LA VICTOIRE manipulée de Fernando Collor aux élections présidentielles, en 1989, a marqué le début d'une nouvelle période de la vie politique et économique du Brésil, avec l'adoption d'un projet néolibéral par les classes dominantes.
Harcelées par la profonde crise qui secouait le pays (voir encadré en p. 16), responsables de ce qu'on a appelé dans les années 80 la "décennie perdue", et après avoir tenté de mettre en œuvre les thérapies du régime militaire ou les électrochocs hétérodoxes du gouvernement de la Nova Repùblica, les classes dominantes brésiliennes sont arrivées divisées aux élections, sans un projet national pour sceller leur unité poli-
Ce n'est qu'au deuxième tour des élections présidentielles, le 17 décembre 1989, que la bourgeoisie s'est rassemblée, plus poussée par la crainte d'assister à la victoire électorale de Lula à la tête du Parti des travailleurs (PT), que par un projet clair. Cette unité contre Lula s'est faite autour de Collor et de son plan néolibéral — qui avait été défendu de façon confuse et démagogique durant la campagne. Une fois à la tête de l'exécutif fédéral — Collor a pris ses fonctions le 15 mars 1990 —, cette alternative néolibérale a commencé à imposer un changement dans la configuration de la lutte des classes au Brésil.
Ce projet néolibéral exprime d'abord une réponse globale du point de vue des classes dominantes à la crise du modèle
En outre, il a contraint le mouvement démocratique et populaire à répondre sur deux terrains : celui de l'ancien modèle économique — magistralement critiqué par Lula durant sa campagne — et la nouvelle alternative néolibérale ; cette confrontation implique un véritable réarmement programmatique, afin de définir une troisième alternative pour la société brésilienne.
Avec le gouvernement Collor, les classes dominantes ont essayé de reprendre l'offensive contre le mouvement populaire, qui, durant les dix dernières années, s'était développé jusqu'à apparaître comme une alternative possible de gouvernement.
L'hégémonie libérale pourrait être caractérisée comme suit.
• Un gouvernement central autoritaire, pratiquant une sorte d"exécutif impérial".
• L'intervention de l'appareil d'Etat réorientée dans le sens d'une insertion docile dans l'ordre international en recomposition.
• Le pillage du secteur nationalisé productif et rentable.
• Des attaques contre les maigres acquis sociaux.
• Mandat au gouvernement pour infliger une défaite au mouvement ouvrier — la récession provoquée par l'intervention de l'Etat dès l'avènement de Collor n'est, en ce sens, qu'une mesure économique.
Le 15 mars 1992, Collor a fêté ses deux ans à la présidence du Brésil. Il faut analyser ces deux années et les succès obtenus par le gouvernement dans l'application des points prioritaires de son projet néolibéral. L'unité qu'il a été capable de réaliser lui a assuré un appui parlementaire, juridique et politique essentiel pour la mise en œuvre de son plan — l'agitation politique, les difficultés rencontrées sur le terrain parlementaire ou les heurts avec le patronat n'ont pas entaché ce
Les effets de ces "réformes", déjà visibles dans l'ensemble du pays, ne doivent pas être sous-estimés. Ils annoncent une tragédie.
Les privatisations à la brésilienne
L'arme principale de la politique néolibérale est la récession. Elle a été enclenchée par une brutale intervention de l'Etat - à travers une "réforme monétaire" qui a impliqué une brutale ponction sur l'épargne populaire —, et a imposé un contrôle rigoureux de la politique monétaire, suivant de façon hétérodoxe un modèle orthodoxe (1). La récession était l'objectif premier du Plan Collor I qui a atteint son but dans ce domaine, en s'inspirant visiblement de l'"ajustement à la chilienne".
Cependant, le combat contre l'inflation n'a pas obtenu les mêmes résultats — pour ce faire, il a fallu le plan Collor II (2) ; malgré tout l'inflation se maintient encore actuellement aux alentours de 30 %.
Cette politique monétariste de récession continue ; elle a été confirmée dans un récent accord passé avec le Fonds monétaire
En mars 1990, le gouvernement a mis sur pied la prétendue politique industrielle et du commerce extérieur, visant essentiellement à éliminer les restrictions qui frappaient le commerce extérieur - simplification administrative, diminution des taxes à l'importation, mise sur pied de groupes de travail entre les secteurs industriels et le gouvernement pour discuter d'un échéancier d'ouverture commerciale. Dans ce document, qui est surtout une déclaration d'intentions, l'absence de politique industrielle apparaît clairement (4).
Cette "politique industrielle" a été suivie par un plan de soutien à la formation technologique de l'industrie, le 12 septembre 1990 ; par le plan brésilien de qualité et de productivité, du 7 novembre 1990 ; et par le plan de compétitivité industrielle du 27
Chronique d'
Le Fonds monétaire international (FMI) vient
Brésil de 2,1 milliards de dollars, et ce ma
Bretagne, qui reprochent à ce pays débiteur créditeurs du Club de Paris. Mais, le FMI a vient de réussir, coup sur coup, deux "tests"
est parvenu à renverser son déficit fiscal et, d de l'année — celle-ci vient, cependant, de décembre 1991 à 26
Eduardo Albuquerque analyse la restru économique
Eduardo ALBI février 1991. Ces documents définissent une politique d'ensemble et impliquent des transformations concernant d'autres secteurs
— par exemple, le plan d'appui à la formation technlogique de l'industrie et la nouvelle offensive pour créer des liens entre les universités et les grands groupes industriels ;
les mécanismes de contrôle privé sur le financement public de la recherche.
