Inprecor 1974–2004

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HAITI

Le pari d'Aristide

· Inprecor n° 348, 13 mars 1992 · p. 28 · 1 000 mots

LE 6 MARS 1992, le juge Nérette, qui occupe le fauteuil d'Aristide depuis le coup d'Etat, est apparu sur les écrans de télévision entouré de ses ministres et des chefs de l'armée. « Ils se placeraient sur la voie périlleuse de l'inconstitutionnalité », déclara-t-il dans un discours incendiaire contre les parlementaires s'apprêtant à ratifier l'accord de Washington. Il visait non seulement les parlementaires partisans d'Aristide mais aussi ceux, bien plus nombreux, qui, après s'être fait les complices du coup d Etat du 30 septembre 1991, cherchent aujourd'hui une solution négociée.

Qu'est-ce qui scandalise donc Nérette et les siens dans l'accord de Wasington ? Le Parlement doit « réinstaurer Jean-Bertrand Aristide dans l'exercice de sa fonction de président constitutionnel élu » et préparer « les conditions du retour de Jean-Bertrand Aristide en Haïti ». En outre, le Parlement doit ratifier la demande faite par Aristide à l'Organisation des Etats américains (OEA) d'envoyer une mission civile en Haïti. Celleci, forte d'un demi-millier d'hommes, serait déjà prête. Nérette l'a qualifiée de « force d'occupation ».

Lors de premières négociations, qui se sont tenues à Carthagène en novembre 1991, la délégation parlementaire avait refusé d'inscrire le nom du président Aristide dans le texte de la résolution. Le recul des parlementaires sur ce point témoigne de l'impasse dans laquelle se trouvent les putschistes, incapables de normaliser la situation.

Et pourtant l'annonce de l'accord fut accueillie avec consternation dans les milieux populaires d'Haïti. La déception était déjà grande en décembre 1991. On avait alors appris que, toutes ses propositions ayant été repoussées, Aristide avait accepté de prendre René Théodore comme Premier ministre au cas où les négociations aboutiraient. Alvin Adams, l'ambassadeur des Etats-Unis en Haïti, était l'auteur de cette proposition. Il proposait aussi le nom de Marc Bazin, le candidat qu'il avait soutenu lors de l'élection présidentielle. Théodore, secrétaire général du Parti unifié des com-

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Le pari d'Aristide?

objectif de Jean-Bertrand Aristide était-il de diviser les auteurs du coup d'Etat et leurs complices (1) lorsque, le 23 février 1992, à

Washington, il a signé un protocole d'accord avec des délégués du Parlement haïtien ? En tout cas, le résultat est là. Mais, chez les partisans d'Aristide également, la signature de l'accord est loin de faire l'unanimité.

Arthur MAHON munistes haitiens (PUCH), qui avait obtenu

1,8 % des voix lors de cette élection, a appuyé le renversement d'Aristide et fréquentait depuis plusieurs mois Alvin Adams.

Pourquoi une déception encore plus grande à l'annonce d'un accord qui, pourtant, prévoit en toutes lettres le retour d'Aristide ? C'est qu'Aristide a fait plusieurs concessions de taille : « respecter les actes posés ou ratifiés par le Parlement haïtien »,

« une amnistie générale, hormis pour les criminels de droit commun ». Et l'accord ne comporte aucune date concernant le retour d'Aristide. Un second accord, signé le 25 février avec Théodore, prévoit bien qu'un mois après la ratification par le Parlement,

Aristide, Théodore et le secrétaire général de l'OEA « se réuniront pour fixer les modalités du retour du président de la République ». Mais cela ne suffit pas à garantir qu'Aristide ne restera pas loin d'Haïti jusqu'à la fin de son mandat.

Aristide fait des "concessions" ?

Pour le peuple haitien, qui a payé si lourdement son opposition au coup d'Etat, ces concessions sont difficiles à accepter. En outre, les agences de presse internationales, ont annoncé de manière tonitruante qu'Aristide allait gouverner avec Cédras, puisque sa nomination à la tête de l'armée était un des

« actes ratifiés par le Parlement » depuis le coup d'Etat. Aristide s'est alors empressé de donner son interprétation de l'accord : pour lui, Cédras est un « criminel de droit commun » et n'est donc pas couvert par l'amnistie. Il doit donc aller « en prison ou en exil ».

Mais, même dans le cas où les accords seraient appliqués, qui pourrait trancher sur ce point, sinon des tribunaux pourris jusqu'à la moëlle ? A moins, évidemment, qu'une mobilisation populaire ne les amène à changer d'avis. Et c'est bien là, semble-t-il, le pari que fait Aristide. Il sait que l'accord qu'il a signé ressemble comme à un frère à ce que voulaient les Etats-Unis. A en croire ses déclarations au journal Haïti Progrès (2), il pense que son retour au Palais national ouvrira des espaces de liberté, et que, progressivement, le mouvement populaire sera en mesure de transformer le rapport de forces. Peut-être estime-t-il aussi que les contradictions de l'accord et les diverses interprétations qu'on peut en faire seraient l'occasion de mobilisations sur des objectifs concrets. Il semble donc que, pour Aristide, les concessions qu'il a faites complémentaires de l'appel qu'il avait lancé quelques semaines plus tôt au peuple haïtien : « Je vous demande de monter le drapeau de la résistance plus haut, plus haut, toujours plus haut. »

Cette tactique, qui a eu pour premier effet de désorienter de nombreux partisans d'Aristide, est-elle réaliste ? Cette désorientation ne s'aggraverait-elle pas face à un gouvernement de "consensus national", dirigé par Théodore et présidé par Aristide ? On peut craindre qu'une fois encore il ne surestime ses capacités d'initiative et ne sous-estime l'obstacle que constitue l'armée. Il commet l'erreur de polariser le débat sur la question de Cédras, affirmant ainsi : « Même si Dieu était le président d' Haïti, avec Cédras il n'y aurait pas de démocratie. »

Même sans Cédras, même avec des changements à sa tête, même si des efforts sont faits pour la "professionaliser", comme le dit l'accord, ou bien la diviser, cette armée de massacreurs restera toujours déterminée à défendre les mêmes intérêts. Il ne pourra pas y avoir de démocratie en Haïti tant qu'elle ne rencontrera pas sur son chemin un peuple organisé disposant des moyens de se défendre. C'est là une leçon que le coup d'Etat du 30 septembre 1991 a écrite en lettres de sang. *

Il mars 1992

1) Voir Inprecor n° 338, 339 et 342 des 11 octobre, 25 octobre et 6 décembre 1991.

2) Edition du 4 au 10 mars 1992.

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