Inprecor 1974–2004

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COREE DU SUD

Pas de répit au pays du "matin calme"

· Inprecor n° 334, 5 juillet 1991 · p. 6-8, 8-9 · 3 757 mots

Japon et Corée Syndicalisme Femmes

Le Parti démocrate-libéral, au pouvoir, a remporté les élections locales du 21 opposition bourgeoise n'a obtenu, lui, que 165 sièges. Pourtant, le printemps fermeté à l'égard des mouvements oppositionnels, il avait finalement été obligé de du "matin calme"

juin 1991 ; il contrôle 564 des 866 sièges. Le Nouveau parti démocrate, avait été "chaud"...

Le 24 mai, le président sud-coréen Roh Tae-woo avait nommé un nouveau

Premier ministre et remanié le gouvernement. Après plusieurs semaines de céder. C'était la réponse à une vague croissante de mobilisations étudiantes, déclenchée par la mort sous la torture, le 26 avril, de Kang Kyung-dae, un étudiant âgé de vingt ans arrêté par la police lors d'une manifestation.

Enzo TRAVERSO

LA BRUTALITE de la répression policière, la radicalisation du mouvement étudiant et l'augmentation alarmante des de l'intransivictimes geance gouvernementale ont à nouveau plongé le pays dans le chaos et dans une spirale de violence qui ne pouvait continuer au risque de déstabiliser en profondeur le régime — une nouvelle fois, Séoul et les principales villes du pays ont été le théâtre d'affrontements sanglants entre plusieurs dizaines de milliers, voire quelques centaines de milliers, de manifestants et les unités spéciales anti-émeutes.

Selon l'estimation unanime de la presse internationale, les mobilisations étudiantes de ces dernières semaines ont été les plus importantes depuis l'accession au pouvoir de Roh Tae-woo, il y a quatre ans, après les premières élections libres suite à la chute du régime militaire de Chun Doo-hwan (1). Cette fois-ci, la révolte était alimentée en premier lieu par la mort successive de huit étudiants, qui s'étaient immolés par le feu pour protester contre l'absence de libertés et demander la démission du Premier ministre, considéré comme le principal responsable de la répression policière.

Le prestige international du gouvernement sud-coréen et de son président semble être à la hausse depuis trois ans, grâce à l'image de modernité diffusée lors des Jeux olympiques de Séoul de 1988 ;

aux marges de manœuvre d'autant plus importantes que le nouveau rang économique du pays peut permettre à un régime traditionnellement totalement inféodé aux Etats-Unis aux difficultés croissantes — économiques et politiques — de la Corée du Nord à la suite des événements de 1989 en Europe de l'Est ; et, enfin, grâce à une habile politique étrangère qui a permis à Séoul de rétablir les relations diplomatiques et de développer des échanges commerciaux intensifs avec l'URSS et tous ses anciens alliés.

Des airs de

"grande puissance"

La visite de Roh Tae-woo à Moscou, en décembre 1990, qui a débouché sur un accord prévoyant un prêt à l'URSS de 3 milliards de dollars, a même fait apparaître le président sud-coréen comme le leader d'une grande puissance (ce qui, évidemment, est loin d'être le cas). Les relations inter-coréennes ont connu une mutation profonde au cours des trois dernières années à l'avantage de Séoul, comme le montre la récente décision de Pyongyang d'abandonner son opposition à une admission simultanée des deux Corée aux Nations Unies, afin d'éviter une entrée unilatérale de Séoul (2).

Cependant, ce prestige international accru s'accompagne d'une instabilité permanente à l'intérieur du pays, où la tension politique demeure forte. D'une part, en Corée du Sud, personne n'a oublié que, en sa qualité de général de l'armée, Roh Tae-woo participa au coup d'Etat militaire qui porta au pouvoir Chun Doo-hwan (l'ancien dictateur et un des personnages les plus haïs de toute l'histoire de la Corée moderne), en 1980. D'autre part, les mouvements sociaux — ouvrier et étudiant — risquent d'exploser à tout moment et maintiennent un haut niveau de mobilisation. Le projet (très similaire à celui mis en œuvre dans plusieurs pays latino-américains) de faire de la Corée du Sud un régime démocratique sous tutelle militaire (3), peut s'appuyer sur un niveau de vie élevé mais se heurte à des tensions sociales constantes.

