Inprecor 1974–2004

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GOLFE

Sur fond de sang et de pétrodollars

· Inprecor n° 325, 1er mars 1991 · p. 3-7 · 4 641 mots

Salah Jaber était le pseudonyme de Gilbert Achcar, dirigeant de la section libanaise et, à partir de 1983, membre du Bureau de la IVe Internationale ; plus tard professeur à la SOAS (université de Londres).

Golfe et Irak États-Unis Paix et armements URSS et Russie

LES DEGATS dûs à la guerre sont estimés en centaines de milliards de dollars : l'infrastructure économique de l'Irak (industrie, transports et communications) a été détruite en grande partie. A ce formidable gâchis, il faut ajouter la centaine de milliards de dollars qu'aura coûté l'effort de guerre à la coalition des agresseurs. Le désastre écologique, lui, n'est pas quantifiable, mais on sait pertinemment qu'il est énorme et ne se limite pas, loin s'en faut, à la pire marée pétrolière qui se soit jamais produite et à l'immense nuage carbonique dégagé par les puits du Koweit en feu.

Tous ces bilans seront connus au cours des jours, des mois ou des années qui viennent. Mais il y en a d'autres qui peuvent être tirés dès maintenant, quitte à être rectifiés par la suite, puisqu'ils comportent des éléments qui sont, par essence, variables : ce sont les différents bilans politiques des principaux protagonistes de cette inauguration très spectaculaire de la dernière décennie du XXe siècle.

Commençons par le plus puissant : les Etats-Unis. Quelles qu'en soient les conséquences à long terme, difficilement pondérables aujourd'hui, la victoire remportée par l'impérialisme américain dans cette guerre largement désirée va, hélas, bien au-delà d'une victoire militaire sans surprise, presque sans périls et certainement sans gloire réellement méritée.

Schwarzkopf n'est pas plus Montgomery que Saddam n'est Rommel. L'exploit guerrier de la coalition a été réalisé essentiellement, à 95 % pourrait-on dire, par sa force de frappe aérienne et balistique. Dans ce domaine, sa supériorité était si écrasante qu'elle est devenue exclusivité, dès les premières heures du conflit. Mis à part quelques misérables missiles Scud, dont le rapport technologique aux Tomahawk et Patriot américains est quasiment celui des V2 allemands de la Seconde Guerre mondiale, l'Irak a subi, sans possibilité de riposte, un déluge inégalé de fer et de feu qui serait venu à bout de n'importe quelle armée de terre soumise

GOLFE

Sur fond de sang

et de pétrodollars

Au moment où le gigantesque brasier de la guerre du Golfe connaît ses derniers crépitements, voici venue l'heure des bilans. Le plus terrible, celui du coût humain de la "Tempête du désert" la plus meurtrière qui ait jamais eu lieu, ne pourra être dressé que plus tard. Mais on peut d'ores et déjà affirmer qu'il se chiffre en dizaines de milliers de morts, peut-être même cent mille ou plus, et en centaines de milliers de personnes alteintes physiquement ou matériellement (sans-abri et sans ressources). Quant aux personnes de tous âges atteintes psychologiquement par suite de l'expérience effroyable, et sans précédent dans l'histoire, de ces six semaines de bombardement dense et ininterrompu (à raison de plus d'une sortie aérienne par minute !), elles se chiffrent certainement en millions.

Salah JABER au même traitement, et dans les mêmes conditions. En ce sens, la victoire de l'offensive terrestre de la coalition était, après plus de cinq semaines de bombardements intensifs, à peine plus "héroïque" que la mission de ses aviateurs avouant candidement qu'ils avaient l'impression de s'amuser avec des jeux de guerre vidéo. L'attaque du 24 février 1991 n'était d'ailleurs pas purement terrestre, mais un assaut aéroterrestre combiné où la charge à la Coppola des hélicoptères Apache "tueurs de tanks" s'est ajoutée aux bombardements maintenus par avions et missiles. La tactique suivie n'avait rien d'original ou de génial : un remake années 90 de la blitzkrieg chère à l'état-major de la Wehrmacht nazie, avec l'immense avantage de la maîtrise absolue du ciel, rendu tout à fait décisif par la configuration désertique du théâtre des opérations.

