyaient leurs marines au Liban, alors que la Grande-Bretagne intervenait militairement en Jordanie, prenant prétexte à chaque fois, des "demandes officielles des gouvernements légitimes" de ces deux pays. La Turquie se

1) Le 2 novembre 1917, Lord Balfour, ministre des Affaires étrangères britannique, proposa la création d'un "foyer national juif" en Palestine.

2) Hachémites : Famille dont, depuis le Xle siècle, sont issus les émirs héréditaires de La Mecque, gardiens des lieux saints de l'Islam.

3) Ses deux fils, Faysål ler et Abdullâh fondèrent respectivement les monarchies hachémites d'Irak et de Jordanie, avec le soutien de la Couronne britannique

4) Harry Truman devint président des Etats-Unis à la mort de Roosevelt en 1945. Il fut l'instigateur du plan Marshall d'aide économique à l'Europe qui a avait pour but de freiner l'expansionnisme" soviétique dans l'après-guerre. Il pratiqua une politique de raidissement par rapport à l'URSS ("guerre froide" et maccarthysme) et à la Chine (guerre de Corée).

5) Ce coup de force du général Kassem mit fin à la monarchie et proclama la République. En févier 1963, Kassem fut à son tour renversé par un coup d'Etat fomenté par la partie mo dérée du parti Baas qui porta le maréchal Aref au pouvoir.

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rangea inconditionnellement du côté impérialiste, autorisant même les Etats-Unis à utiliser la base aérienne militaire d'Incirlik, à Adana, à côté de la frontière syrienne. Dans un premier temps, elle refusa même de reconnaître le gouvernement irakien et soutint la fédération composée des deux royaumes hachémites de Jordanie et d'Irak (6).

Après le coup d'Etat en Irak et le départ de ce pays.du Pacte de Bagdad, une nouvelle alliance pro-impérialiste, l'Organisation du traité central (CENTO), a été fondée par les gouvernements de Turquie, de Grande-Bretagne, du Pakistan et

Le rôle pro-impérialiste de la Turquie ne se limitait pas au Moyen-Orient : aux Nations-Unies, lors des débats sur l'Algérie, et durant la crise de Cuba en 1963, elle se rangea aussi du côté occidental. Ce fut le premier Etat à appliquer l'embargo contre l'île et, en échange des fusées soviétiques à Cuba, les fusées américaines Jupiter furent retirées de Turquie.

Refroidissement des amitiés

L'engagement pro-américain de la Turquie connut une période de crise à la suite du conflit de Chypre, dès 1963, les Occidentaux s'étant plutôt prononcés en faveur des thèses grecques (7). Une période de détente dans les relations soviéto-turques s'installa alors. La politique turque au Moyen-Orient devint plus neutre : non-intervention dans les affaires inter-arabes, attitude plus froide envers les régimes radicaux, plus positive envers les régimes pro-occidentaux, et solidarité diplomatique avec les Arabes sur la question palestinienne.

Ce profil plus indépendant a été remis en cause dans la dernière décennie, avec l'arrivée au pouvoir de Khomeiny en Iran, l'invasion soviétique en Afghanistan et le coup d'Etat militaire de 1980 en Turquie. Mais deux données nouvelles allaient quelque peu modifier la politique extérieure turque des années 50 ; d'une part, l'essor des mouvements démocratiques nationaux kurde et, indirectement, palestinien ; de l'autre, le fait que l'islam, en dehors de sa version saoudienne, était désormais porté aussi par le radicalisme de type iranien et devenait un élément de poids dans la région, au même titre que le nationalisme arabe. Ainsi, le parti islamiste était devenu un facteur important de la politique intérieure turque, bien avant la chute du shah d'Iran, et il avait démesurément augmenté son influence, grâce à sa participa-

Tu vois ce requn...

il est très dangereux.

Dessin issu de la revue humoristique turque Girgir. tion aux divers gouvernements de coalition des années 70.