Un mouvement étudiant divisé

Très respectés et souvent considérés comme l'incarnation de la conscience nationale, dans un pays où les lettrés (Sa) constituaient traditionnellement une sorte de "caste" située au sommet de la hiérarchie sociale, les étudiants ont toujours été à l'avant-garde de la lutte pour la démocratie : de 1960, lorsqu'ils firent tomber le régime militaire de Syng Man-rhee, jusqu'en 1987, où leur action fut le détonateur d'une vaste mobilisation sociale qui imposa la fin du régime corrompu de Chun Doo-hwan et le passage à un système politique plus démocratique.

Traversé aujourd'hui par différents courants qui couvrent tout le spectre da la gauche — de la social-démocratie au trotskysme, en passant, bien sûr, par la pensée du maréchal Kim Il-sung — le mouvement étudiant semble plus ou moins converger autour de quelques revendications majeures, telles le respect de la démocratie et la libération des nombreux prisonniers politiques, le retrait des troupes américaines (40 000 soldats) qui stationnent dans le pays depuis la fin de la guerre civile et qui sont unanimement perçues comme le symbole d'une ancienne dépendance "coloniale" de plus en

1) International Herald Tribune, 30 avril 1991, et Le Monde, 15 mai 1991.

2) Voir Inprecor n° 303 du 23 février 1990 et également Le Monde, 29 mai 1991.

3) Voir Bruce Cummings dans la New Left Review de février 1989 et Daniel B. Schirmer, "Korea and Philippines. A Century of US Intervention", Monthly Review, n° 1, 1991.

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plus insupportable et, enfin, la réunification de la péninsule.

Sans être ni dirigé ni manipulé par Pyongyang, en dépit d'un certain nombre de liaisons indéniables, un courant important du mouvement étudiant se réclame de la pensée du djoutche ("l'identité", doctrine nationale nord-coréenne depuis 1955) et regarde le régime installé au nord du 38e parallèle comme un modèle de libération nationale. Ce courant prône une idéologie fondée sur un mélange hétéroclite de marxisme et de confucianisme, débouchant sur une forme de nationalisme non dépourvue d'accents xénophobes, qui confond l'identité nationale coréenne avec le culte de la personne de Kim Il-sung.

L'exaltation populiste des masses (de peuple, minjoung) et la mystique nationale qui imprègnent ce courant, probablement le plus important au sein de la gauche radicale, sont soutenus par la combativité extrême, le courage et la détermination dont les étudiants ont fait preuve. Cela n'est qu'un élément qui explique leurs formes de protestation, parmi lesquelles l'immolation de plusieurs étudiants, dont huit sont morts jusqu'à présent. Cette pratique est issue d'une tradition bouddhique toujours vivante (bien que moins forte que dans d'autres pays asiatiques) qui résiste à la modernisation et à la sécularisation de la société et qui exalte l'idée de sacrifice. Mais cette forme de protestation s'explique surtout à la lumière de l'histoire du mouvement ouvrier sud-coréen, dont la parabole ascendante a été marquée, en 1970, par l'immolation de l'ouvrier de Séoul, Choun Tae-il, qui voulait ainsi lancer un cri de protestation contre les conditions de vie et de travail du prolétariat sud-coréen.