Même si Bagdad avait, malgré tout, pu être informé (par les militaires soviétiques, par exemple) du mouvement des troupes adverses préparant la "grande surprise" promise par le commandement allie", c'est-à-dire la percée beaucoup plus loin qu'initialement prévu à l'ouest et au nord des frontières du Koweit, les forces irakiennes n'auraient pas pu, pour autant, effectuer les contre-manœuvres nécessaires. Non seulement parce que leurs liaisons de commandement étaient extrêmement désorganisées, mais aussi, et surtout, parce qu'il leur était strictement impossible de bouger sans couverture aérienne. Ces forces n'ont eu d'autre choix que de subir passivement, et douloureusement, l'enfer qui s'est abattu sur elles pendant quarante jours.

L'enfer "chirurgical"

Et quel enfer ! Après les deux premières semaines de bombardements, aux résultats discutables — notamment en regard de la percée irakienne à Khafji, en territoire saoudien, le 30 janvier — les Etats-Unis étaient passés à une étape supérieure de violence, dans la tradition de ce que, depuis le Viêt-nam, on appelle "escalade". Comme on pouvait le prévoir (1), les bombardements américains sont devenus « de moins en moins "chirurgicaux" et de plus en plus ravageurs, avec

1) Inprecorn° 323 du 1er février 1991.

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= GOLFE une utilisation accrue des B-52 ». Le "tapis de bombes" (carpet-bombing) est devenu systématique sur les troupes massées au Koweit et au sud de l'Irak, avec l'utilisation des armes faussement appelées "conventionnelles", les plus terribles : les bombes à fragmentation, les "mégabombes" (7 tonnes) dites "tondeuses de pâquerettes" (daisy cutter), les bombes au napalm et les bombes à aérosol CBU (Cluster Bomb Unit).

Ces engins de mort, en particulier les CBU déjà utilisés au Viêt-nam, sont plus terribles que les gaz de combat : les combinaisons peuvent protéger contre ceux-ci, mais pas contre l'effroyable onde de choc et de feu d'explosions comparables, à cet égard, à celles de mini-bombes atomiques, sans effet radioactif. L'hypocrisie, comme au Viêt-nam, était au rendez-vous : là-bas, il ne s'agissait que de dégager des clairières dans la jungle ; cette fois-ci, il ne s'agissait que de déminer le terrain et de mettre le feu à des tranchées remplies... de pétrole.

Après trois semaines d'un tel traitement, succédant à deux semaines à peine moins éprouvantes, quelle armée aurait encore été en mesure de se battre, à l'aveuglette de surcroît ? Certes, Saddam Hussein a plus de raisons d'accuser les coalisés d'être des lâches, qui ont reculé l'affrontement terrestre pour profiter au maximum de leur suprématie absolue dans la frappe à distance, que Bush n'en a d'être "fier" de ses soldats. Mais il fallait une bonne dose de bêtise pour croire que, par bravoure chevaleresque, la coalition allait se priver d'exploiter au maximum son avantage décisif. C'est le contraire qui est vrai : elle souhaitait faire l'économie de combats terrestres, espérant au départ que les bombardements viendraient seuls à bout du régime irakien et de son armée.

