Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

PEROU

Une interview de Hugo Blanco

· Inprecor n° 32, 6 juillet 1978 · p. 3-7, 10-11 · 5 483 mots

Pérou et Bolivie IVe Internationale Syndicalisme

Propos recueillis par Marcello ZUGADI

Le lundi 19 juin, on a connu les résultats des élections péruviennes à l'Assemblée constituante; douze candidats du Front ouvrier, paysan, étudiant, et populaire (FOCEP)

été élus sur le total de 100 députés qui formeront l'Assemblée. Si la liste du FOCEP était composée de divers candidats et présidée par le camarade Genaro Ledesma, combattant du socialisme qui n'appartient à aucun parti, les noms les plus célèbres parmi les larges masses sont d'appartenance trotskyste reconnue. Parmi eux notre camarade Hugo Blanco, dont la trajectoire révolutionnaire, longue et dévouée a été une fois encore revendiquée par les travailleurs péruviens, qui l'ont soutenu avec 70% du total des voix obtenues par le FOCEP.

Mais pour comprendre la véritable signification de ces voix, il faut écouter le camarade Blanco lui-même sur les conditions dans lesquelles se sont déroulées les élections :

Ces élections sont totalement frauduleuses, fondamentalement parce que les analphabètes n'ont pas le droit de voter. Comme si les analphabètes étaient responsables de l'incapacité des régimes à éduquer le peuple. Mais priver les analphabètes du droit de vote est d'autant plus grave que c'est une des manifestations de l'oppression culturelle que subit une grande partie de la population péruvienne qui ne parle pas la langue des conquistadors, qui parle le quecha, ou l'aimara ou d'autres langues moins impor-

Pérou

Une interview

La farce électorale se transforme en un succès ouvrier et révolutionnaire sans précédent Avec 500000 voix et 12% des suffrages, avec 12 députés élus, le FOCEP a acquis une audience considérable. tantes, et qui, parce qu'elle ne parle ni n'écrit l'espagnol, ne peut pas élire le gouvernement. Par exemple la plus grande partie de la base de la Confédération des paysans dont je suis membre de la direction, n'a pas voté. Nous savons que si ces gens avaient voté, ils n'auraient pas voté pour la droite !

Evidemment non ! C'est pourquoi le gouvernement des forces armées a privé trois millions d'électeurs sur un total de huit millions, du droit d'élire leurs représentants à l'Assemblée constituante !

L'ensemble de la gauche (FOCEP, UDP, PC) a obtenu 22% des voix; ce pourcentage atteint 28 si nous comptons le PSR, parti bourgeois qui représente un programme dé magogique réformiste et s'appuie sur les secteurs populaires. Mais si nous ajoutons les 40% que représentent les trois millions d'analphabètes, le résultat montre clairement quelle est la situation du gouvernement militaire.

On ne peut pas dire - poursuit Hugo Blanco - qu'on empêche voter les paysans parce qu'ils n'ont pas de conscience politique; dans les grandes luttes des années 60, et dans les luttes actuelles, il ont prouvé leur haut degré de conscience politique.

Une autre caractéristique de cette farce électorale, c'est que les soldats ne votent pas; bien que ce goude Hugo BLANCO vernement et tous les gouvernements putschistes gouvernent au nom des forces armées. On peut dire que les généraux non plus ne votent pas; d'accord, mais pour un général, il y a des milliers de soldats; de plus, quand les généraux veulent voter, ils ont les tanks, qui ne savent ni lire, ni écrire...

En plus de ces façons de déformer l'opinion populaire, il y a la puissance bien connue, économique et publicitaire de la droite au Pérou - comme dans tout le monde capitaliste - qui fait que la droite a plus de possibilités électorales sur ce plan. Il y a eu bien d'autres aspects de la fraude : par exemple le peu de temps laissé pour le dépôt des listes; le climat anti-démocratique qui a régné pendant toute cette période. Avant le dépôt des listes, ils y avait des prisonniers et des exilés qui ne pouvaient participer à la campagne pour recueillir des signatures, etc. Mais sous la pression des masses, le gouvernement a dû accepter que l'on porte candidats les beaucoup d'entre nous furent désignés, ce qui obligea le gouvernement à permettre notre retour, même s'il n'a pas libéré les prisonniers politiques.

