Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

AFRIQUE DU SUD

« Qu'est ce qui a changé ? »

· Inprecor n° 331, 24 mai 1991 · p. 13-15, 15-16 · 3 629 mots

Afrique australe Syndicalisme

La récente décision du Congrès national africain (ANC) de suspendre pour le moment sa participation au processus de négociations confirme les problèmes auxquels fait face la direction du mouvement. Pressé par une partie de sa base, cherche à reprendre l'initiative sur le terrain politique. Mais il ne semble pas que ce tournant tactique puisse représenter une véritable stratégie alternative et sortir

« Qu'est-ce qui a changé ? » mais surtout confronté à une dégradation rapide du rapport de forces, l'ANC le mouvement de masse de ses difficultés actuelles.

L'article de Mark Harpert a été écrit avant cette décision de l'ANC, mais il en souligne déjà les signes avant-coureurs.

Mark HARPERT

« ue se passe-t-il?

Je suis revenu comme un soldat vaincu. Pire encore, j'ai été soumis à des fouilles humiliantes par de jeunes policiers blancs qui pourraient être mes pays pour me battre contre le gouvernement et pour une Afrique du Sud non raciale et démocratique. Aujourd'hui, rien n'a changé, sauf que le mouvement et le gouvernement négocient. Nous ne nous sommes pas battus pour vivre à côté des

Blancs, ni pour qu'ils nous ouvrent leurs restaurants et leurs hôtels. Nous luttions pour le pouvoir et pour le droit de vote » expliquait Jacob Yako, soldat de la branche armée du Congrès national africain

(ANC) au Sunday Star du 28 avril 1991.

Cette citation résume bien la frustration et le désespoir croissants ressentis par de nombreux militants face à la détérioration du rapport de forces entre le mouvement populaire de masse et le régime de Prétoria.

Il y a un an, au début de l'année 1990, le pays baignait dans l'euphorie. La levée de l'interdiction qui frappait les organisations politiques, la libération de Nelson

Mandela et d'autres prisonniers politiques, et la diminution sensible de la répression sauvage avaient redonné confiance aux travailleurs, aux communautés des townships et à la jeunesse, entraînant de nouvelles vagues de luttes et de mobilisations populaires. L'année 1990 a été marqué par une record de journées de travail perdues pour fait de grève. Le boycott des loyers s'est étendu dans les townships, et on a assisté à une multiplication sans précédent des manifestations. Même les bantoustans, qui avaient été pacifiés par une répression très dure, ont explosé.

Mais, douze mois plus tard, le climat a dramatiquement changé. L'euphorie a cédé la place à la démoralisation. La violence, qui s'est répandue comme une traînée de poudre dans le cœur industriel du Witwatersrand et dans différentes régions du Natal (1) a fait de nombreuses victimes : durant les quatre premiers mois de 1991, 600 personnes sont mortes; rien que dans la première semaine de mai 1991, 136 personnes ont été assassinées.

Parallèlement, la récession économique qui s'approfondit a mis au chômage des milliers de travailleurs et a engendré une baisse du niveau de vie. Rien que pour l'industrie minière, 50 000 emplois ont été supprimés en 1990 ; on estime que ce nombre sera encore plus élevé en 1991 — il en est de même dans la sidérurgie.

Une loi en cache une autre

Depuis le 2 février 1990 et le début des négociations (2), le gouvernement de Frederic De Klerk a essayé de prendre l'initiative pour trouver un règlement politique qui stabiliserait le pays.

La réforme de l'apartheid proposée par le gouvernement a pour but de donner une plus grande légitimité à l'Etat en cherchant à séduire les classes moyennes noires. Auparavant, les réformes introduites par le Parti national au gouvernement avaient toujours été trop limitées ou trop tardives pour arracher un quelconque soutien parmi une couche significative de la population opprimée.

Mais en levant l'interdiction qui visait des organisations politiques, en libérant Mandela et d'autres prisonniers ainsi qu'en ouvrant des discussions avec l'ANC, De Klerk a marqué des points et créé un climat pacifique pour négocier. Son discours du ler février 1991, où il a annoncé que les piliers de l'apartheid qui étaient encore en place seraient abrogés — le Land Act, le Group Areas Act et le Population Act (3) —, a contribué à diminuer les pressions internationales sur le régime de Prétoria.

D'autres lois seront amendées afin de supprimer toute référence à la "race" et, la fin avril 1991, le gouvernement a annoncé que la législation sur la sécurité intérieure serait modifiée et assouplie.