Le résultat est que la guerre qui vient de s'achever a été la plus technologique, la plus capital-intensive de l'histoire. Jamais la détermination des troupes n'a joué un rôle aussi limité, aussi marginal que dans l'agression menée par la coalition contre l'Irak. Quel changement pour Bagdad, après les "vagues humaines" iraniennes, piètrement équipées, de la guerre des huit ans ! Il était bien illusoire de tirer de celle-ci des conclusions pour celle-là. C'est ce qu'ont fait aussi bien la propagande impérialiste sur la "quatrième armée du monde", gonflant à dessein l'importance de la "menace pour l'ordre mondial", représentée par une force que Washington avait décidé d'abattre, que la propagande baassiste irakienne exaltant l'invincibilité de ses troupes aguerries contre un ennemi en surnombre.

La fin du

"syndrome vietnamien"

La victoire militaire de la coalition, pour qui ne se laissait pas prendre à ce double jeu de dupes, ne faisait pas le moindre doute. Elle était courue d'avance, de par la disproportion des forces entre l'Irak et les Etats-Unis. Nous n'avons cessé de l'affirmer, en excluant même, dès le début de l'offensive aérienne, que les troupes irakiennes aient la détermination de résister, ce qu'elles auraient pu faire dans les zones urbaines (2). Nous ne nous faisions aucune illusion à ce sujet, sachant la nature du régime de Bagdad et de ses rapports réels avec sa population. C'est pourquoi la débâcle de l'armée irakienne ne nous a aucunement surpris. Le triomphe américain n'en a pas moins une énorme signification : Bush a pu tenir sa promesse, ce ne fut pas « un autre Viêt-nam ». Le New York Times peut même affirmer, à juste titre, que le Viêt-nam, autrement dit ce que l'on a appelé le "syndrome vietnamien", a été « enterré dans le désert irakien » (3). Il l'a bel et bien été, militairement et psychologiquement.

La thérapie collective qu'a représenté cette guerre pour le consensus idéologique impérialiste aux Etats-Unis, autant pour le moral de l'armée que pour le conditionnement psycho-politique de la population, se passe de commentaires. De ce point de vue aussi, parmi bien d'autres, cette guerre est le couronnement du reaganisme. Washington doit une fière chandelle au despote de Bagdad : ennemi détestable à souhait, il a fourni en plus à l'empire américain, en envahissant le Koweit, une occasion idéale pour une démonstration de sa force, avec, en prime, un consensus national et mondial inespéré.

En passant sous silence le nombre véritable et terrible des victimes, pour les besoins de son entreprise de mystification des masses irakiennes et arabes, Saddam Hussein a accrédité le mythe impérialiste de la guerre "chirurgicale" et "propre", privant le mouvement anti-guerre dans les pays de la coalition d'un argument moral fondamental.

Sur le plan militaire, l'écrasement de l'Irak a décisivement confirmé la nouvelle doctrine du Pentagone, qui a précisément été élaborée en réaction au traumatisme du Viêt-nam (4). C'est la doctrine de la frappe massive, à partir d'une supériorité écrasante, démesurée, contrastant avec l'escalade graduelle et prolongée pratiquée par les Etats-Unis en Indochine, entre 1964 et 1973. C'est, en somme, la principale leçon que Washington pouvait tirer de sa défaite vietnamienne. Le facteur humain et politique des forces impérialistes est fragile ; le temps joue contre celui-ci. Les Etats-Unis doivent donc miser sur un usage maximum, en un temps minimum, du facteur technologique, domaine dans lequel l'impérialisme a le dessus, par définition, pourrait-on dire.