Un autre aspect de la fraude électorale, c'est que sur les 47000 signatures présentées par le FOCEP, on n'en a reconnu que 19000, alors qu'il s'en fallait de dix jours pour la clôture des inscriptions; en dix jours nous avons dû obtenir ce qui manquait pour atteindre à nouveau

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les 40000. De plus la police arrêtait beaucoup de ceux qui recueillaient les signatures, et déchirait les listes.

Comme si cela ne suffisait pas, le gouvernement, apres avoir garantı à toutes les listes la possibilité de s'exprimer dans les grands moyens d'information, l'a retirée au FOCEP et à l'UDP; ensuite il a dû nous rendre ce droit pour ne pas dévaloriser totalement les élections.

Enfin, à quelques jours des élections, le gouvernement a emprisonné un grand nombre de candidats et d'autres dirigeants politiques et syndicaux, a déporté neuf candidats de trois listes différentes - FOCEP, UDP, PSR - en a gardé d'autres prisonniers et poursuivi beaucoup plus; le jour même des élections, le général Léonidas Rodriguez, président du PSR, a été arrêté alors qu'il allait voter, et déporté en Argentine; ce même jour a été fait prisonnier le numéro deux de la liste du FOCEP, le camarade Hernan Cuentas.

Il faudrait dire encore qu'au moment de notre arrestation ont été proclamés l'état de siège, le couvre-feu, et la suspension des garanties constitutionnelles, et que l'on a interdit la campagne électorale. Par la suite la campagne s'est poursuivie, état de siège et couvre-feu levés; mais la suspension des garanties constitutionnelles a été maintenue. Tout ceci montre le caractère antidémocratique et le climat dans lequel se sont déroulées les élections.

C'est dans ce cadre qu'il faut situer les résultats. Nous considérons comme une grande victoire que le FOCEP ait atteint la troisième place avec 12% des voix.

Malgré les manœuvres du gouvernement, les chiffres prouvent l'échec de ce qu'on appelle « la révolution péruvienne» et ouvrent une inconnue sur les possibilités de la bourgeoisie et de l'impérialisme de recomposer la situation politique et de transférer le gouvernement des mains des militaires à celle des civils. Avec 45% de chômage, 4,5 milliards de dollars de dette extérieure, soumise au plan du FMI qui, pourtant ne semble pas disposé à financer à nouveau la dette extérieure ni à concéder de nouveaux prêts, sa réserve en devises totalement épuisée, et coincée dans la tenaille de la «stagflation», la «révolution péruvienne» arrive à sa fin avec plus de peine que de gloire. Il est vrai que les propriétaires latifundiaires ont été liquidés, et que les grandes propriétés ont été en grande partie remises aux paysans organisés dans les ligues agraires. Mais la crise de la production agraire n'a pas été surmontée et la bourgeoisie n'est pas en mesure d'impulser le développement du pays, ce qui rend impossible pour les exploiteurs la stabilisation du contrôle politique du pays. La «révolution» de Velasco Alvarado n'a changé ni le système de production ni les formes de vie fondamentales des paysans - 40% de la population active - et d'autre part les «nationalisations» n'ont fait qu'augmenter la dépendance vis-àvis du capital financier international, dans les mains duquel retombent les entreprises-clé.

En contrepartie la crise de la production agraire a envoyé des centaines de milliers de paysans vers les villes, particulièrement a Lima, entourée de façon menaçante «barriadas » (bidonvilles).

Les habitants de ces « barriadas» se sont lancés sur Lima en février 1975, profitant d'une grève de la police. Ils ont envahi la ville, mis à sac et incendié les grands magasins. C'était la rébellion des affamés. Mais le plus important, c'est que non seulement cette révolte inaugurait une nouvelle période de montée des luttes populaires, mais qu'à partir de ce moment, ces habitants ont combattu aux côtés du prolétariat dans les grandes grèves nationales.

