masses opprimées d'Irak, en particulier des Kurdes — comme on l'a vu à la fin de l'opération "Tempête du désert", quand le régime de Saddam Hussein a pu
Voici le témoignage de Saman, Kurde irakien, qui a visité son pays natal durant
Les oubliés de la guerre
Voilà un an, l'impérialisme nord-américain et ses alliés dénonçaient haut et fort leur peur des ambitions du dietateur irakien Saddam Hussein. Mais ils craignaient encore plus les effets de tout mouvement de révolte réussi des librement réprimer les soulèvements du Sud de l'Irak et des Kurdes (1).
l'été 1991 ; il revient notamment sur le soulèvement kurde de mars 1991 et sur la situation actuelle.
TEMOIGNAGNE
APRES l'accord de paix d'août 1988 marquant la fin de la guerre avec l'Iran, le régime irakien lança une grande offensive contre les
Kurdes. Les forces militaires irakiennes effacerent de la carte 4 000 villages et
20 villes moyennes kurdes ; à 60 reprises, des gaz chimiques furent utilisés contre les
Kurdes. Le mouvement armé kurde et de nombreux civils durent fuir à travers les montagnes en direction de l'Iran et de la
Turquie.
Aujourd'hui, pour la première fois, il existe des zones kurdes libérées en Irak.
Selon Saman, les Kurdes contrôlent les deux tiers du Kurdistan. Depuis son départ de la région, les villes d'Erbil et de Sulaimaniya ont été reprises par les Kurdes. « Beaucoup de ceux que j'ai rencontrés pensaient qu'il y avait quelque chose à faire et à construire.
Dans l'ensemble de l'Irak, la population est plus courageuse qu'avant car l'appareil répressif du régime s'est effondré. La police de Saddam Hussein et les forces armées ne contrôlent plus grand chose. Les gens qui ont occupé les bâtiments de la police durant le soulèvement ont brûlé toutes les archives contenant des renseignements sur les dissidents. »
La guerre lancée par l'armada impérialiste contre l'Irak, en 1991, a eu des effets moins graves au Kurdistan que dans le reste du pays:
« Il n'y avait pas là de cibles stratégiques et les bases militaires sont à l'extérieur des grandes villes. La ville de Kirkouk
KURDISTAN a cependant été bombardée une fois. Il y a eu des centaines de morts, mais les attaques ont été moins intensives que dans le Sud.»
La rébellion kurde
Début mars 1991, quand la défaite de Saddam Hussein est devenue évidente, la rébellion kurde a commencé. « C'est parti de la ville de Rahnia. Quelques dizaines de manifestants ont défilé dans les rues dès l'annonce de la défaite de Saddam, à l'initiative, paraît-il, d'un petit groupe communiste. En quelques heures, toute la ville s'est soulevée et la population a occupé les casernes militaires voisines. Puis, la révolte s'est étendue de ville en ville. Ce fut un soulèvement spontané.
» Au départ, des petits groupes étaient très actifs ; ensuite, les "ânes" [nom péjoratif des milices kurdes, ndlr] sont entrés dans la danse (2). La direction des "ânes" suivait Saddam Hussein, mais leur base était entièrement constituée d'hommes ayant refusé d'aller faire la guerre. Ainsi, quand la révolte a démarré, beaucoup d'entre eux ont tourné leurs armes contre le régime. Ensuite, la direction des "ânes" s'est également rangée du côté du peuple, parce que, dans tout l'Irak, les gens pensaient : "Saddam est fichu."
» La rébellion s' est rapidement développée. Fin mars 1991, Kirkouk, la plus grande ville du Kurdistan, est tombée. Ses habitants se sont soulevés alors que les forces armées kurdes approchaient. Les soldats gouvernementaux ont alors jeté leurs fusils et ont fui. Dans beaucoup de villes, les gens ont formé des comités, avec des représentants élus pour diriger les combats de rue et contrôler la distribution des rations alimentaires. »
Saman souligne que les grandes organisations kurdes, qui ont traditionnellement dirigé la lutte — le Parti démocratique du Kurdistan (PDK) de Massoud Barzani et l'Union patriotique du Kurdistan (UPK) de Jalal Talabani —, n'avaient pratiquement pas d'influence sur la rébellion à ce moment-là. Son amertume est manifeste, quant à leur action durant la rébellion : « Ils ne sont pas revenus avant la libération de la moitié du Kurdistan. Quand la population a pris Kirkouk, Barzani et Talabani sont rentrés et ont essayé d'organiser des rassemblements. Il ne leur restait presque plus rien, ni forces armées, ni base populaire. Leur premier objectif a été de reprendre le contrôle du mouvement de masse.
