LE "PUTSCH" de
Klaus s'est accompagné de la formation d'un Club de la droite démocratique qui regroupe plus de trente membres de la fraction du Forum civique au Parlement fédéral; cela coïncide avec la discussion à la Chambre de la loi dite "de la petite privatisation", concernant le changement de statut de propriété des petites entreprises, des commerces et des immeubles. Ceux-ci devront être vendus à l'occasion publiques d'enchères en deux étapes ; seuls les citoyens tchécosloseront autorisés à participer au vaques premier tour. Aucun traitement préférentiel n'est prévu pour les employés actuels de ces firmes —ce qui provoque un grand mécontentement chez les travailleurs depuis quelques mois. Une autre loi, visant à organiser la restitution des propriétés confisquées après 1955, sauf dans l'agriculture, a aussi été adoptée.
Enfin, une loi de "privatisation importante" qui décidera du sort des grands monopoles d'Etat, devrait suivre. La dixième variante de cette dernière, comme avant-projet par le gouvernement au début novembre 1990, envisage la distribution à tous les citoyens tchécoslova-
"coupons" qui ne ques de pourront être utilisés que pour l'achat d'actions. L'accès à la propriété des étrangers sera, en outre, limité. Si les délais sont respectés, la version finale de cette loi pourrait prendre effet au printemps 1991.
Presque un an après que la "révolution de velours" a mis à bas le régime néo-stalinien qui dirigeait la Tchédepuis avril coslovaquie
1969, les défenseurs ardents du capitalisme ont pris l'initiative dans la lutte pour le futur du pays.
Vaclav Klaus est le ministre des Finances du gouvernement fédéral. Depuis des mois, la presse rapporte les tensions qui l'opposent à d'autres personnalités du FC
= Inprecor n° 319 du 23 novembre au 6 décembre 1990 du Forum civique et du Publie contre la violence (FC/PCV), au pouvoir en Tehécoslovaquie (1), a élu Vaclav Klaus à sa tête ; celui-ci est un partisan acharné du marché. Le 30 octobre aurait déclaré que le « principal ennemi du FC est Petr Uhl » révolutionnaire] et qu'il fallait écarter le courant de gauche. Peu après l'élection de Klaus à la tête du FC, la Tchécoslovaquie a obtenu la clause de la "nation la plus favorisée" par les Etats-Unis.
Colin MEADE totale et les impératifs de la protection sociale.
ses proches, qu'il juge trop sensibles au choisie problème du coût social de la restauration capitaliste, et donc coupables de "populisme". Ces derniers refuseraient de rompre clairement avec ceux qui entretien-
Allo police ! On m'a volé 40 ans de ma vie !
En octobre 1990, la direction de la partie tchèque de la coalition
1990, la même instance, sur proposition de Klaus, a voté l'exclusion des groupes de l'aile gauche du Forum civique, l'Alternative de gauche et Obroda, prétextant qu'ils « se seraient éloignés de la ligne politique du FC ». Lors de cette réunion, Klaus
[militant de longue date des droits de l'homme et marxiste qui seraient favorables à une "troisième voie" qui se situerait entre la privatisation
S'il est difficile de citer nominalement des dirigeants qui appuyeraient explicitement une telle option, la cible de
Klaus est cependant le président Havel et nent « de vagues illusions se référant encore, d'une manière ou d'une autre, au socialisme » (2).
Plusieurs hommes politiques de premier plan soupçonnés d'avoir des opinions qui a accédé à la notoriété novembre 1989 — ont été écartés de la direction du
Forum civique durant ces semaines, tandis que Klaus remportait la direction du FC contre Martin
Palous, ami intime d'Havel.
L'autorité croissante de Klaus repose sur une opposition discrète mais systématique au style de l'équipe au pouvoir depuis la révolution de novembre 1989.
Libéralisme à tout erin
Son élection à la tête du Forum civique a été suivie d'une série d'interviews dans les médias tchécoslovaques — en général avec des titres accrocheurs sur le thème du "commencement d'une nouvelle époque" — où les avis de Klaus sur toutes sortes de sujets, de la crise slovaque à l'anti-communisme, en passant par la politique économique, étaient exposés, comme si le pays avait maître. Selon nouveau
Klaus, la pensée de l'équipe
Havel — dont la plupart des membres sont des dissidents de longue date - est marquée par l'utopie. Il a résumé son credo dans le principal quotidien indépendant, Lido-
Noviny, du vé
21 juin
1990 : « Les révolutions de
1989 dans les pays d'Europe de l'Est n'ont apporté aucune idée fondamentalement nouvelle sur les questions clés concernant la politique, l'économie et les lois de la politique internationale - et j'ajouterai que cela n'a pas réellement d'importance. Ce qu'il faut c'est en être cons-
1) Voir Inprecorn° 311 du 15 juin 1990.