C'est cette situation qui a obligé le gouvernement militaire à des élections générales pour 1980. Les résultats du 18 juin ont montré que ce n'est pas la meilleure solution, mais comme dit Hugo Blanco: il est clair que la bourgeoisie est en crise et qu'il n'y a pas de projet alternatif cohérent face à cela. Cet appel à des élections est une conquêtes des masses - bien que les masses n'aient pas demandé d'élections. Tant le PPC que l'APRA n'ont pas d'autre solution que de suivre le diktat du FMI. L'alternative que l'on présente dans les secteurs bourgeois est le rappel au gouvernement de Velasco Alvarado, le PSR, que certains appellent parti de gauche, qui a été réprimé par le régime mais ne représente pas un secteur significatif de la bourgeoisie. Mais la période ne se prête plus aux réformes. Le gouvernement ne peut se payer le luxe aujourd'hui de faire des réformes comme en a faites V. Alvarado par exemple; ce temps-là est passé. Aujourd'hui, s'agit de suivre les ordres de l'impérialisme sans protester. Mais la situation économique ôte tout prestige à ce gouvernement; et d'autres secteurs de droite en profitent pour se lancer contre le régime et demander leur part dans le gouvernement. C'est pourquoi probablement va se former aujourd'hui un cabinet civilo-militaire avee ces deux forces de droite qui ont gagné les élections, c'est-à-dire le PPC - extrême-droite - et l'APRA.

Le gouvernement a appelé à ces élections en y mettant beaucoup de restrictions. Il savait que la gauche était très divisée; il n'y a pas un parti de gauche fort; qu'il n'y a que des petits groupes; il a donc pensé que s'il exigeait un grand nombre de signatures comme condition pour déposer une liste, la gauche ne pourrait tout simplement pas participer; il allait tout simplement pouvoir se donner des allures démocratiques en expliquant que si la gauche ne participait pas, c'est qu'elle n'avait pas suffisamment d'appui populaire pour le faire, mais le gouvernement donnait toutes les libertés. A l'encontre de ce qu'escomptait le gouvernement, deux blocs de importants, l'UDP et le FOCEP, se sont formés sous la pression de cette exigence, mais plus fondamentalement à cause de la montée du mouvement des masses qui exige l'unification de la gauche. Ces deux listes purent être déposées malgré tout. Parmi les candidats de ces deux listes et du PSR, il y avait quelques exilés; le gouvernement s'est vu contraint de dire qu'ils pouvaient être candidats, puis de les amnistier tous. Cela était aussi le produit de la lutte des masses, parce que le retour des exilés et la liberté des prisonniers politiques étaient des revendications permanentes du peuple. Par exemple la grève de la faim des travailleurs li-

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cenciés exigeant leur réintégration, comportait aussi le retour des exilés comme revendication.

Il s'agit, comme dans tant d'autres exemples en Amérique latine, ces dernières années, d'un processus que la bourgeoisie et l'impérialisme mettent en mouvement obligatoirement et ce processus, depuis le début, combat pour échapper à tout contrôle, polarise les classes et oblige les gouvernements. fragiles à user de leur dernier recours : la violence et l'ignorance des libertés démocratiques les plus élémentaires.

Examinons - dit Hugo Blanco -

Sont participé aux élections : l'APRA; qu'est-ce que l'APRA ? c'est le parti le plus ancien du Pérou qui a commencé comme parti anti-impérialiste pe tit-bourgeois, à une époque où la classe ouvrière était encore faible et qui a fini comme parti pro-impérialiste. Il est vrai qu'il lui reste quelques mots d'ordre, critères réformistes. Il s'est beaucoup affaibli à cause de sa capitulation; mais il conserve un peu de l'auréole que lui a donné l'histoire de la répression qu'il a subie sous plusieurs gouvernements : persécution, répression, parfois plus que le PC, car il était parfois plus à gauche. Ceci reste dans la mémoire de beaucoup de gens. Cette tradition donne de l'expérience à l'APRA, lui confère du prestige et lui permet de maintenir une organisation, c'est-à-dire que dans le plus petit village péruvien, il existe un apriste qui fait un minimum de travail, ne serait-ce qu'électoral...