A côté de ce courant, appelé Libération nationale (NL), qui place au centre de son activité le mot d'ordre de la réunification nationale, il y en a un autre qui donne la priorité au soutien des luttes ouvrières et souligne l'importance des contradictions sociales en Corée du Sud. Ces deux courants, dont les origines remontent désormais à une trentaine d'années, se sont montrés capables de mobiliser en permanence plusieurs milliers d'étudiants, mais ils exercent aussi une influence culturelle considérable. Une large partie de l'intelligentsia sud-coréenne se réclame aujourd'hui du marxisme, dont les ouvrages remplissent les librairies de Séoul et Pousan. Comme c'était le cas en Europe de l'Ouest après 1968, elle est plurielle et très hétérogène, se réclamant de traditions différentes et se nourrit d'une culture révolutionnaire dans laquelle on trouve le meilleur et le pire, de Walter Benjamin à Kim Il-sung. Publiée clandestinement, = Inprecor n° 334 du 5 au 18 juillet 1991 une Anthologie des écrits du maréchal nord-coréen connaît toujours une très large diffusion et peut facilement être achetée sur tous les campus universitaires. En revanche, depuis la suppression (presque totale) de la censure, il y a trois ans, on trouve en traduction coréenne pratiquement l'ensemble de la tradition de pensée marxiste dans les librairies, de Marx à Trotsky, de Rosa Luxemburg à Lukacs, de Gramsci à Marcuse, de l'Ecole de Francfort à la New Left Review, d'Althusser à Mandel. Il est intéressant de condition ouvrière restent un best-seller en Corée du Sud (grâce aussi à son exemple d'intellectuelle révolutionnaire qui fit le choix de travailler à l'usine).

Les geôles sont pleines

Un des éléments qui contribuent à maintenir élevé le niveau de mobilisation politique (non seulement des étudiants mais, en général, de l'opinion publique démocratique) est le très grand nombre de prisonniers de conscience qui gisent dans les geôles sud-coréennes. Comme c'était prévisible, la pratique du gouvernement de Roh Tae-woo a été aux antipodes de ses déclarations du printemps 1987, lors de la campagne électorale qui le porta au pouvoir. A l'époque, il avait affirmé que « la sécurité nationale ne sera plus un prétexte pour limiter la liberté et les droits de l'homme dans ce pays ». Aujourd'hui, 398 détenus, soit 32% du nombre total des prisonniers politiques, ont été arrêtés grâce à la loi sur la sécurité nationale, imposée il y a quarante ans pour mettre le mouvement communiste dans l'illégalité et empêcher toute forme de solidarité avec la Corée du Nord. Globalement, il y a aujourd'hui en Corée du

Sud environ 1 300 prisonniers politiques, soit une moyenne de 3,7 arrestations par jour depuis le mois de février 1988, date à laquelle l'ouverture démocratique a laissé la place à une nouvelle vague répressive. Il s'agit, dans la grande majorité des cas, d'étudiants (567) et d'ouvriers (430).

Une répression sélective

On compte parmi eux les principaux dirigeants et activistes du mouvement étudiant (Chondaehyup), du mouvement pour la réunification nationale (Chunminryun) et surtout des nouveaux syndicats (fédérés à l'échelle nationale dans l'organisation Chonohyop) (4).

Il faut aussi signaler la présence, parmi les prisonniers, de 151 communistes déclarés qui n'ont jamais voulu renier leurs idées et dont certains sont incarcérés depuis plusieurs décennies (leur situation est constamment dénoncée par Amnesty International dans son rapport annuel). En fait, ce nombre de 1 300 prisonniers n'est que la pointe de l'iceberg de la répression, car il faut y ajouter les centaines de militants arrêtés pour des périodes plus limitées lors de manifestations de rue ou d'affrontements avec la police : en 1990, par exemple, plus de 500 étudiants ont été arrêtés pour avoir lancé des cocktails molotov (une pratique désormais beaucoup plus populaire que les arts martiaux du taekoundo dans la jeunesse).

Il est aussi significatif de noter que l'ampleur de la protestation a fini par ébranler les unités spéciales anti-émeutes, parmi lesquelles 22 soldats ont été arrêtés pour avoir refusé de participer à des actions répressives.

La lutte pour la libération des prisonniers de conscience a été au centre de la scène politique sud-coréenne à la suite de la condamnation, au début de l'année dernière, de Im Su-kyong, une jeune étudiante âgée de vingt-deux ans, et du révérend Moon Ik-hwan, âgé de soixante et onze ans, coupables de s'être rendus en Corée du Nord pour prôner la réunification du pays. Une fois rentrés à Séoul, où ils savaient ne pas pouvoir échapper aux sanctions de la loi sur la sécurité nationale, leur arrestation suscita un immense émotion (5). Le régime de Roh Tae-woo ne pouvait que les condamner, tout en sachant que cela en ferait des héros nationaux. Ils ont donc été condamnés à dix ans de prison ; mais leur procès a provoqué d'imposantes mobilisations de solidarité et la sentence a été réduite à cinq ans.