2) Interview de Petr Havlik, conseiller de
Klaus, dans Miada Fronta, 22 octobre 1990.
cient et accepter humblement (à la fois)
les solutions qui ont fait leurs preuves et les anciennes vérités le plus vite possible. » Selon Pavel Rychetsky, le président de l'Assemblée fédérale, l'élection de Klaus est « un événement positif. J'ai constamment souligné que le temps de la dissidence et de la démolition de l'Etat était terminé » (3).
C'est ainsi que Klaus s'oppose tant à l'anti-communisme extrême qu'à la montée du nationalisme en Slovaquie — deux facteurs menaçant, selon lui, l'Etat (4). On peut aisément imaginer qu'il ne voudra surtout pas perdre son temps dans des "chimères" telles la déclaration de janvier 1990 du ministre
Affaires des étrangères, Jiri Dienstbier, qui expliquait que la Tchécoslovaquie ne devrait plus participer au commerce des armes « sans prendre en compte les avis des pragmatiques et même si cela porte un coup aux coffres de l'Etat » (5) ou le projet d'une « Europe pluraliste, sans blocs » du même Dienstbier, repris par l'Assemblée des citoyens d'Helsinski qui s'est réunie à Prague, en octobre 1990.
Le centre et la gauche contre la droite
La tentative d'exclure l'Alternative de gauche et Obroda du Forum civique a rencontré une résistance considérable. La fraction parlementaire du FC s'y est op posée et, selon le quotidien britannique
The Guardian du 6 novembre 1990, « un nombre très important de députés du FC dans les parlements fédéral et tchèque se sont soulevés contre la décision, qualifiée d' "atteinte à la démocratie" ».
Des députés du FC ont créé une Association civique inter-parlementaire (ACI)
pour faire contrepoids au Club de la droite démocratique de Klaus, regroupant, aux côtés des membres du Forum menacés personnalités, dont les sociaux-démocrates Rudolf Battek et Valtr Komarek. L'ACI a déclaré qu'elle voulait que le Forum civique reste fidèle à son programme original, en tant que mouvement social démocratique large, et qu'elle rejetait « une division idéologique artificielle du FC entre droite et gauche » (6).
D'après un porte-parole de l'Alternative de gauche, Martin Hekrdla : « Nous sommes en total désaccord avec ce qui se passe aujourd'hui dans le FC, mais nous soutenons sa conception initiale. Je voudrais rappeler le mot d'ordre électoral du FC : "Les partis appartiennent à leurs membres, nous appartenons à tout le monde." » (7). Et Milos Hajek, d'Obroda, d'ajouter : « Si le FC devait se transformer en un parti de droite, moi, en tant que membre fondateur de cette organisation, je refuse à quiconque le droit d'utiliser le sigle Forum civique » (8). Je n'ai rien volé. Tout ce que je possède, je l'ai gagné en m'asseyant dans des réunions.
L'offensive de la droite se situe au moment même où l'on assiste à une légère baisse de confiance de l'opinion publique dans le gouvernement, élu en juin 1990, dans le Forum civique et dans la politique en général. Selon un sondage publié en septembre 1990, 29 % des personnes interrogées en Bohême, 32 % en Moravie et 43 % en Slovaquie pensent que les changements intervenus depuis novembre 1989 ont plutôt consisté à remplacer ceux qui étaient aux postes de direction qu'à réaliser des réformes subs-
Cette enquête a aussi révélé que si, en janvier 1990, 40 % des gens se déclaraient prêts à participer à la vie publique, leur nombre est tombé à 2,4 %. En revanche, les partisans du Parti communiste, les nationalistes slovaques et les militants du mouvement régionaliste morave restent disposés à prendre des responsabilités politiques. Ce sondage a aussi montré l'existence « de larges espoirs dans les élections locales de 1990. L'illusion qu'elles marqueront le début d'un réel changement de système » (9). Selon une autre enquête d'opinion, seulement 14 % des personnes interrogées dans les Pays tchèques (la Bohême et la Moravie) déclaraient faire tout à fait confiance au Forum civique, alors que
20 % ne lui en faisaient pas du tout (10).
L'équipe au gouvernement s'est gagné l'animosité de beaucoup de gens en apparaissant comme un club d'anciens dissidents, se partageant les postes de direction. Havel lui-même est entouré de conseillers — généralement des amis personnels - qui forment une sorte de "segouvernement", échappant au cond contrôle parlementaire
En ce sens, la démarche de Klaus peut apparaître comme un pas dans le sens d'une politique réellement démocratique, qui s'opposerait partage du gâteau entre les anciens dissidents qui sont postes de aux commande. La nébuleuse des structures du Forum civique — déterminante dans la victoire de Klaus — est aussi une caractéristique de l'aspect à la fois "antiorganisation" et élitiste du nouveau secteur qui est au gouvernement. L'absence d'une structure de parti définie permet à Havel de se placer apparemment au- dessus des démêlés politiques quotidiens, quand, en fait, il tire les ficelles de presque tout.