L'autre liste, celle du PPC, est la liste représentative de la droite, la critique de droite du régime. PPC critique les réformes faites par V. Alvarado, etc., la position classique de l'économie libérale, critique des coopératives, des nationalisations. Il a également obtenu un nombre de voix élevé parce que l'autre liste de droite, la liste d'Action populaire de Belaunde Terry, s'est retirée. L'AP s'opposait à ce que se tiennent ces élections et demandait qu'il y ait directement des élections présidentielles. Peut-être que beaucoup, à droite, considèrent maintenant qu'ils étaient les plus lucides parce qu'on n'aurait pas permis la participation de la gauche, du moins sous la forme qu'elle a prise.

Le FRENATRAC (Front national travailleur et paysan) dirigé par la bourgeoisie commerciale de l'intérieur, a présenté une autre liste démagogique dans sa lutte contre les grands propriétaires de la région et a attiré une grande partie de la paysannerie, de la population de

Que signifie pour un militant de la IVe Internationale d'être élu député à l'Assemblée constituan-

Je crois que cela est très important et va servir - si cette

Assemblée arrive à fonctionner au moins un mois - va servir, donc, pour montrer quelque chose que beaucoup de révolutionnaires ont déjà démontré au cours de l'Histoire : comment, nous, révolutionnaires, utilisons le parlement bourgeois. Il s'est passé beaucoup de temps depuis des exemples comme celui de

Liebknecht et de tant d'autres et il faudra de nouveau démontrer aux masses qu'un révolutionnaire peut utiliser le parlement comme un instrument pour l'organisation et la mobilisation indépendante des masses. Il faut se différencier clairement non seulement des représentants de la bourgeoisie, mais aussi qui voient dans le parlement leur principal champ de bataille, ils envisagent leur tâche comme étant d'améliorer les lois bourJuliaca, une ville du sud du Pérou. Il y a eu une rébellion dans cette ville et ce groupe est apparu comme partie prenante de la lutte, alors qu'en réalité il la freinait, ce qui explique qu'il aient obtenu un certain nombre de voix.

La Démocratie chrétienne et l'Action révolutionnaire socialiste sont des partis qui ont appuyé le gouvernement de V. Alvarado. Les résultats sont clairs : ils ont obtenu 2% des voix.

Quant au PSR, il est l'héritier du vélasquisme, il est dirigé par les militaires de l'aile gauche du gouvernement de Valasco et se réclame du vélasquisme bien qu'il prétende le critiquer. Il est composé de gens qui ont travaillé sous le régime de Vélasco, non seulement des UNE AUTRE UTILISATION DU PARLEMENT geoises et, quand ils réussissent à obtenir quelques changements, c'est un grand triomphe pour eux, ils croient que c'est un triomphe dont le mérite leur revient, et ils ne voient pas que c'est une victoire des masses qui ont lutté, obligeant la bourgeoisie à céder et à accepter les exigences qu'elles ont émises. Exigences qui, même s'ils n'étaient pas au parlement, auraient dû être concédées. Alors le brio de l'un, l'habilité oratoire de l'autre, etc., ne comptent pas... ce qui compte c'est la force que les masses ont investi dans leurs luttes, dans les rues, dans les usines, à la campagne, contre la classe ennemie. Et ce recul qu'elles infligent à la classe ennemie se reflète dans les lois émises par le gouvernement bourgeois, avec ou sans parlementaires de gauche. Alors je crois que nous devons créer une différence catégorique et agir de telle façon qu'apparaisse clairement la différence entre notre utilisation du parlement et l'utilisation qu'en font les réformistes. fonctionnaires, mais aussi des gens combatifs, dirigeants d'organisations populaires, etc.

Ils pensaient qu'il fallait profiter de ce processus vélasquiste, monter dans sa barque pour promouvoir certains progrès que permettait le gouvernement, et qu'il importait peu s'il fallait pour cela crier « Vive Veslasco ». Ces gens faisaient plus ou moins confiance aux militaires.

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Quelle campagne électorale a me- notre opinion sur les forces ar-

Cette même logique qui les avait poussés à agir de l'intérieur est celle qui les incita à former le PSR; dans ce parti, comme je l'ai dit, il y a un éventail qui va depuis les généraux qui ont été ministres jusqu'à ce type de dirigeants que je viens de décrire. Il y a eu dans certains secteurs beaucoup d'illusions sur la force que pourrait avoir ce regroupement. Surtout au moment de l'importante manifestation lors de l'enterrement de Velasco. Mais il est significatif que le PSR n'ait obtenu que la moitié des voix du FOCEP. Le PSR va sans doute se vider maintenant car, composé de gens opportunistes (au sens politique du terme), son argument étant que c'était l'unique possibilité (avant les résultats du FOCEP) sera sans doute abandonné et impliquera un changement de tactique.

né votre parti à l'intérieur du

FOCEP ?