Quoi qu'il en soit, la place de la Turquie sur l'échiquier international reste plus que confuse. Membre de l'OTAN et nouveau candidat à la Communauté économique européenne (CEE), il s'agit d'un pays occidental, comparé à l'Orient, mais oriental, comparé à l'Occident. L'idéologie officielle et les institutions sont de type occidental, alors que les mœurs et les mentalités dénotent de leur orientalisme. La marge de manœuvre de la politique turque est réduite : elle peut avoir une position ou pro-occidentale ou neutre, mais jamais radicale. La crise du Koweit a représenté l'occasion rêvée pour le président Özal de remettre en cause ce

Partant du présupposé que cette affaire allait modifier radicalement la carte du Moyen-Orient, Özal a décidé d'abandonner le non-interventionnisme dans les affaires arabes et de mener une politique pro-américaine "active" afin de pouvoir avoir une place à la table de négociations des futurs vainqueurs et s'octroyer des morceaux de

Turgut Ozal

choix dans le partage du butin (8). Mais cette politique de "faucon" d'Özal est loin de faire l'unanimité, y compris au sein de son propre parti. De plus, la Turquie n'a nullement les moyens économiques et militaires de jouer un rôle clé dans la région, même si c'est le pays le plus industrialisé du Moyen-Orient. La facture de la crise actuelle s'élèvera sans doute à 10 milliards de dollars pour la Turquie, pour une seule année.

Özal a basé tout son projet sur une chute imminente du régime irakien et sur le départ de Saddam Hussein; mais les Etats-Unis ne sont pas encore intervenus

TURQUIE militairement. Le seul bénéfice tangible de la Turquie dans la crise du Golfe sera une rentrée de 3 milliards de dollars en devises, provenant sans doute du Moyen-Orient; en revanche, la facture pétrolière ne cesse d'augmenter et menace la stabilité de son économie, d'autant plus que le tiers de ses exportations va au Moyen-Orient.

Questions non résolues

L'invasion du Koweit par l'Irak a remis une fois de plus à l'ordre du jour les problèmes chroniques de la région: le partage des anciennes colonies ottomanes après la Première Guerre mondiale; la question palestinienne ; la question kurde, souvent oubliée ; le nationalisme démagogique des castes bureaucratiques de certains régimes arabes qui disposent d'une base sociale plus qu'hypothétique, et que l'URSS avait qualifiés, dans les années 50, de « pionniers de la troisième voie non-capitaliste de développement » ; le renforcement de l'islamisme; les contradictions entre les mini-Etats pétroliers, vivant dans l'opulence, et la pauvreté des masses arabes ; et, enfin, la présence belliqueuse de l'impérialisme qui veut assurer la sécurité du pétrole bon marché et sa mainmise, dans une "contre -guerre sainte" contre le méchant Hitler moderne qu'est ce monstre de Saddam...

De nombreuses forces progressistes de la région risquent de s'engouffrer derrière des "espoirs" et de soutenir le "sauveur" Saddam Hussein car sa démagogie peut en charmer certaines. Mais, en l'absence d'un rapport de forces interne autonome, les vents de l'extérieur peuvent tourner à tout moment.... engendrant de nouvelles désillusions.

Tant que la question palestinienne et kurde ne sera pas réglée, que les régimes arabes réactionnaires resteront en place, que les Etats islamistes (de type saoudien ou iranien) seront intacts et tant que l'intervention impérialiste ne sera pas défaite, le cauchemar continuera au Moyen-Orient. *

Istanbul, 15 septembre 1990

6) Fédération constituée en réaction à la République arabe unie : union entre l'Egypte et la Syrie, qui dura de février 1958 à septembre 1961.

7) Ile méditerranéenne que se disputent la Grèce et l'Empire ottoman depuis des siècles, Chypre proclama son "indépendance" en 1960 et devint une république présidée par le Grec Makarios, assisté d'un vice-président turc. En 1963, éclata un affrontement avec la Turquie, quand Makarios proposa de modifier la Constitution. En 1964, rONU envoya ses troupes à Chypre et les Grecs détruisirent le réduit turc de Mansura. En 1974, à la suite du renversement de Makarios par les "colonels" grecs, l'armée turque intervint directement dans file, causant de nombreux dommages. Actuellement la Turquie contrôle l'Etat fédéré turc de Kirbis à Chypre, que 'ONU ne reconnaît pas.

8) Voir Inprecorn° 314 du 14 septembre 1990.

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