La répression a profondément touché

4) Voir Korea Report. News and Analysis of Korean Affairs, n° 1, Washington, 1990 et Inprecor n° 309 et 319 des 18 maiet 23 novembre 1990.

5) Voir Inprecor, n° 303 du 23 février 1990.

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litaire de Chun Do-hwan. En général, l'âge moyen de ses dirigeants tourne autour de trente ans. C'est une classe ouvrière jeune, qui a connu une répression très dure mais qui n'a jamais subi de défaite majeure. Au contraire, elle a été capable d'arracher des conquêtes importantes concernant les salaires (des augmentations de l'ordre de 20 % par an depuis 1987), la journée de travail (qui a été réduite) et les conditions de travail (pour faire face à la tragédie de 15 000 morts dans des accidents au cours de la dernière décennie, dont 2 236 en 1990) (7).

Femmes et syndicalistes

Les femmes sont nombreuses au sein de Chonohyop, qui a intégré dans son programme les revendications du "droit à la maternité" (une période de congé payé après l'accouchement, durant laquelle l'employeur ne peut pas licencier les travailleuses) et de l'abolition de toute discrimination sexuelle (aujourd'hui, la grande majorité des travailleuses sont des jeunes femmes célibataires, dont les salaires sont encore considérablement inférieurs à ceux des hommes, à travail égal).

Concentrées essentiellement dans le textile et dans l'électronique, les femmes forment la couche la plus exploitée de la classe ouvrière sud-coréenne : on estime que 98 % des ouvrières travaillent au-delà des limites fixées par la loi (41,5 % plus de 9 heures et 22,5 % plus de dix heures par jour). Cela provoque des maladies professionnelles comme l'anémie, qui touche 12,7 % des femmes travaillant à l'usine (8). Les bastions de Chonohyop sont donc les très grandes entreprises du pays, qui ont été le théâtre des luttes les plus dures au cours de ces dernières années. Pour ne donner que quelques exemples, les syndicats fédérés dans Chonhoyop organisent 20 000 ouvriers dans l'industrie sidérurgique de Pohang; 19 500 dans les chantiers navals Hyundai d'Ulsan ; 13 500 dans les usines automobile Daewo d'Incheon, dans la banlieue de Séoul ; 10 150 dans les chantiers navals de Daewo, à Geoje (9). Dans leur ensemble, 16 syndicats de très grandes entreprises fédérés dans Chonohyop, rassemblant au total 109 000 travailleurs, ont organisé, le 9 décembre 1990, une

6) Voir Inprecor, n° 309, mai 1990.

7) Voir la revue pro-gouvernementale East Asian Review. Korea and World Affairs, n° 4, 1990.

8) Korea Labor, KRIC Monthly Newsletter, Séoul, n° 4, décembre 1990.

9) Korea Labor, op. cit.

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le mouvement ouvrier. Au début 1990, le congrès de fondation de Chonohyop, réuni à Souwon, dans la banlieue industrielle de Séoul, avait été dissout par la police qui arrêta plusieurs de ses dirigeants.

Un an de syndicalisme indépendant

Un an et demi plus tard, ce syndicat peut considérer comme un succès important le fait de s'être maintenu, en dépit de la répression qui l'a si durement frappé. Il organise aujourd'hui 190 000 ouvriers regroupés en 14 fédérations régionales, comprenant plusieurs syndicats de catégorie. Il reçut son baptême du feu quelques mois après sa création, lors de la grève d'une des plus grandes entreprises sud-coréennes, les chantiers navals Hyundai d'Ulsan, où ses militants jouèrent le rôle de direction et d'organisation qui permit aux ouvriers de tenir tête pendant deux semaines à 18 000 policiers armés (6). Cette grève reçut le soutien d'environ 200 000 ouvriers de tout le pays.