» Au lieu de renforcer les comités pour développer le soulèvement, ils les ont combattus car ils les voyaient comme des concurrents. A Sulaimaniya, ces organisations ont même utilisé des armes pour attaquer les comités. Dans le même temps, ils ont complètement accaparé l'alliance avec les Etats-Unis pour "négocier" un Etat kurde pour eux. »
Saman est aussi très critique envers les directions de ces deux organisations parce qu'elles n'ont pas préparé la résistance à la contre-offensive de Saddam Hussein, que tout le monde prévoyait : « Ils n'ont pas utilisé le potentiel du mouvement de masse, ni la force du soulèvement. C'est encore plus incompréhensible si l'on tient compte du niveau d'éclatement de l'armée irakienne, dont les soldats se demandaient : "Pour qui nous battons-nous" ? »
Sanglante contre-offensive
Saddam Hussein et son armée ont lancé sa contre-offensive au début avril 1991, utilisant des hélicoptères contre Kirkouk : « Ils ont commencé par les airs, comme ils l'avaient appris des Nord-Américains. Ensuite, ils ont utilisé des missiles Sol-Sol, du type des Scud, mais avec une portée plus réduite. La destruction de Kirkouk a été massive, certains quartiers ont été enterrés.
» Les gens ont pris la fuite. Il y a eu une réaction en chaîne : quand les fuyards atteignaient les villes plus au nord, leurs habitants partaient aussi. Au moins 2,5 millions de Kurdes ont fui vers l'Iran ou la Tur-
La contre-offensive irakienne s'est arrêtée à une dizaine de kilomètres au nord d'Arbi, à cause, selon Saman, des réactions de l'opinion internationale et du fait que les
1) Voir Inprecor n° 328 et 329 des 12 et 26 avril 1991.
2) Tous les régimes ont essayé de recruter des Kurdes à leurs fins. Lors de la guerre contre l'iran, de nombreux Kurdes ont fui dans les montages plutôt que de rejoindre l'armée. Saddam leur a offert une solution, leur permettant de rentrer dans les milices kurdes. Ainsi, avant la rébellion, il y avait 300 000 hommes armés au Kurdistan.
forces kurdes, retranchées dans les montagnes, recommençaient à se battre.
Le 18 avril 1991, l'armée des Etats-Unis est arrivée au Kurdistan et a commencé à former des "zones de sécurité" au nord du pays pour les Kurdes : « Ils ont annoncé qu'ils venaient protéger les Kurdes, mais, en fait, leur seul but était de résoudre le problème des réfugiés, qui risquait de menacer la Turquie. »
Lors de la visite de Saman dans les zones libérées, des geants kurdes et Saddam Hussein à Bagdad. Il critique le secret qui entoure ces négociations : « Les gens savaient que les dirigeants kurdes embrassaient Saddam à Bagdad, mais on ne leur disait rien sur le résultat des négociations. Le soutien international envers les Kurdes n'avait jamais été si important, mais ils ne le savaient pas non plus. »
La responsabilité des organisations kurdes
Selon Saman, les organisations kurdes traditionelles « ne veulent pas construire un mouvement de masse, car elles craignent qu'il leur échappe. Ainsi, depuis leur retour, elles ont essayé de faire reculer le mouvement de masse et ont acheté le soutien de la direction des "ânes". . C'est aussi pour cela qu'elles ont entamé des discussions avec Saddam Hussein, dès qu'elles se sont rendues compte que les Etats-Unis et leurs
» Saddam Hussein et les dirigeants kurdes sont tout aussi affaiblis et ont donc intérêt à négocier. Les deux parties doivent gagner du temps, afin de reconstruire le
D'après Saman, au printemps 1991, il aurait été tout à fait possible de faire la jonction entre le soulèvement kurde et la rébellion du Sud du pays : « En Occident, on a dit que la rébellion du Sud était le fait des musulmans chütes, mais ce n'est pas le plus important. La révolte a commencé alors que l'armée battait en retraite, après sa défaite au Koweit. Quand les soldats sont entrés à Bassorah, il paraît qu'un officier a lancé son tank contre une statue de Saddam en hurlant : "Pendant combien de temps allez-vous rester aussi lâches ? Réveillez-vous !".