Un aspect très important de notre campagne a été la dénonciation systématique de la fraude que constitue l'appel à cette Assemblée constituante, l'affirmation systématique que les masses ne devaient faire aucune confiance à cette assemblée pour résoudre leurs problèmes; qu'elles ne devaient compter que sur leur propre organisation et sur leur propre lutte; qu'elles ne devaient pas croire que quand l'un des représentants du FOCEP ou d'une autre liste de gauche serait au parlement il pourrait arranger les choses, mais que tout se règlerait sur le champ de la bataille quotidienne des organisations de masse.

De plus, nous avons présenté un Projet de constitution; il s'agit de notre programme, de la société, de la révolution pour laquelle nous luttons, mais présentés sous forme de constitution. Nous y avons décrit nos propositions,

Le PC qui a appuyé le gouvernement de façon critique, a essayé de freiner les luttes ouvrières; il se réclame de l'époque de Velasco et ses résultats montrent que les gens ne regrettent pas le vélasquisme. Une autre chose importante pour le PC par rapport à la montée du mouvement de masses, c'est que la trahison de ce parti, lors de la grève générale de novembre de l'année passée (qui après avoir été votée par tous les délégués syndicaux fut brisée par le PC), a été la goutte d'eau qui fit déborder le vase et a provoqué la division du PC, et la formation du PC - majorité à laquelle appartiennent les dirigeants syndicaux importants et dont la force est considérable Le PC-Majorité s'est présenté avec l'UDP aux élections; il disait que, bien que les mots soient différents (quant aux mots

UNE CAMPAGNE ELECTORALE REVOLUTIONNAIRE mées, sur le mode de nationalisation des entreprises - sans indemnité et sous contrôle ouvrier - sur le problème des femmes, le problème des nationalités opprimées, celui du développement économique, etc., en partant de la constatation que la crise au Pérou est la crise du capitalisme en ruines et qu'il ne faut donc pas lui poser un emplâtre mais organiser une société socialiste et que les seuls qui soient capables de le faire sont les travailleurs eux-mêmes. Ce fut là un instrument important dans la campagne électorale. Nous avons présenté tout cela comme un instrument pour que les gens discutent dans leurs organisations de base pendant et après la campagne électorale et que par la suite se tienne une Convention des travailleurs, c'estd'ouvriers, de paysans, d'habitants des bidonvilles, une convention qui discute d'un projet définitif, qui approuve un projet de constitution. On peut dire que le nôtre est un avant-projet présenté aux masses pour qu'elles en discutent et fassent connaître leur projet qui peut d'ordre de l'UDP), le contenu est le même : c'est-à-dire la ligne face à la bourgeoisie nationale, etc.

Parlons maintenant de l'UDP et du FOCEP qui sont les fronts de gauche. L'UDP est un front politique qui prétend pratiquer le centralisme démocratique; la ligne politique, le mot d'ordre de gouvernement sont votés à la majorité; et la majorité est tenue par les maoïstes: Vanguardia revolucionaria, et des secteurs du PCR et du MIR. Il y a deux groupes trotskystes - le FIR IV et le FIR Combat - qui sont dans TUDP, mais étant minoritaires ils ne peuvent avoir de poids. Le mot d'ordre de gouvernement de l'UDP est «gouvernement populaire révolutionnaire », c'est-à-dire le mot être, ou ne pas être, basé sur le nôtre; et pour que ce que les masses approuvent soit ce que défendent au parlement les élus qui se proclament représentants de la classe ouvrière.