Chonohyop demeure une force minoritaire au sein du mouvement ouvrier, où ses membres ne représentent qu'une petite fraction de la force de travail (environ 10 millions de salariés) et moins d'un tiers des effectifs de la principale centrale syndicale (la Federation of Korean Trade Unions, FKTU, modérée, reconnue par le gouvernement). Ce qui a permis à Chonohyop de se maintenir, en dépit de l'arrestation de la quasi totalité de son groupe dirigeant, c'est surtout son enracinement, fruit de sa détermination et de son militantisme, dans les principaux bastions du mouvement ouvrier, au cœur des concentrations industrielles du pays.

Au cours de l'année 1990, ses militants ont remplacé les anciens délégués d'entreprise lors des élections syndicales, qui se sont déroulées dans quelques unes des plus grandes sociétés sud-coréennes, comme les chantiers navals et les usines automobile Daewo. Ce phénomène devrait s'étendre au cours de cette année.

Chonohyop est donc un syndicat d'avant-garde, minoritaire mais désormais capable de diriger les luttes des secteurs structurellement plus forts et politiquement plus combatifs du mouvement ouvrier. Bien que toujours frappées par la répression, ces organisations ont désormais obtenu une légitimation auprès de l'ensemble des travailleurs qui a obligé les directions des entreprises à les reconnaître malgré l'attitude intransigeante du gouvernement.

Chonohyop est le produit d'une nouvelle génération ouvrière, née avec le "miracle" économique sud-coréen, formée par les luttes des années 80 et radicalisée par le combat contre la dictature mi-

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conférence afin de créer une coordination nationale.

Ils ont décidé de lancer une campagne nationale autour de quatre axes fondamentaux : la création d'un mouvement unitaire contre la législation anti-grève et la répression antisyndicale ; la défense de l'unité et de l'indépendance du mouvement syndical démocratique ; le renforcement des initiatives de solidarité entre les syndicats des grandes entreprises dans les différentes régions du pays ; l'encouragement d'un mouvement social autour de revendications qui ne sont pas directement liées à la vie des entreprises mais qui concernent les services et la qualité de la vie (transports, crèches, sécurité sociale, etc.). Le dirigeant de cette nouvelle coordination nationale, Pack Sun-hwan, président de Chonohyop aux chantiers navals d'Hulsan, est âgé de 31 ans. Bien que déclarée illégale et menacée de dissolution par le gouvernement, cette fois-ci, la conférence a pu se dérouler régulièrement.

Une économie concentrée

L'importance de cette coordination apparaît de façon évidente lorsque l'on regarde la structure de l'économie sud-coréenne, qui est sans doute l'une des plus concentrée du monde. Quelques grands conglomérats (chaebol), dans lesquels on trouve plusieurs entreprises couvrant pratiquement toutes les branches de la production, contrôlent toute l'économie de la péninsule. En 1990, les ventes globales des produits des quatre principaux chaebol (Samsung, Hyundai, Lucky Goldstar et Daewo) atteignaient le chiffre de 135 milliards de dollars, soit plus de la moitié du Produit national bruit (PNB) sud-coréen (10).

La concentration extrême de l'économie, bâtie autour de quelques grands conglomérats, qui ont connu une énorme extension dans les vingt-cinq dernières années, constitue l'un des problèmes majeurs que la Corée du Sud devra résoudre dans l'avenir immédiat. Le développement horizontal et extensif des chaebol en fait des structures économiques assez fragiles, incapables de faire face à une concurrence internationale de plus en plus aiguë. Pour garder sa place sur le marché mondial, la Corée du Sud doit diversifier sa production et en améliorer la qualité, ce qui implique un développement du niveau technologique actuel. = Inprecor n° 334 du 5 au 18 juillet 1991

Le miracle économique du "dragon sud-coréen" était largement fondée SUr l'industrie lourde et sur d'autres secteurs à basse intensité de capital, qui ont permis la création de secteurs économiques plus avancés. Grâce à des mesures protectionnistes draconiennes, ces produits ont pu couvrir totalement le marché intérieur (où voitures, télécommunications et électronique sont tous rigoureusement Made in Korea) mais sont encore loin de pouvoir s'imposer sur le marché mondial.

