Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

BELGIQUE

Explosion de colère

· Inprecor n° 331, 24 mai 1991 · p. 28 · 791 mots

Belgique

CETTE explosion de rage

survient dans le contexte social qui est celui de toutes les grandes villes et des banlieues, où gouvernants nationaux, régionaux et locaux n'ont rien à offrir à la jeunesse en général et aux jeunes issus de l'immigration en particulier; 22 % des habitants de ces quartiers (un enfant sur deux) vivent en dessous du seuil de pauvreté.

A Bruxelles, environ 50 % de la jeunesse est issue de l'immigration (27 % au niveau de la population globale), concentrée dans neuf des dix-neufs communes. Il existe une discrimination systématique envers ce secteur de la population qui se manifeste dans des domaines comme l'enseignement (inadapté aux besoins des jeunes immigrés, où ils entrent avec un retard dû au fait que leur culture n'est pas prise en compte) ; l'emploi (différentes petites entreprises dans les communes bruxelloises refusent d'embaucher des immigrés) ; les provocations et les humiliations exercées par des policiers (des contrôles d'identité plusieurs fois par jour, et souvent par les mêmes agents !) et sur le plan des loisirs (pas de lieu pour les enfants, à Forest ; la piscine a été transformée en dancing pour la jeunesse dorée de Bruxelles, où on refuse l'accès aux immigrés, etc.).

Le fonds de commerce de l'extrême droite

Le racisme qui règne dans la police à Bruxelles est frappant. Travaillant dans des conditions abominables, sous-payés, les policiers communaux se "défoulent" contre les jeunes immigrés, comme en témoigne un livre récemment, écrit par un ancien policier bruxellois.

Les groupes d'extrême droite en profitent pour s'implanter dans les forces de l'ordre. Selon plusieurs témoignages d'habitants de ces quartiers, des militants fascistes auraient aidé "logistiquement" les jeunes immigrés, pour pouvoir ainsi réclamer, avec plus de force et d'arguments" la répression contre ceux-ci et leur expulsion de Belgique.

BELGIQUE

C'est un contrôle d'identité qui a déclenché une explosion de colère et de révolte de jeunes issus de l'immigration (surtout marocains) dans la commune de Forest, une des dix-neuf communes bruxelloises, le soir du vendredi 10 mai 1991. Quelques centaines de jeunes se sont opposés aux forces de police et s'en sont pris aux symboles révoltants du luxe et du bien-être dont ils sont exclus. Dans les jours qui ont suivi le 10 mai, d'autres affrontements ont eu lieu dans d'autres communes bruxelloises comme à

Saint-Gilles, Molenbeek, Saint-Josse et Schaerbeek.

Vincent SCHELTIENS

Les autorités communales n'ont jamais pris la peine d'écouter les griefs des habitants du quartier, qu'ils soient immigrés ou belges. La réponse des autorités aux récentes émeutes démontre qu'un changement d'attitude de leur part n'est pas à l'ordre du jour.

Picqué, président de la région bruxelloise (social-démocrate francophone) et

SERGUEi

Tobback, ministre national de l'Intérieur,

(social-démocrate flamand), n'ont su que proposer une augmentation des forces de l'ordre, en demandant l'embauche immédiate de soixante agents auxiliaires, et en recommandant la poursuite des contrôles d'identité. Le ministre national de la Justice, Wathelet (social-chrétien), demande qu'une procédure d'urgence soit introduite pour les actes de vandalisme — il faut savoir qu'il y aura très bientôt des élections législatives, probablement en automne, et que la fièvre électorale monte...

Les récents événements de Bruxelles témoignent de plusieurs échecs. Après les élections législatives de 1988, le nouveau gouvernement installait un "commissariat royal pour les immigrés", présidé par Paula D'Hondt (ancienne ministre social-chrétienne). Selon ses propres mots, les rapports consécutifs qu'elle a faits ont à peine été lus par le gouvernement; le commissariat est un organe de conseil, sans réel pouvoir de décision. La politique d'intégration pour laquelle elle se bat (et qui contient des mesures correctes dans plusieurs domaines) est largement négligée par le gouvernement, même si elle concorde avec certaines demandes du grand patronat belge, opposé à l'expulsion des immigrés pour des raisons économiques.

Des échees douloureux

La social-démocratie a aussi échoué dans le domaine de l'immigration. A Bruxelles, où elle est majoritaire, et depuis sa rentrée dans le gouvernement national, rien n'a changé. Il y a à peine quelques mois, le président des sociaux-démocrates flamands sortait un livre intitulé Sur les gens et les rêves : voilà, qu'il est réveillé de son rêve par les jeunes immigrés, qui, eux, n'ont jamais eu le droit de rêver.

Il y a également un échec au niveau de la vie associative et un échec politique — la revendication du droit de vote pour les immigrés aux élections communales n'a pas été reprise par les partis dirigeants, qui, en 1982, l'avaient tous rayée de leurs programmes électoraux. L'échec concerne aussi le terrain du travail quotidien : le budget global, prévu par la région bruxelloise (salaires compris), n'est que de 350 millions de francs belges ! En revanche, on est prêt à dégager huit milliards de francs pour reconstruire les bâtiments de la Communauté européenne. *

Bruxelles, 21 mai 1991

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