En réformant l'apartheid d'en haut, sans la participation de la population opprimée, le gouvernement tente de garder le contrôle de la transition post-apartheid de façon à ne pas menacer les intérêts de la population blanche. Les communautés blanches pourront contrôler les régions où elles vivent à travers des gouvernements locaux décentralisés et sous le prétexte du "maintien de la qualité de la vie" — les conseils municipaux pourront ainsi contrôler l'arrivée de "nouvelles" personnes dans ces zones et dans les écoles.

Cela a été confirmé par de nombreux nouveaux projets de loi présentés au ParIement, destinés à remplacer la législation abrogée. Ces propositions, si elles sont adoptées, continueront à donner de vastes pouvoirs aux fonctionnaires blancs, afin de limiter l'impact de la levée de l'apartheid. Ainsi, le projet de loi sur l'environnement résidentiel" perpétue la protection artificielle dont bénéficiaient les régions blanches avec le Group Areas Act. D'autres projets de loi confèrent d'importants pouvoirs aux fonctionnaires qui pourront décider où les Noirs cultiveront des terres, et où seront les townships, tout en abandonnant les locataires noirs à la merci des propriétaires terriens.

Il ne faut, bien sûr, pas sous-estimer l'impact que la fin de l'apartheid aura sur l'opinion internationalc, sur les travailleurs noirs les micux payés et la classe moyenne noire — beaucoup d'entre eux ont déjà quitté les townships et acheté des logements dans des régions blanches. Le gouvernement a annoncé qu'il voulait que les fermes blanches non exploitées soient disponibles pour des fermiers noirs. Mais cela concerne une proportion de la popu lation si faible que la situation actuelle, où 13% de la population possède 87 % de la terre, ne sera guère modifiée.

1) Voir Inprecorn° 315 du 28 septembre 1990.

2) Voir Inprecorn° 312 du 29 juin 1990.

3) Il s'agit des lois racistes sur la terre, la classification des races et l'habitat.

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Comme l'abrogation de ces lois d'apartheid ne coïncide pas avec un programme important de redistribution de la richesse ni avec une réforme agraire radicale, aucune des inégalités sociales, économiques, et structurelles qui en découlent ne sera modifiée. La majorité des Noirs restera piégée dans les ghettos des townships, des camps de squatters et des homelands.

L'apartheid de marché

Le capital restera pratiquement exclusivement aux mains des Blancs, et, plus précisément, contrôlé par les six principaux trusts qui détiennent plus de 80% des parts à la Bourse de Johannesburg. En d'autres termes, le capitalisme en Afrique du Sud continuera à être racial. L'apartheid légal sera remplacé par l'apartheid du prétendu "marché libre".

Les réformes de De Klerk ont rencontré une large approbation internationale et ont été récompensées par la levée des sanctions en matière d'investissements et de commerce de la Communauté économique européenne (CEE), ainsi que par une série d'invitations dans des capitales européennes. Cela a aussi permis au gouvernement sud-africain d'annoncer qu'il allait ouvrir une série de nouvelles repré sentations diplomatiques dans neuf pays africains et en Europe de l'Est. Tout cela s'est produit malgré le travail de lobby actif déployé par l'ANC.

En essayant de reprendre l'initiative au gouvernement, la direction de l'ANC a demandé la tenue d'une conférence de tous les partis pour discuter des principes d'une nouvelle Constitution et du processus de transition. L'ANC demande à De Klerk de ne pas être juge et partie dans les négociations sur la Constitution, et de mettre en place un gouvernement provisoire avec l'ANC, et peut-être d'autres forces, qui veillerait à la convocation d'une assemblée constituante.

Cette position de l'ANC a été intégralement reprise par le Parti communiste sud-africain (SACP) et le Congrès des syndicats sud-africains (COSATU), tandis que les forces qui se situent à gauche de l'ANC s'opposaient à la conférence de tous les partis. Des organisations comme le Congrès pan-africain (PAC), l'Organisation du peuple d'Azanie (AZAPO) et Organisation des travailleurs pour l'action socialiste (WOSA) croient, à des degrés divers, que le gouvernement, qui soutient l'idée d'une telle conférence, obligera les autres partis à accepter certains principes constitutionnels qui protégent les intérêts de la minorité blanche et limiteront le travail constitutionnel que pourrait faire cette assemblée. 14:

Jusqu'à présent, le gouvernement s'est opposé à la convocation d'une telle assemblée, car il sait très bien qu'en cas d'élections démocratiques, il perdrait le contrôle du processus constitutionnel. Si, lors de la conférence, les partis définissent ensemble un cadre constitutionnel, le gouvernement n'aura plus grand chose à craindre.