L'héritier de Reagan

En faisant ses preuves contre l'Irak, cette doctrine corrobore rétrospectivement les choix reaganiens en matière d'armement hyper-sophistiqué, qui avaient été fortement contestés en leur temps pour leurs coûts prohibitifs au regard de l'utilité escomptée. Ken Adelman, qui avait été directeur du contrôle des armements dans l'administration Reagan, peut aujourd'hui pavoiser : « Sans les victoires du président Reagan au Congrès, dans les batailles pour la Défense des années 80, nous n'aurions pu jouir de telles victoires dans le Golfe en 1991 » (5). Il attribue ces succès à ce qu'il appelle les "quatre S" : « stealth, sea-launched cruise missiles, SDI-like defenses and space sytems » (avions furtifs, missiles de croisière lancés de la mer, missiles antimissiles du type "Guerre des étoiles" et satellites-espions). L'expérimentation de ces armes sur cibles réelles dans le Golfe fournit un argument majeur au Pentagone pour les batailles budgétaires à venir. Le prestige acquis par le chasseur F-117A (100 millions de dollars pièce), dit "furtif" car invisible au radar, servira, par exemple, à justifier la production du bombardier "furtif"' B-2 (entre 850 millions et un milliard de dollars pièce !).

2) Inprecor n° 322 du 18 janvier 1991. L'expert militaire israélien, Ze'ev Schiff, a récemment émis un jugement identique sur la possibilité qu'il y avait, pour l'armée irakienne, de résister à l'offensive de la coalition en se retranchant à Koweit City (International Herald Tribune, 20 février 1991).

3) International Herald Tribune, 26 février 1991.

4) Inprecorn° 320 du 7 décembre 1990.

5) Newsweek, 18 février 1991.

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Il est vrai cependant que les choix reaganiens étaient beaucoup plus contestés pour des raisons économiques que pour des raisons militaires. A cet égard, la façon même dont la guerre contre l'Irak a été menée, sans regarder à la dépense en raison de la grande importance des enjeux, milite également en faveur des choix les plus coûteux. La fuite en avant budgétaire de l'administration américaine dans le domaine militaire se trouvera justifiée aux dépens des budgets sociaux, avec une rationalité économique en dernière instance. La guerre du Golfe a, en effet, solidement établi la production de biens et services militaires comme secteur où la suprématie des Etats-Unis, suivis loin derrière par la France et la GrandeBretagne, est absolue.

Dès lors qu'une bonne partie des services armés américains et des biens qu'ils consomment sont financés par d'autres gouvernements que celui des Etats-Unis - les monarchies pétrolières arabes, le Japon, l'Allemagne et quelques autres elle passe du domaine de la consommation publique intérieure, accroissant le déficit budgétaire chronique, à celui de l'exportation, améliorant la balance des paiements. Plus généralement, suprématie militaro-politique des Etats-Unis est jetée dans la balance pour compenser leur déclin économique relatif. Nous avons décrit cet enjeu, dès les premières semaines de la crise (6), en soulignant également le fait que, plus que du pétrole, c'est de l'argent du pétrole dont il s'agissait, pour Washington, de s'assurer le contrôle. Et ce, par l'hégémonie sur ces Etats pétroliers très particuliers - la bande des quatre : Arabie saoudite, Koweit, Emirats Arabes Unis et Qatar -dont la fonction spécifique est de "recycler les pétrodollars" dans les économies impérialistes ou à leur profit.

Pétrodollars et récession

L'évolution de la conjoncture économique mondiale confirme la portée considérable de ce dernier aspect. Aux années marquées par l'excès de liquidités (dans la logique du marché capitaliste), a succédé, depuis 1990, une période de contraction des disponibilités mondiales en capitaux. L'annexion de la République démocratique allemande (RDA) par la République fédérale d'Allemagne (RFA) absorbe déjà, et pour plusieurs années, les capacités de financement allemandes. Les problèmes financiers et boursiers du Japon, s'ajoutant aux incertitudes de l'économie = Inprecor n° 325 du ler au 14 mars 1991 mondiale avec la récession aux EtatsUnis, se traduisent, dès à présent, par une forte réduction des exportations japonaises de capitaux, notamment à long terme. Ceci au moment même où les besoins en capitaux de l'Europe de l'Est sont estimés à 300 milliards de dollars pour les cinq années à venir, et les besoins des EtatsUnis en financement extérieur sont estimés à 100 milliards de dollars pour la