Les comités de soutien au FOCEP que le PST a formé avaient comme tâche fondamentale de s'occuper des problèmes du milieu social où ils se formaient, par exemple : dans une usine, le comité FOCEP devait impulser la lutte pour la réintégration des licenciés, pour les cahiers de revendications des différents syndicats, pour la grève générale, pour l'organisation de l'opposition de gauche contre la bureaucratie dans les syndicats, etc; si le comité de soutien se formait dans un bidonville, il devait se préoccuper d'organiser et de mobiliser les masses, lutter pour l'eau potable, l'électricité, les transports, etc. Il fallait faire prendre conscience et répéter inlassablement que ces problèmes ne seraient pas résolus par l'élection d'un délégué à l'Assemblée constituante, mais par l'organisation et la lutte pour ces revendications.

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d'ordre maoïste de « bloc des quatre classes» (ouvriers, paysans, classe moyenne, bourgeoisie nationale).

Le FOCEP est un front qui a trois points comme dénominateurs communs: - Indépendance de classe : Nous ne devons pas aller aux élections avec des forces bourgeoises, c'est-àdire que le FOCEP, à la différence de l'UDP, n'a pas fait appel au PSR, au PDC ou à ARS. - Mobilisation et organisation des masses exploitées.

Gouvernement des travailleurs.

De plus chaque parti peut mener sa propre propagande en toute liberté. A un moment le FOCEP a proposé à l'UDP d'entrer à l'UDP pour l'unité de la gauche, de laisser la majeure partie des candidats à l'UDP, à condition que cette dernière laisse au FOCEP la liberté d'avancer sa propre consigne de gouvernement. L'UDP a refusé en disant que pour être dans l'UDP il fallait en accepter la consigne gouvernementale; cette demière, à notre avis, est une consigne de collaboration de classe. C'est pourquoi nous ne sommes pas dans l'UDP.

La pratique a donné une leçon claire à ces camarades qui, en plus d'empêcher l'entrée des membres du FOCEP dans l'UDP, se sont refusés à mener une campagne commune FOCEP-UDP, et ont permis en outre que certains des groupes participant à leur liste portent des attaques ignobles contre le camarade Hugo Blanco.

L'UDP qui réfutait l'alliance avec les trotskystes sous prétexte qu'ils étaient « des groupes sans importance» a obtenu 4% des voix aux élections, c'est-à-dire un tiers des voix du FOCEP.

Il y a dans le FOCEP des personnalités indépendantes de gauche qui ont un grand prestige au Pérou, Genero Ledesma, par exemple, le président du FOCEP qui était en tête de liste, avocat de syndicats, de mineurs, de paysans, il a été empriHugo Blanco et sa fille, Carmen, à l'aéroport de Stockholm sonné, il a même été élu au Parlement en étant prisonnier; il a été détenu à plusieurs reprise au CEPA (prison dans la forêt), il a mené une lutte constante, il n'a pas capitulé gouvernement comme l'ont fait d'autres gens indépendants de gauche et il n'est pas trotskyste; d'autres camarades comme Laura Celler ne le sont pas non plus, avocate de paysans et également emprisonnée plusieurs fois, elle est membre d'Amnesty International. Ou encore Manuel Scorza, écrivain connu internationalement qui a beaucoup défendu les luttes paysannes des années soixante que nous considérons comme un apport à la lutte de classes péruvienne et un bon moyen pour aider à la compréhension internationale de ce qu'ont été et sont encore ces luttes. Il y en a d'autres comme le camarade Cornejo, dirigeant mineur du centre du pays, qui n'est pas non plus trotskyste et qui est dans le FOCEP.

On comprend mieux la valeur de cette attitude et le contraste avec le critère de l'UDP quand on sait que sur les 518000 votes obtenus par le FOCEP, plus de 70% furent pour le camarade Hugo Blanco. C'est la même attitude qui est présente au moment où il faut décider quelles sont les tâches que ce succès impose aux révolutionnaires du Pérou.

Avant toute chose, il faut souligner sans ambiguité qu'il serait très bête de croire que la bourgeoisie va laisser les masses mener à bien la satisfaction de leurs désirs à travers les voies parlementaires; c'est pour-quoi les masses doivent s'appuyer sur leur propre organisation, leur propre lutte, leur propre mobilisation. C'est à cela que seront utilisés les sièges que nous avons à l'Assemblée constituante.