Adoptant un changement d'attitude, l'ANC a reconnu qu'il avait besoin de tisser des relations avec les autres organisations du mouvement de libération afin de renforcer sa position dans les négociations avec le gouvernement. Dans cet esprit, les directions de l'ANC et du PAC se sont rencontrées, début février 1991, à Harare, au Zimbabwe, pour discuter de la création d'un Front patriotique. Elles se sont mises d'accord pour appeler à une rencontre de toutes les forces qui appuient la revendication d'une assemblée constituante, au Cap, en août 1991.

L'AZAPO et la WOSA - qui n'étaient pas invitées au sommet d'Harare — craignent que les deux principales organisations de libération décident seules du rôle et de la structure du Front patriotique, et que les autres partis n'aient qu'à ratifier ce choix. Le Front patriotique risque d'être partisan du gouvernement provisoire et d'une conférence de tous les partis, ce qui n'est pas acceptable par tous.

Elles craignent également que la conception du front, discutée à Harare soit davantage celle d'un forum des dirigeants des principaux partis, qu'une organisation de masse construite à l'échelon local, régional et national, contrôlée par la base.

L'interminable violence

Le violent conflit qui se déroule au Natal depuis plusieurs années s'est étendu aux townships du Rand de l'Ouest et de l'Est et autour de Johannesburg, parmi la classe ouvrière industrielle.

Le régime et les médias expliquent que la violence qui fait rage dans le Reef est un conflit tribal entre Noirs, bien sûr, afin d'obscurcir ses causes réelles et les forces sinistres qui la commanditent.

S'il est vrai que la violence communautaire et les pogroms se développent, que les antagonismes ethniques ont atteint un point de non retour et que l'intolérance entre les différentes organisations s'accroît, les forces proches du gouvernement ont exploité intelligemment les divisions et orchestré ce qui se passe aujourd'hui.

Que ce soit au Natal ou dans le Rand Ouest ou Est (les régions du Transvall et de Johannesburg), des structures, contrôIées par le gouvernement ou des organisations qui en sont proches, ont mené des attaques contre la population avec le soutien actif des forces de sécurité.

Tant les attentats criminels contre les Noirs dans les gares, les trains et les taxis que les attaques collectives des foyers, des camps de squatters ou des habitations des townships ont augmenté dramatiquement les tensions existantes, en terrorisant les gens et en épuisant leur capacité de défense et d'organisation.

Ce n'est pas par hasard que les forces de sécurité de l'Etat, utilisant des groupes de vigilants (sortes de milices), souvent intimement liés aux conseillers municipaux des townships et au Parti de la liberté, l'Inkatha de Buthelezi, ont déplacé leur campagne de guerre de basse intensité du Natal aux townships du Rand. Les forces de sécurité ont compris que le gouvernement ne réussirait pas à mener à bien sa stratégie de réformes si la capacité de résistance de la classe ouvrière noire organisée n'était pas substantiellement affaiblie. Les autorités et les forces de sécurité ne sont pas non plus sûres que la direction de l'ANC soit prête, ou capable, de contraindre la jeunesse radicale des townships, les travailleurs, et les chômeurs à accepter un règlement négocié qui ne résoudra pas les énormes inégalités sociales qui séparent la majorité des Blancs des Noirs.

Le niveau et l'ampleur de la violence ont été tels que l'ANC a dû convoquer une réunion extraordinaire de sa direction. Après les massacres de Sebokeng, Davey-

Des guerriers zoulous de l'Inkath

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ton et Alexandra, de nombreuses pressions ont été exercées sur la direction de l'ANC pour qu'elle trouve une solution au carnage.

La réunion a donné lieu à l'envoi d'un ultimatum virulent au gouvernement, lui demandant de prendre des mesures pour répondre à la violence — dont les démissions du ministre de la Défense, Magnus

Malan et du ministre de la

Police,

Adriann Vlok. L'ANC avait annoncé que si le gouvernement ne prenait pas en compte ces revendications, il arrêterait les négociations sur la Constitution. La réunion s'était aussi engagée à soutenir la création de comités de défense dans les townships et les camps de squatters.

En réponse, le gouvernement a clairement expliqué qu'il n'avait pas l'intention de se séparer des deux ministres et a accusé l'ANC de vouloir rompre les discussions. Il a demandé la tenue d'une conférence sur la violence, ce qui a été rejeté par la direction de l'ANC, considérant qu'il s'agissait d'une réponse inadéquate à son ultimatum. Quelques jours avant l'expiration de l'ultimatum, De Klerk a rencontré tour à tour Mandela et Buthelezi.