Dans ce contexte global, ces pourvoyeuses de capitaux "excédentaires", se chiffrant en dizaines de milliards de dollars, que sont les monarchies pétrolières arabes acquièrent une très grande importance pour l'impérialisme, et singulièrement pour le plus avide de capitaux, l'impérialisme américain. En s'imposant comme "bouclier" principal et irremplaçable de ces régimes, celui-ci s'est garanti la part du lion dans les diverses formes du "recyclage" des pétrodollars, au détriment de tous ses concurrents, y compris de ses alliés dans les combats. La rationalité capitaliste des choix koweitiens en matière de placements à l'étranger, les velléités des Saoudiens et des émirs d'agir selon des critères économiques de même nature, cèdent durablement la place à une priorité d'ordre politico-militaire accordée aux Etats-Unis, un peu à la manière de l'obligation des vassaux envers leur suzerain dans le système féodal.

Toutefois, en ce qui concerne les monarchies pétrolières non touchées par les destructions, leurs capacités subjectives, sinon objectives, d'importation de matériels et d'équipements civils se sont beaucoup rétrécies. Moins que jamais, après l'épreuve koweitienne, ces monarchies ne seront enclines à accroître la masse des travailleurs résidant sur leur territoire. Ainsi, le million de travailleurs yéménites, expulsés d'Arabie saoudite à la faveur de la crise et sous le prétexte de punir le gouvernement de leur pays d'origine pour son refus de se joindre à la coalition anti-irakienne, comme les centaines de milliers de Palestiniens, expulsés sous une forme ou une autre des émirats du Golfe en raison de la solidarité de leur peuple avec TIrak (8), ou ceux qui, toutes origines confondues, ont fui le Koweit, ne seront remplacés que partiellement et ce,

GOLFE principalement par des travailleurs égyptiens, pour récompenser le régime de Moubarak de son rôle dans la coalition.

A l'exception du Koweit, les principales formes de "recyclage" des pétrodollars des trois autres monarchies seront, d'une part, les placements de toutes sortes — notamment l'acquisition de bons du Trésor américain, permettant de financer le déficit budgétaire de Washington qui continue à s'accroître (9) — et, d'autre part, les dizaines de milliards consacrés aux achats d'armements sophistiqués qui, bien entendu, seront plus que jamais fournis par les Etats-Unis. Il faut dire que, dans ce dernier domaine, les joujoux meurtriers du Pentagone ont fait leurs preuves, en dehors de toute obligation de vassalité. Gageons que les dernières résistances d'inspiration israélienne, au Congrès américain, contre la vente de matériels de pointe à ces monarchies, tomberont après la "Tempête du désert", d'autant plus que le contrôle direct de leurs armées par Washington est solidement établi.

La ruée vers le Koweit Pour le Koweit, le "recyclage" se conjuguera, dans la période à venir, avec la reconstruction. Le marché est considérable : les estimations varient entre 40 et 100 milliards de dollars pour les trois à cinq prochaines années. Le marché de la reconstruction plus important encore. Cependant, il est trop aléatoire pour l'instant pour être pris en compte. Dans la conjoncture économique mondiale, c'est une véritable aubaine, en particulier pour une économie en récession comme celle des Etats-Unis. Ceux-ci ne fournissaient, avant le 2 août 1990, que près de 12 % des importations koweitiennes, derrière la Communauté économique européenne (CEE) et le Japon. Ils raflent aujourd'hui la grande majorité des commandes : sur contrats déjà signés par les Koweitiens pour l'après-guerre, sur fond de ruée

6) Inprecorn° 314 du 14 septembre 1990.

7) International Herald Tribune, 28 février 1991.