Mais il faut aussi comprendre quelles sont les caractéristiques de la nouvelle situation et offir une réponse politique. Ce succès du FOCEP va provoquer une recomposition dans la gauche péruvienne et dans le mouvement de masse en général; cela veut dire qu'on va considérer d'une façon différente les forces du FOCEP, le trotskysme, en particulier le PST. Le résultat électoral va donner une énergie nouvelle au processus de réunification du trotskysme qui a déjà commencé au Pérou et au moins les secteurs qui militent dans la IVe Internationale-Secrétariat unifié vont sans doute s'unifier dans un délai relativement court. La possibilité s'ouvre aussi pour la mise sur pied d'un grand parti ouvrier. Nous ne croyons pas que les 12% obtenus soient 12% de voix pour le trotskysme, et encore moins exclusivement pour le PST. Nous croyons, nous, que ces 12% ont voté pour l'indépendance de classe, pour une ligne intransigeante de lutte contre la bourgeoisie, ont voté pour le socialisme et pour un gouvernement des travailleurs. C'est pour cela que ces camarades doivent être organisés autour de ces points. Là-dedans, nous serons une tendance, un courant; c'est cela la réalité que nous devons voir, nous ne nous trompons

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pas, nous ne voulons pas faire de la démagogie en proclamant qu'il y a eu un demi-million de voix pour le trotskysme, ni rien de ce genre. Un tel parti serait un grand progrès. Indubitablement, au sein de ce parti ouvrier de masse qui se formerait, nous serions un courant, mais un courant important, respecté, celui qui a mené précisément au regroupement de toutes ces forces et si ce regroupement a pu se faire pour la bataille électorale, il peut se faire aussi pour la bataille quotidienne, véritable, sur le terrain de la lutte des classes. Nous espérons que les forces majoritaires de l'UDP seront également disposées à s'intégrer dans ce regroupement.

Nous appellerons aussi le PC à entrer dans ce parti ouvrier même s'il refuse parce qu'il pense qu'il faut soutenir le gouvernement et qu'il ne veut pas mener une politique indépendante de classe, nous alIons l'y appeler tout de même; de même nous allons y appeler les bases ouvrières du PSR lequel, je le dis, est un parti bourgeois représentant de la première phase du gouvernement militaire, mais il a des bases ouvrières et paysannes importantes. Nous appelerons toutes ces forces et nous appelerons aussi ces secteurs abstentionnistes qui ont fait de la propagande pour le socialisme lors des élections, par exempie, plusieurs groupes maoistes, une fraction MIR, etc. Aujourd'hui la discussion n'est plus sur la participation ou non au processus électoral. Nous y avons participé, nous avons montré comment on peut utiliser des élections, maintenant il s'agit de former un grand parti ouurier et c'est à cela que nous allons les convier.

Dans cette perspective, le tout nouveau député inscrit les résul tats de l'élection péruvienne dans une réalité plus large : Je crois que le Pérou est la preuve la plus évidente de la nouvelle montée qui se produit en Amérique latine: Il y a eu une montée de la lutte latinoaméricaine avec la révolution cubaine et je crois qu'en 1977 une nouvelle montée a commencé. Nous pouvons en donner des exemples : à Porto-Rico des luttes sont menées en ce moment telles qu'il ne s'en est pas produit depuis plusieurs années, j'ai été là-bas et j'ai pu m'en rendre compte; au Nicaragua c'est une grève générale qui a secoué une dictature vieille de plusieurs décennies et il y a eu des combats armés dans au moins deux villages, non menés par une guérilla, mais par les masses armées contre les forces répressives; au Guatémala, il y a une forte lutte des paysans et d'autres secteurs; en Colombie il y a eu une grève générale en septembre dernier et les luttes ont continué depuis, l'un des signes les plus importants étant la participation de notre camarade Socorro Ramirez aux récentes élections. Des luttes ouvrières extrêmement importantes ont eu lieu au Brésil et aussi des luttes étudiantes que le gouvernement n'a pas pu écraser; d'importantes grèves ouvrières se sont produites en Argentine, la greve de la mine El Teniente et d'autres littes de moindre importance ont eu lieu au Chili ainsi que la manifestation du ler mai; en Bolivie la grève de la faim a contraint à l'amnistie, à une certaine ouverture et à l'appel à des élections; en Equateur les luttes des travailleurs de la canne ont reçu la solidarité des étudiants et d'autres secteurs également. Tout cela forme un ensemble de plusieurs pays latino-américains où la combativité des travailleurs croît et je crois qu'on ne peut en montrer un seul exemple où il y ait eu un recul notable depuis l'année dernière. On peut parler de stagnation dans quelques pays mais pas de recul. C'est donc la tonalité générale en Amérique latine et indubitablement le phénomène péruvien va se répercuter dans d'autres pays.