Après ces réunions, le gouvernement a interdit le port d'armes "traditionnelles et culturelles" — l'une des demandes

T'ANC.

Il semble, qu'à la suite de cette réunion, Mandela se soit déclaré prêt à accepter un compromis sur certaines des revendications de l'ultimatum. Cela montre que l'ANC a peu d'options, si ce n'est de continuer les négociations sur la Constitution.

Mais quelle alternative aux négociations pourrait-il avancer ? En réalité, sa vie politique dépend de sa capacité ou non à trouver un accord satisfaisant avec le gouvernement. Cependant, son cours actuel pourrait amener sa direction à buter sur d'autres problèmes, étant donné qu'il est probable que le compromis trouvé avec le gouvernement suscitera plus de critiques de la part de ceux qui, a, à Soweto (DR)

= Inprecor n° 331 du 24 mai au 6 juin 1991

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dans l'ANC, sont encore réfractaires à la stratégie des négociations.

L'ultimatum de l'ANC a été provoqué par des accusations de ses partisans des townships noirs qui disaient que leur organisation les laissait sans défense contre la violence. Les habitants des townships demandent la mise en place de comités de défense pour se protéger contre les violentes altaques des habitants des foyers

Etant données les critiques que l'ANC a essuyé en décembre 1990, lors de sa conférence consultative, il n'est pas surprenant que la direction ait adopté une ligne dure face au gouvernement ; il serait suicidaire, pour elle, d'ignorer sa base militante des townships, qui sera fortement représentée à son prochain congrès.

Il existe une grande confusion dans le bloc ANC-SACP-COSATU ; personne n'a les idées claires sur la tactique à suivre ou les alliances à faire. A Port Elizabeth, par exemple, un débat animé a eu lieu pour savoir s'il fallait passer des accords électoraux avec les libéraux et le Parti démocratique, bourgeois. Dans le Transvaal, Moses Mayekiso, aujourd'hui membre du Parti communiste, a désavoué le rapprochement entre les associations locales contrôlées par l'ANC et la Cham-bre métropolitaine centrale du Witwatersrand, structure régionale qui perpétue la ségrégation raciale dans les villes (4).

La violence dans le Reef a engendré une croissance rapide d'Inkatha dans la région de Johannesburg. Les forces de sécurité ont utilisé Inkatha pour affaiblir le mouvement populaire de masse ; Inkatha, à son tour, a utilisé leur soutien pour se

4) Weekly Mail, Johannesburg, 12 avril 1991.

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construire et apparaître comme un acteur de premier plan, incontournable dans le processus de paix.

Se retrouvant au milieu d'une guerre, de nombreux travailleurs habitant les foyers qui n'appartenaient pas à Inkatha, ont été obligés de rejoindre cette organisation pour se protéger des contre-attaques faites contre ces bâtiments par les habitants des townships qui avaient fait les frais de la violence. De plus, le comportement indiscipliné de certains éléments de la jeunesse issus les plus pauvres du prolétariat, agissant au nom de telle ou telle organisation, qui ont attaqué arbitrairement des personnes parlant zoulou, a jeté les habitants des foyers dans les bras d'Inkatha.

Le développement d'Inkatha

Les conseillers municipaux ont rejoint Inkatha en masse — confrontés à d'importantes pressions des organisations dans les communautés pour qu'ils quittent leurs postes, ils ont décidé d'accepter la protection d'Inkatha. Les conseillers, avec les ressources dont ils disposent du fait de leurs postes et celles qui leur viennent des trafics illicites et de la corruption à laquelle ils participent, sont les principaux sponsors des achats et des trafics d'armes dans tout le pays.

La violence a servi à isoler les syndicats des travailleurs des foyers, et accentue les divisions et les tensions en leur sein ; cela a été manifeste au vu de la maigre assistance aux célébrations du ler Mai dans la région de Johannesburg. A Orlando (Soweto), lors du plus grand rassemblement organisé par le COSATU et le SACP, à peine un quart du stade était plein. En rentrant chez eux après ce meeting, des travailleurs ont été attaqués, ce qui a déchaîné une semaine de violences, provoquant la mort de 136 personnes.

La réponse du mouvement syndical, surtout du COSATU, à la violence et aux attaques des patrons contre ses adhérents, a été limitée par son attitude de soutien au règlement négocié.