8) Notons, en passant, que les médias impérialistes, pourtant massivement présents en Arabie saoudite depuis le 2 août 1990, et prompts à s'apitoyer sur le sort des travailleurs ayant fui le Koweit et l'Irak à la suite de l'invasion du premier par le se cond, ont quasiment ignoré le million de travailleurs yéménites et les centaines de milliers de Palestiniens expulsés du royaume intégriste. Ils ont aussi passé sous silence l'interdiction de sortie opposée aux autres qui, très nombreux, désiraient rentrer chez eux, en attendant la tin de la crise. Autre illustration, parmi tant d'autres, de la grande intoxication de l'opinion publique des pays impérialistes.

9) Inprecorn° 320 du 7 décembre 1990.

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GOLFE écœurante des sangsues du capitalisme mondial vers leur or jaune et noir, 130, soit 72 %, ont été accordés à des compagnies américaines — pour un montant de 270 millions de dollars, sur 356 au total, soit 76% (10). Aux Etats-Unis, comme sur les places boursières des pays susceptibles de décrocher une part du gâteau, les cours des actions des sociétés de construction, d'engineering, d'équipements d'infrastructure et pétroliers sont montés en flèche.

Le circuit économique reconstitué de cette guerre, pour les Etats-Unis en particulier, est stupéfiant. Des armes américaines en surplus, pour cause de désarmement sur le front européen, sont détruites sur l'Irak et le Koweit. Elles sont cependant comptabilisées sous la rubrique "effort de guerre" (comme les centaines de missiles de croisière Tomahawk à 1,3 million de dollars pièce) et donc payées, en bonne partie, par les riches protégés des Etats-Unis. Elles occasionnent d'énormes destructions qui, dans le cas du Koweit au moins, donnent lieu à de grosses commandes bénéficiant aux compagnies américaines, notamment celles du secteur pétrolier, souvent liées aux industries qui ont fourni les armes. La terrible boucle est ainsi bouclée.

La généalogie des entreprises concernées, voire le curriculum vita des dirigeants impliqués — tels Bush lui-même, dont les liens avec le secteur pétrolier sont de notoriété publique - sont tout à fait édifiants. Où l'on découvre, par exemple, que la même FMC Corp. de Chicago, qui construit les transports de troupes blindés M2 Bradley, va fournir des équipements pétroliers ; que la Raytheon, qui produit les missiles anti-missiles Patriot, va contribuer à la reconstruction de l'aéroport de Koweit City ; ou que le parrain du programme Tomahawk dans les années 70, W. P. Clements, secrétaire adjoint à la Défense sous Nixon, est un magnat du pétrole, gouverneur du Texas à deux reprises par la suite, etc. C'est bien le complexe militaro-industriel-pétrolier des Etats-Unis qui tire les marrons du feu allumé dans le Golfe.

Il faut prendre en compte l'ensemble des facteurs énumérés ci-dessus, et non seulement les dépenses militaires, lorsque l'on veut juger des effets de la guerre contre l'Irak sur la récession américaine. La garantie d'un apport de capitaux à motivation politique, relativement peu sensible à la variation des taux d'intérêt, peut contribuer à maintenir ceux-ci à un bas niveau compatible avec les besoins de la relance. Les commandes koweitiennes, comme celles d'armement, peuvent aussi avoir un effet d'entraînement décisif sur des secteurs-clés de l'économie. Il y a cependant trop d'impondérables pour pouvoir émettre des pronostics sûrs dans une conjoncture économique mondiale aussi incertaine. Ce qui nous importe ici, c'est de souligner que, dans l'esprit des décideurs de Washington, la guerre du Golfe était loin d'être un "sacrifice", mais bien une entreprise juteuse, sinon pour l'économie américaine dans son ensemble, du moins pour les secteurs auxquels ils sont le plus liés. Ils ont, en outre, toujours tablé sur un conflit de courte durée, et ont gagné leur pari.