On peut souligner une différence avec la montée précédente dans laquelle un facteur important avait justement été la révolution cubaine; comme cette révolution est apparue comme accomplie par un groupe de guérilleros ayant fait la révolution pour les masses, cette montée s'est manifestée également par ce type d'attitudes : on ne considérait pas le mouvement des masses comme la forme du processus qui mènerait à bien la révolution mais on pensait à un groupe de guérilleros courageux, décidés à faire la révolution et qui entreprendrait la lutte armée. Je ne veux pas parler de la responsabilité des réformistes parce qu'elle sous-entendue; le réformisme qui a freiné et continue à freiner les masses est évidemment le responsable fondamental des défaites. Mais je crois que cette conception guérillériste dont je parle a été l'un des tacteurs qui a provoque ces de Tattes parce qu une grande partie de l'avant-garde a partagé cette illusion et a été entrainée à ce type d'actions dans lesquelles elle fut bien sûr écrasée.

Au Pérou aujourd'hui, l'ultragauche est incapable de faire des actions terroristes et cela permet aux masses d'accroître leurs forces. Dans ce pays ont eu lieu, par exemple, des coupures de lignes téléphoniques, des incendies, des mises à sac, y compris de banques, ces actions ont été le fait des masses en lutte. La répression contre cela, les masses la vivent comme une répression contre elles, à cause des luttes qu'elles mènent. Ce n'est donc pas l'action en elle-même qui est discutable mais sa forme, moment où et par qui elle est faite, soit par les masses, soit par un petit groupe d'avant-garde.

Cette nouvelle montée se caractérise je crois par autre chose: par la lutte collective des masses pour leurs revendications. Et cela se vérifie si l'on considère qui sont les plus en pointe dans ce combat, ce sont des secteurs réellement à la direction des masses; des secteurs trotskystes ou non trotskystes mais qui agissent de façon combative à la tête des masses.

Je crois que le problème que j'ai posé, celui d'un parti ouvrier de masse, est à l'ordre du jour dans beaucoup de pays latino-américains et nous devons nous efforcer de le mettre au premier plan. L'actuelle génération des révolutionnaires en Amérique latine a déjà fait l'expérience du réformisme, dans le cas du Chili et dans beaucoup d'autres cas; elle a déjà vu comment cela mène à l'échec, comment une voie pacifique, parlementaire, mène à un coup d'Etat à la Pinochet. Cette génération a également déjà fait son expérience de la voie ultra-gauche d'isolement des masses, avec les guérillas rurales du type de celle de Che Guevara, ou les guérillas du MIR et de l'ELN au Pérou, aussi bien que des guérillas urbaines comme celles des Tupamaros, des

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Montoneros, de l'ERP, etc. et je crois que toutes ces expériences contribuent à faire mûrir la gauche latino-américaine.

C'est ce qui se passe au Pérou, mais aussi en Europe parmi les exilatino-américains; la gauche révolutionnaire est en train de mürir et en général elle est d'accord pour penser que c'est la mobilisation des masses qui conduira à la révolution. Il y a encore des hésitations; les illusions sur l'union avec des secteurs bourgeois ne sont pas encore totalement abandonnées et en ce sens je crois que nous devons continuer, quant à nous, à insister sur les expériences du passé, montrer leur résultat en ce qui concerne l'indépendance de classe des travailleurs qui mènera à la victoire. Les 12% obtenus par le FOCEP sont une preuve de ce courant au Pérou et j'espère que dans d'autres pays de telles tendances vont croître. Par ailleurs, des secteurs chaque fois plus grands comprennent la dimension internationale de la lutte et je pense que la discussion s'approfondit aussi à ce sujet : la nécessité ou non de construire un parti mondial...

Paris, le 20 juin 1978

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