DIx ANS plus tard, la diffé-
rence salariale dans des emplois identiques ou analogues reste en moyenne de 30-32 %, selon les chiffres officiels. Et, selon une tradition parlementaire bien suisse, la loi d'application de l'article constitutionnel n'est pas encore élaborée, ce qui laisse une liberté de manœuvre complète au patronat, qui multiplie les appellations différentes de postes de travail équivalents suivant qu'une femme ou un homme l'occupe. Les quelques travailleuses qui osent se risquer à engager une procédure judiciaire contre leur employeur doivent disposer d'un élément concret pour indiquer la différence salariale. Or, en Suisse, le secret des salaires individuels est une valeur aussi appréciée que le secret bancaire.
Face à cette situation, l'idée d'une grève des femmes a germé, d'abord dans un cercle restreint d'ouvrières de l'horlogerie, pour aboutir à une proposition officielle de « grève des femmes pour le 14 juin 1991 » lors du congrès de l'Union syndicale suisse (la centrale syndicale majoritaire, liée à la social-démocratie) en octobre 1990.
La grève fuchsia
Le 14 juin 1991 fut — sous le slogan « Les femmes croisent les bras, le pays perd pied » — une journée exceptionnelle dans un pays où la "paix du travail", la paix sociale, a valeur de symbole national. Ce sont plusieurs centaines de milliers de femmes qui ont participé à cette journée de protestation. Les étaient multiples.
Les grèves effectives furent limitées, mais plus nombreuses que prévues, d'autant plus que les directions des syndicats mirent l'accent sur des formes d'activités contournant en partie la grève proprement dite. Néanmoins, les interruptions de travail furent très nombreuses. Elles donnèrent l'occasion aux femmes de divers secteurs économiques (commerce, industrie, bureaux, hôpitaux, services sociaux, universités, radios, etc.) d'engager des actions telles que l'occupation d'un hall
SUISSE
Le 14 juin 1971, la "démocratie témoin" helvétique, selon un cliché fort répandu, a accordé le droit de vote aux femmes. Dix ans plus tard, la Constitution était modifiée dans son article 4, spécifiant : « L'homme et la femme sont égaux en droits. La loi pourvoit à l'égalité, en particulier dans les domaines de la famille, de l'instruction et du travail. Les hommes et les femmes ont droit à un salaire égal pour un travail de valeur égale. »
Charles-André UDRY d'entrée ou d'une cantine pour discuter des inégalités, rédiger des cahiers de revendications, distribuer des badges, des tee-shirts, des tracts, etc. La grève avait une couleur : le fuchsia. Ainsi, le 14 juin, dans les rues et les lieux de travail, cette teinte dominait. Le trait le plus significatif : la multiplicité des initiatives spontanées de groupes de femmes, préparées certes par l'agitation, durant un mois, de quelques 99 collectifs de femmes qui
"quadrillaient" le pays. Le patronat ne s'est pas trompé : ses attaques contre la grève étaient vigoureuses. Il comprenait qu'une revendication disposant d'une forte légitimité pouvait devenir le moteur d'un type de luttes et de mobilisations qu'il croyait — comme de nombreux bureaucrates syndicaux - "dépassé par l'histoire".
Dans toutes les villes, de grandes manifestations ont eu lieu. Plus de 3 000 femmes occupèrent la Place fédérale à
Berne — où se trouvent les bâtiments du
Parlement et du gouvernement — empêchant les invités (de Dietrich Gentscher à Xavier Perez de Cuellar, en passant par Catherine Lalumière) à la Journée internationale du 700e anniversaire de la Confédération suisse d'entrer par la grande porte ! Le dixième anniversaire de l'(in)égalité s'imposait face au 700e anniversaire du mythe de la création de la Confédération suisse. Dix ans d'inégalités : ça suffit :
Durant cette journée, les principales revendications qui s'affirmèrent révèlent l'ensemble des discriminations qui frappent les femmes: salaires inégaux et concentration dans les secteurs à bas salaires, formation professionnelle (l'essentiel des jeunes femmes sont canalisées vers huit professions), difficultés de réinsertion professionnelle après une interruption du travail, discriminations au plan des responsabilités professionnelles, manque de crèches, désavantages dans la sécurité sociale, division des tâches ménagères, etc.
Lors d'une enquête réalisée auprès de la population masculine et féminine, 43 % des personnes interrogées jugèrent justifiée l'utilisation de la grève pour mettre fin à des inégalités considérées intolérables. Il y a là un révélateur de la légitimité acquise par la lutte pour l'égalité entre hommes et femmes, et de la perte de légitimité d'institutions qui donnent un statut constitutionnel à l'égalité et se refusent à l'appliquer.
Le 14 juin 1991 apparaît comme un premier round, victorieux. Les déclarations patronales faites le 15 juin montrent qu'il faut préparer un deuxième round : le patronat n'est pas prêt d'accepter une loi qui admette le renversement du fardeau de preuve en faveur de la travailleuse qui engage une procédure juridique et la protection contre le licenciement de toute salariée qui entamerait une telle procédure. Face à cet entêtement des patrons — qui saisissent aussi la dynamique d'une revendication égalitaire au moment où le salaire au mérite est porté aux nues —, une deuxième mobilisation, encore plus massive, plus directe, pourrait bien prendre forme. *
20 juin 1991