En préparation de son IVe

Congrès, prévu pour juillet 1991, une discussion a commencé chez les militants du COSATU sur le rôle que joueront les syndicats dans une Afrique du Sud post-apartheid. Alors que s'ouvrait un débat pour savoir si les dirigeants syndicaux pouvaient aussi occuper des postes de direction dans des organisations politiques, une discussion tout aussi importante s'est ouverte concernant les relations entre les syndicats et les patrons. Une école de pensée de plus en plus répandue dans la direction du COSATU, basée sur les recherches et les analyses de l'influent "groupe sur les tendances économiques" soutient que le mouvement syndical doit passer de l'"abstentionnisme militant" à la recherche d'accords avec les patrons et à la participation ouvrière.

A la base de ce nouveau mode de pensée, on trouve l'idée que la route vers le destruction.

Ce nouveau "réalisme" est apparu lors du récent congrès du Syndicat national des travailleurs des mines (NUM), fort de 270 000 membres. Confronté à la pers pective d'une réorganisation de l'industrie minière par le capital, qui aura comme conséquence des milliers de licenciements, le syndicat propose l'organisation d'une rencontre avec la Chambre des mines et le gouvernement pour discuter du futur de l'industrie minière. Cette rencontre devrait déboucher sur un accord conjoint pour la reconstruction de l'industrie, et serait le précurseur de l'ère de la participation ouvrière à la reconstruction de l'économie sud-africaine. Lors de son congrès, le NUM a abandonné la ligne dure sur la nationalisation des mines — politique héritée de la Charte de la liberté de l'ANC — qu'il avait adoptée il y a quatre ans, en s'appuyant sur le bilan désastreux des nationalisations excessives en Afrique et en Europe de l'Est.

Lors d'une réunion récente sur les restructurations économiques organisée par le syndicat des mécaniciens affilié au COSATU, le National Union of Metall Workers (NUMSA), l'idée de la signature d'un contrat social entre les syndicats, le gouvernement et les patrons a été débattue. Les implications d'une telle démarche ont été résumées par Karl Von Holdt, journaliste du Bulletin du travail sud-africain : « Si les travailleurs et les syndicats commencent à prendre des responsabilités pour [soutenir] la croissance économique et le développement, ils devront lutter pour plus de productivité et moins de grèves dans l'industrie » (5).

Depuis les manifestations unitaires pour l'assemblée constituante du ler février 1991, il y a eu peu de mobilisations de masse, que ce soit autour de cette question ou d'une autre.

Le mouvement de masse a le tournis

La Ligue des femmes de l'ANC a appelé à une action de masse pour protester contre la violence durant la première semaine de mai ; cependant, dans la plupart des régions du pays, cela a été très peu repris. Après la date limite du 30 avril fixée par l'ANC pour la libération de tous les prisonniers politiques et le retour des exilés, et alors que les emprisonnés et les réfugiés étaient encore nombreux, la Ligue des jeunes de l'ANC a organisé des manifestations, occupé des ambassades et des bureaux du gouvernement ; certains détenus politiques ont entamé des grèves de la faim — mais ce mouvement reste très

Une partie du problème réside dans le fait que les organisations démocratiques de masse sont en retrait depuis la levée de l'interdiction qui frappait l'ANC, le PAC et le SACP. De nombreux militants syndicaux et de quartier se consacrent maintenant à la construction des structures de l'ANC. En mars 1991, la direction de l'ANC a réussi à pousser le Front d'unité démocratique (UDF) à se dissoudre — ce front d'organisations sous son contrôle avait joué un rôle clé dans le soulèvement populaire de 1985-1987.

Les militants sont de plus en plus convaincus que la mobilisation de masse n'est plus encouragée par la direction et qu'elle est seulement subordonnée à la tactique visant à faire avancer les négociations. La perspective de reconstruire le mouvement de masse et de donner du pouvoir aux organisations de la société civile — les organisations de quartier, de jeunesse, etc. — a été abandonnée.

Il est évident que la violence a affaibli le mouvement populaire ; mais la recherche d'un accord négocié par le principal courant du mouvement populaire empêche encore plus les masses de développer une stratégie pour faire face à l'offensive de l'Etat. Le rapport de forces est de plus en plus favorable au gouvernement et aux patrons. Les prochains congrès de l'ANC et du COSATU montreront jusqu'où est

15 mai 1991

5) SALB, mars 1991.

Inprecor n° 331 du 24 mai au 6 juin 1991 =

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