Sa majesté Bush

Du point de vue stratégique global, il est certain que les Etats-Unis sortent grands vainqueurs de ce massacre. Dans l'immédiat, Bush a atteint tous ses objectifs : la suprématie militaire américaine a pu être investie efficacement dans le renouvellement et le renforcement de leur leadership politique mondial et dans le redressement des termes de leur compétition économique avec leurs partenaires impérialistes. L'Europe est apparue désunie et incapable de peser collectivement et de manière autonome dans ce conflit où, pourtant, ses intérêts étaient encore plus directement concernés que ceux des Etats-Unis. La fameuse défense européenne ressemble aujourd'hui à un rêve lointain : la social-démocratie française s'est avéré fidèle à sa tradition atlantiste, liquidant partiellement l'héritage gaulliste.

Quant à l'URSS, elle a échoué dans sa tentative de revenir par la fenêtre, après être sortie par la porte de service. Moscou, lorsque Chevarnadzé était aux affaires, avait littéralement bradé son influence politique dans ce Moyen-Orient où elle s'était tant investie auparavant. On sait comment la direction Gorbatchev a approuvé l'emploi de la force contre l'Irak pour une poignée de dollars des monarchies du Golfe (11).

Gorbatchev s'en mêle

La pression de l'armée soviétique, inquiète des implications stratégiques de la guerre du Golfe et de l'effet désastreux du lâchage par le Kremlin de son ancien client irakien, a poussé Gorbatchev à tenter un retour sur la scène. Les propositions de paix soviétiques de la dernière heure visaient à préserver le régime de Saddam Hussein de l'effondrement, notamment en sauvant la Garde républicaine, corps d'élite de l'armée irakienne et principal bouclier de la dictature.

Le résultat, si cette tentative avait été couronnée de succès, aurait été le maintien au pouvoir d'un Saddam qui, bien que très diminué militairement, aurait néanmoins conservé des moyens loin d'être négligeables. Le despote irakien aurait, en même temps, continué à jouir d'un prestige intact auprès des masses arabes et musulmanes (y compris celles des républiques asiatiques de l'Union soviétique). Il n'aurait eu, enfin, d'autre choix que de dépendre plus que jamais de Moscou pour le réarmement de l'Irak, aussi bien que pour sa reconstruction, ses rapports avec les puissances impérialistes étant profondément détériorés. En somme, la sauvegarde du régime baassiste est tout à fait dans l'intérêt du Kremlin qui, avec une Organisation de libération de la Palestine (OLP) aujourd'hui logée à la même enseigne que Saddam Hussein, tout en ayant préservé son autorité sur les masses palestiniennes, aurait continué à disposer de très importants atouts politiques au Moyen-Orient.

On comprend, dès lors, pourquoi Washington a systématiquement contré les manœuvres de Gorbatchev. Les derniers jours du conflit, l'enjeu n'était plus guerre ou paix, mais déjà l'après-guerre. Les Etats-Unis devaient, coûte que coûte, atteindre leur objectif principal des dernières semaines de la guerre : non pas le renversement de Saddam Hussein - objectif que nous avons qualifié d'accessoire, excluant que Bush prenne de gros 10) Newsweek, 25 février 1991. 11) Inprecorn° 322 du 18 janvier 1991.

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risques pour y parvenir (12) — mais le démantèlement de la Garde républicaine massée au sud de l'Irak. Le problème pour l'administration américaine est que, contrairement aux cas de la Grenade ou de Panama, elle ne dispose pas d'une solution de rechange satisfaisante pour remplacer le dictateur irakien.

Quel futur pour Saddam ? L'opposition irakienne est un conglomérat de tendances, allant des intégristes chiites pro-iraniens aux communistes prosoviétiques, auquel s'ajoutent les Kurdes eux-mêmes divisés en plusieurs tendances.