A certains endroits, les FC locaux fonctionneraient comme des cercles fermés et non comme une organisation ouverte à tous et, selon Petr Uhl, il n'existerait que quelques centaines, voire quelques milliers, de militants du Forum civique au niveau régional et local (11).
Le porte-parole du FC dans les médias, Vladimir Zelezny, admet en outre, que le mouvement étudiant qui a, pour une large part, été le moteur des événements de novembre 1989 n'existe plus, et qu'il n'y a pas de groupe du FC à l'Université Charles de Prague (12).
Evidemment, tout parti ou personnalité capable d'apparaître comme un facteur de discussions ouvertes et de progrès décisifs — que ce soit par le "marché libre", comme Klaus, ou par l'indépendance ou l'autonomie régionales ou nationales, comme les mouvements slovaques et mo-
3) Respekt, 30 octobre 1990.
4) Newsweek, 29 octobre 1990
5) New York Times, 25 janvier 1990.
6) Svobodné Slovo, 1er novembre 1990
7) Obcansky Denik, 1er novembre 1990.
8) Rude Pravo, 1er novembre 1990.
9) Lidové Noviny, 10 octobre 1990
10) Lidové Noviny, 12 octobre 1990
11) Interview de Steve Painter dans l'hebdomadaire socialiste australien Direct Actiondu 6 novembre 1990.
12) Interview de Steve Painter, 10 octobre 1990.
raves — tirera profit de la situation actuelle. En effet, il existe un sentiment très largement répandu selon lequel des décisions difficiles doivent être prises très ra-
Klaus et la droite pro-capitaliste savent qu'ils doivent se mettre au travail tout de suite s'ils veulent créer les conditions nécessaires pour avancer dans la transformation de la Tchécoslovaquie en un pays capitaliste périphérique normal, qui aurait une position dans le nouvel ordre européen similaire à celle de la Grèce ou du Portugal. La Tchécoslovaquie était — et reste — l'une des économies les plus fortement nationalisées du monde, avec un grand nombre d'industries polluantes obsolètes. Toute tentative pour rationaliser ce monstre sans des leviers de contrôle puissants — et avec, si nécessaire, le droit de veto pour ceux qui sont touchés par les changements — constituera une avancée effrayante vers la désintégration sociale.
Un hiver difficile?
De plus, les assauts de la privatisation interviennent alors que la situation économique est mauvaise, à cause de facteurs externes et internes. Le marché allemand se ferme et l'approvisionnement en pétrole depuis l'Union soviétique cesse au moment où la crise du Golfe bloque toute possibilité de trouver de l'énergie à bon marché. La Tchécoslovaquie sera également frappée par les sanctions prises contre l'Irak (ce pays lui devait beaucoup d'argent).
Cependant, malgré le consensus qui existe apparemment en faveur du marché, l'introduction de la privatisation et, en préalable, la libération totale des prix, ont à peine commencé. Là où des changements ont déjà eu lieu, on a assisté à des réactions. Les projets de privatisation des magasins et des restaurants par des en= Inprecor n° 319 du 23 novembre au 6 décembre 1990 chères publiques ont été accueillis par des grèves des travailleurs de ces secteurs qui « ont souligné que leurs propres offres d'achat seraient concurrencées par celles des affairistes du marché noir et des anciens apparatchiks, qui sont
Tchécoslovaques seuls disposant d'un capital suffisant pour acheter de petits commerces » (13).
Lidové Noviny, du
30 octobre 1990, évoque la possibilité d'une grève dans les transports de
Prague, dont les salariés veulent s'assurer que la
"privatisation" se fera de manière favorable à leurs intérêts. Le 3 novembre
1990, le même quotidien cette mine. Des mouvements sociaux estl'industrie pétrolière. Enfin, les syndicats se sont prononcés pour des formes de proplutôt que pour des ventes publiques.
Une gauche désarçonnée critiques suscitées par son programme, est digne de son alter ego politique, Margaret Thatcher: « Il n'y a pas d'autre choix ».
sarroi de la gauche renforcent la droite pro-capitaliste. Le dirigeant du Parti communiste tchécoslovaque (PCT), Vasil
Mohorita, a déclaré récemment que le
/
Investissez ce que
Vous avez volé!