» En août 1991, des gens disaient que des centaines de milliers de civils étaient encore encerclés par l'armée de Saddam dans le Sud. Cela a été un vrai massacre. Il paraît que l'armée de Saddam a tué plus de civils en écrasant les soulèvements que l'armada occidentale durant la guerre elle-même. En Europe, l'on n'a pas rapporté qu'il y avait eu des soulèvements à Bagdad même, comme par exemple dans le faubourg populaire de Saddam City ; le gouvernement a utilisé l'artillerie au cœur même de la capitale.» Quand Saman était au Kurdistan, de nombreux réfugiés revenaient ; des camps de réfugiés longeaient toute la route depuis la frontière turque. Durant l'automne 1991, une autre vague de réfugiés est rentrée. A ce moment on trouvait encore assez de nourriture au Kurdistan car les frontières entre l'Irak et la Turquie étaient ouvertes : « Il y avait de tout au marché noir, mais très cher. » Depuis lors, le gouvernement irakien pratique un blocus économique du Kurdistan, où sévit une misère semblable à celle du reste de l'Irak.
« Les gens attendaient un vrai changement et disaient que si les négociations n'aboutissaient pas, il y aurait une autre guerre. La plupart des gens que j'ai rencontrés soutenaient les organisations kurdes, en absence d'autres alternatives ; beaucoup d'intellectuels sont critiques. »
A l'automne 1991, les négociations se sont terminées par une impasse. Saddam avait présenté une proposition d'autonomie limitée, mais la ville la plus importante, Kirkouk, centre de la zone pétrolière, devait rester irakienne. La demande kurde d'établissement de ses propres lois a été rejetée ; le pays continuerait à avoir une police, une armée et un budget communs décidés à Bagdad, à de rares exceptions près.
Le PDK de Barzani s'est dit prêt à accepter cette offre, alors que Talabani la refusait. Saman attribue cela, entre autres, aux récents contacts diplomatiques entre les dirigeants kurdes et le gouvernement turc. La Turquie a vaguement promis une espèce d'autonomie kurde dans le cadre de l'Etat turc : « Si Talabani et l'UPK croient qu'ils pourront obtenir le soutien de la Turquie, ils n'ont pas intérêt à passer des compromis. »
Saman est pessimiste, mais il n'exclut pas qu'un nouveau soulèvement éclate au Kurdistan : « Les gens que j'ai rencontrés dans les zones libérées sont prêts. Tout le monde connaît la faiblesse de l'armée gouvernementale. Il y a plus de 100 000 hommes armés kurdes dans les montagnes, qui contrôlent l'une des structures militaires les plus modernes d'Irak. »
Peu avant Noël 1991, ce projet a été
KURDISTAN confirmé par une interview donnée par Talabani, qui demandait aux Kurdes de se préparer pour une nouvelle guerre contre Saddam Hussein. « Mes amis du Sud ont évoqué l'ampleur du mécontentement. Un de mes parents de Bagdad est mort d'une brûlure peu importante après que la famille a essayé sans succès, pendant une semaine, de trouver une place dans un hôpital. La nourriture et les médicaments font cruellement défaut (3). On signale des manifestations constantes contre le régime. Même les généraux sont mécontents de Saddam.
» Certains observateurs pensent que les sanctions [internationales, ndlr] jetteront la population irakienne dans les bras de Saddam face aux menaces extérieures, mais c'est faux. Personne ne soutient Saddam — c'est lui qui a commencé la guerre, et le pays est détruit. Cependant les sanctions développeront probablement des sentiments anti-impérialistes. » *
Internationalen, décembre 1991
3) Voir Inprecor n° 345 du 31 janvier 1992.