A tout prendre, Washington préfèrerait encore Saddam Hussein à de tels successeurs. L'administration des Etats-Unis tient à éviter que ne s'installe, en Irak, un chaos qui menacerait la stabilité de l'ensemble de la région. Ce scénario-catastrophe était rejeté dès le départ : « Un Irak vicié, sans dirigeant, pourrait être encore plus dangereux pour les intérêts des Etats-Unis. La nation défaite pourrait être en proie aux mêmes conflits internes et pressions externes qui déchirent le Liban depuis 15 ans » écrivait Newsweek en octobre 1990 (13), citant les problèmes chiite et kurde et les visées turques, syriennes et iraniennes. Le magazine poursuivait, se référant à James Baker : « Les dirigeants américains sont prêts à vivre dans l'avenir prévisible avec un Saddam armé, encore hostile. Mais il serait tenu en échec par un embargo maintenu sur l'équipement militaire et une "force-tampon" arabe ou des Nations-Unies, sur les frontières de l'Irak avec le Koweit et l'Arabie saoudite. »

Cette option était présentée comme substitut à la guerre. Dans les faits, elle se réalise aujourd'hui en passant par une guerre dont l'objectif était de détruire le potentiel offensif de l'armée irakienne et de la réduire des deux-tiers. Il s'agissait ainsi d'éliminer la menace qu'elle faisait peser sur l'ordre impérialiste dans la région, tout en lui laissant les moyens de défendre l'Etat irakien contre les dangers extérieurs ou intérieurs qui, en déstabilisant l'Irak, déstabiliseraient l'ensemble de la région. Washington souhaite que Saddam Hussein soit renversé par son propre entourage, de sorte à préserver le régime, tout en lui donnant l'occasion de se réorienter. Par contre, un renversement révolutionnaire du tyran serait pire pour les Etats-Unis et leurs protégés arabes que son maintien au pouvoir.

L'administration américaine ne perd aucune occasion de réaffirmer son attachement à l''intégrité de l'Irak". Ceci si= Inprecor n° 325 du ler au 14 mars 1991 gnifie, en clair, qu'elle s'oppose au droit du peuple kurde à l'autodétermination, après avoir déployé un demi-million d'hommes pour défendre le "droit du peuple koweitien". Quant au sens de ce dernier principe, on en prend toute la mesure à la lumière du premier acte de l'émirat restauré : la loi martiale, instaurant l'arbitraire absolu, a été décrétée au grand dam de l'opposition bourgeoise libérale. La famille régnante se fixe pour première tâche la chasse aux indésirables, Palestiniens ou autres, et le désarmement de la population restée au Koweit, la fraction la plus démunie qui n'avait pas les moyens de l'exil doré d'une grande partie des Koweitiens et qui s'est emparée des armes abandonnées par les soldats irakiens.

Le prince héritier appelle cela le "nettoyage". Pauvres imbéciles que ceux qui ont cru que la guerre impérialiste amènerait l'avènement de la "démocratie" dans

Ne pas baisser les bras !

La défaite irakienne est amère pour le mouvement des masses arabes, et en particulier pour les Palestiniens menacés d'une nouvelle expulsion de leurs territoiTes.

Le danger est grand pour l'ensemble des luttes anti-impérialistes directement confrontées aux Etats-Unis, plus arrogants que jamais. Cuba est particulièrement visé. Il ne faut surtout pas baisser les bras, mais au contraire redoubler d'ardeur dans la préparation du prochain round et pour, dans l'immédiat, s'opposer à tout embargo contre l'Irak exsangue et exiger le retrait immédiat des troupes impérialistes de la région du Golfe.

L'impérialisme a gagné une bataille contre un adversaire à sa convenance. Il n'a pas gagné la guerre globale et ne pourra jamais la gagner puisqu'il produit sans cesse, par essence, ses propres fossoyeurs. Sa victoire militaire contre l'Irak, elle-même, a déjà beaucoup élargi et radicalisé le front anti-impérialiste des masses arabes. Elle se retournera contre lui, à moyen ou long terme.

ler mars 1991

12) Inprecorn° 323 du ter février 1991.

13) Newsweek, 29 octobre 1990.

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