Rendez ce que vous avez volé !
les
Petits ateliers
Restaurants / magasins
Hôtels
Petites entreprises
Usines de moins de
500 employés
Système de santé
Banques
Education
Théâtres et musées
Usines de plus de
500 employés
Mines a rapporté une grève de mineurs contre les plans de fermeture d'un puits : le ler novembre, environ 900 salariés occupaient lance contre les hausses des prix et le rationnement de l'essence ont été annoncés dans priété privée qui favorisent les employés
La réponse de Vaclav Klaus face aux
Or, il est vrai que la faiblesse et le dé-
/ chistes, etc.
-
Sondage sur la privatisation Voici les résultats d'un sondage effectué à Prague par l'Institut d'étude de l'opinion publique sur 1 315 personnes, fin septembre 1990. La question était : « Cela devrait-il ou non être privatisé ? »
Oui Non Sans avis 98% 1% 1% 96% 3 % 1 % 92% 4 % 4 % 78% 15 % 7% 58% 36 % 6 % 51 % 38 % 11% 50 % 43% 7 % 46% 43% 11 % 41% 48 % 11 % 39 % 51% 10 % 23% 66% 11 % pays entrait dans une période de confrontations intenses et a proposé que le PC re-
Uses cellules dans les entreprises. Cette proposition a provoqué un tel scandale - dont une manifestation de 20.000 personnes à Prague — que Mohorita a fait marche arrière et a même perdu son poste à la direction du PCT.
Ce parti a déjà perdu la plupart de ses membres d'avant novembre 1989, et a connu plusieurs scissions de courants organisés. Il est, cependant, probable qu'il fasse preuve de démagogie sociale dans la période à venir — en rencontrant peutêtre un certain succès — pour être à nouveau admis d'une façon ou d'une autre dans les coulisses du pouvoir.
A part le PCT, de nombreux autres courants se réfèrent aux idées de gauche et aux traditions du mouvement ouvrier : les sociaux-démocrates (qui sont divisés en deux tendances, dont l'une participe au Forum civique); le courant du Forum démocratique qui s'est séparé du PCT au début 1990 ; Obroda, qui regroupe principalement des individus connus comme des "communistes réformateurs" du Printemps de Prague de 1968 ; l'Alternative de gauche ; les anar-
Il est évident que l'attitude à avoir vis-à-vis du PCT est un des problèmes stratégiques que doit résoudre la gauche en Tchécoslovaquie pour survivre, tout comme le thème des contacts internationaux. Une autre question qui se pose est comment gérer les événements actuels dans le Forum civique et comment relier la nécessité d'une gauche organisée avec le souhait de créer un mouvement social large.
13) D'après Steve Painter, Direct Action, 23 octobre 1990.
Les différents groupes et courants de gauche cherchent à unifier leurs efforts. Le Parti social-démocrate tchécoslovaque, qui est resté en dehors du FC et qui attend qu'une "structure moderne de parti" voit le jour — suite à la désintégration du FC - se présente maintenant comme "l'élément intégrateur" de la gauche démocratique ; Obroda semble répondre à ces ouvertures (14).
Recherche d'unité
Par ailleurs, l'Alternative de gauche et le Forum démocratique tchécoslovaque prévoient de réaliser une revue commune. Jiri Kouda a déclaré dans Polarita, le mensuel de l'Alternative de gauche : « Les hurlements hystériques [de la droite] sur la prétendue constitution d'une gauche sont malheureusement faux. La gauche démocratique est dans une phase de recherche d'une identité et d'un profil. Des tentatives sporadiques de dialogue, et parfois de collaboration, ont eu lieu dans l'ombre du Parti communiste » (15).
Cependant, l'Alternative de gauche et d'autres groupes indépendants essayent de répondre aux besoins et aux sentiments des travailleurs tchécoslovaques ; ils soutiennent, par exemple, le Club pour des Entreprises populaires autogérées qui se donne l'objectif de « mettre en avant un concept de désétatisation et de privatisation de la propriété nationale qui représenterait une véritable alternative aux propositions actuelles du gouvernement » (16). De plus, ils ont la possibilité d'incarner et de cristalliser les espoirs assez flous de changement social radical apparus en 1989, et qui déçus par un gouvernement hésitant, dont l'utopie libératrice ne repose sur aucune base socialiste. Comme l'ont remarqué certains : « Une crise du Forum civique, c'est... une crise de l'ensemble du processus de réformes » (17).
9 novembre 1990 Les dessins qui illustrent cet article sont de Vladimir Jiranek el sont parus dans le quotidien tchécoslovaque Lidove Noviny
Men juillet et aout 1990.
14) Lidové Noviny, 7 novembre 1990.
15) Polarita, 5 novembre 1990.
16) Ibid.
17) Lidové Noviny, 12 octobre 1990.