D'autre part, l'existence de très grandes concentrations industrielles favorise l'organisation et l'extension rapide des luttes ouvrières, comme l'expérience de ces dernières années l'a aisément démontré. Si les grèves de Hyundai et Dae-wo s'étendent aux entreprises de quelautres chaebol, toute l'économie sud-coréenne peut être immédiatement paralysée.

Voilà ce qui explique les conquêtes salariales foudroyantes des travailleurs sud-coréens pendant ces trois dernières années. Après la chute de la dictature militaire et l'élargissement du marché intérieur à cause du développement économique atteint par le pays, la "question ouvrière" ne peut plus être résolue, comme auparavant, tout simplement par la répression. Dans ce contexte, les conglomérats qui avaient assuré le miracle économique révèlent toutes leurs faiblesses.

Il s'agit d'ailleurs de problèmes auxquels l'industrie des pays occidentaux a déjà été confrontée. Tant aux Etats-Unis (Ford et General Motors à Detroit) qu'en Europe (Fiat à Turin), les groupes industriels plus importants tendent à réduire les très grandes concentrations productives. Le gouvernement sud-coréen exerce actuellement de fortes pressions sur les chaebol pour les convaincre de se spécialiser dans des domaines différents et de réduire leurs concentrations. Or, la nécessité d'une restructuration commence à devenir pressante, car le taux de croissance économique de la Corée du Sud — tout en demeurant très élevé par rapport aux standards des pays capitalistes plus développés de l'Occident - connaît un déclin constant depuis trois ans (il devrait atteindre entre 3 et 7 % en 1991, selon différentes estimations). La croissance des exportations, longtemps au cœur du boom sud-coréen, était de 36 % en 1987, de 28,4 % en 1988, mais elle est tombée à 3 % en 1989 et 1990 (11). Pour cette année, le gouvernement se donne le but de limiter l'augmentation du salaire minimum à 12,3 %, alors que les syndicats demandent une augmentation de 19 % (12).

Le Parti populaire

Evidemment, rien de comparable au Parti des travailleurs (PT) brésilien n'existe actuellement en Corée du Sud, mais la naissance de Chonohyop a déjà été suivie, en novembre 1990, par la création du Parti populaire (Minjoungdang), qui constitue une expression politique du nouveau mouvement ouvrier indépendant. Il est appuyé par le mouvement étudiant et surgit à partir d'une vague de luttes comme le PT.

Son leader, Jon Ki-piong, jouit d'une grande popularité dans le pays et tous ses dirigeants — parmi lesquels se trouvent de nombreux cadres ouvriers mais aussi des étudiants et des intellectuels — ont déjà séjourné à plusieurs reprises dans les prisons sud-coréennes. La méfiance manifestée jusqu'à présent par le courant djoutchéen à l'égard du Parti populaire (les militants nationalistes appuient Minjoungdang sans y adhérer), qui revendique, bien sûr, la réunification nationale mais ne la place pas au centre de son programme, pourrait préserver son indépendance (son programme reprend les lignes générales de celui de Chonohyop — voir encadré en p. 8). Tout en s'appuyant sur les syndicats, il rassemble différentes sensibilités politiques : on y trouve, entre autres, non seulement des secteurs de la gauche et de l'intelligentsia marxiste (dans leurs différentes composantes), qui demeurent minoritaires, mais aussi des courants chrétiens (surtout catholiques), du mouvement paysan, des associations de femmes et des militants de la gauche du mouvement pour les droits civiques, qui dénoncent la censure et luttent pour la libération des prisonniers politiques.

Minjoungdang est encore un parti en formation, mais ses militants discutent déjà de la possibilité de participer aux prochaines élections avec des listes indépendantes. Apparemment, le Parti populaire n'a pas encore précisé son attitude à l'égard de Kim Dae-jung, le principal leader de l'opposition libéral-démocratique, la seule force d'opposition au régime présente aujourd'hui dans le Parlement sud-coréen. *

20 juin 1991 10) Financial Times, 10 avril 1991 11) Financial Times, 10 avril 1991. 12) Korea Labor, op. cit.

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