Ces documents constituent l'arrière-plan d'autres actions comme la loi d'informatique et les privatisations. Tout cela vise à établir un "modèle d'industrie" en harmonie avec un type d'ajustement à la chilienne".
L'offensive du gouvernement dans le domaine de l'informatique et des brevets, faisant pression sur le Congrès pour qu'il vote de nouvelles lois dans le cadre du modèle FMI / GATT (Accord général sur les
une tragédie l'approuver un nouveau crédit stand by pour le gré la résistance du Japon et de la Grandee ne pas avoir payé les arriérés qu'il doit à ses outenu et accepté les demandes du Brésil qui agés majeurs par cet organisme. D'une part, il l'autre, à réduire son inflation de 2 % à la fin reprendre son envol, passant de 22,1 % en
8 % en janvier 1992.
turation en cours au Brésil, et ses coûts s et sociaux.
QUERQUE * tarifs douaniers et le commerce), montre le type d'insertion voulue par le néolibéralisme : il s'agit de reconnaître les brevets, en laissant toute liberté aux grands groupes dans le domaine de l'informatique, de la biotechnologie, de l'industrie pharmaceutique, de la chimie, etc (5).
La reconnaissance des droits des grands groupes sur les innovations dans des secteurs de pointe de l'économie mondiale — facteur décisif pour ces groupes à l'ère de la transformation technologique accélérée — est une des conditions pour l'"intégration"
économique que préconise l'Initiative des
Amériques de Bush (6).
La politique de privatisation (le Programme national de "désétatisation", émis par décret, le 12 avril 1990), même si elle a été proclamée en 1990, n'a été mise en bases de ce projet. du Mexique (7). Alcalis, ou Acesita (acier). tion d'énergie électrique (8). les parties les moins rentables. a luta operaria.
1) Voir Em Tempo n° 240, avril 1990.
2) Voir Em Tempo n° 249, février 1990.
3) Voir Gazeta Mercantil, 13 février 1992. vernement. M. Ronci, "Un cas de libéralisme timide".
application qu'en octobre 1991 — en 1990, le gouvernement s'est contenté de passer des gers. accords, de faire des études et de jeter les
La privatisation a commencé par Usiminas (une entreprise moderne et rentable du secteur sidérurgique d'Etat) et ressemble plus à celle développée au Chili qu'à celle
La victoire remportée par le gouvernement dans l'affaire Usiminas a ouvert la voie aux privatisations. Environ dix entreprises d'Etat ont déjà été bradées — elles sont actuellement dans différentes phases transitoires de préparation de leur privatisation, comme, par exemple, la Compagnie sidérurgique Tubarão (CST), la Compagnie sidérurgique nationale (CSN), Embraer (aviation), Cosipa (sidérurgie), la Lloyd,
Après ces premiers succès, le gouvernement a pris de l'audace et veut aller plus loin. Il parle maintenant de la privatisation de l'entreprise de télécommunications, Telebras, et même de celle du pétrole, Petrobras.
Dans le domaine politique, le gouvernement prépare le terrain avec des propositions de changements constitutionnels — des "amendements" — qui prévoient la fin du monopole d'Etat sur les télécommunications, l'informatique, le transport et le raffinage du pétrole, la production et la distribu-
Collor réalise aussi des opérations moins spectaculaires, mais tout aussi importantes, appelées les "privatisations par morceaux" : il remet au secteur privé les parties les plus lucratives et qui nécessitent le moins d'investissement de certains secteurs publics, tout en laissant aux mains de l'Etat
Quant aux mouvements de capitaux étrangers et à l'"intégration du Brésil dans le circuit international du capital", de nombreuses mesures ont été prises qui ouvrent de nouvelles voies aux capitaux étrangers (des bourses), qui donnent plus de facilités à l'autre. ses transferts — changements de la loi sur le rapatriement des bénéfices, qui offrent de
•Eduardo Albuquerque est vice-président du PT du Minas Gerais et auteur de A foice e o robo : As inovacões tecnológicas e octobre 1991.
4) Il est intéressant de noter les critiques faites par certains en font partie. secteurs qui, en règle générale, ont soutenu les décisions du goucontre des dollars
D'un côté, des néolibéraux encore plus radicaux pensent que T'Etat contrôle encore trop de choses, a cause du maintien des aides, des incitations, etc. Pour eux, la "politique industrielle" est surtout un complément du plan contre l'inflation. Voir dans Conjuntura Economica, vol. 44, n° 9, septembre 1990, l'article de
Mais il y a aussi des opinions plus prudentes, comme celle de l'ancien ministre João Paulo dos Reis Veloso, qui pense que l'ouverture devrait se faire, mais après la modernisation du pays et pas avant. Voir Folha de São Paulo, 22 juillet 1990.
5) Les contreparties et les limitations à cette liberté de très bonnes opportunités aux capitaux étran-
Ces changements vont dans le sens des revendications de "libre circulation" du capital. Le Brésil se prépare ainsi à être l'une des plaques tournantes financières de la spéculation internationale, en accroissant le champ pour une rapide valorisation des capitaux oisifs (9) - c'est là une des bases de la politique néolibérale.
Tout pour le capital étranger:
L'ouverture au capital étranger est vue comme la solution magique qui permettra une reprise de la croissance. Mais, selon toute apparence, ce capital est plus intéressé par la spéculation et par l'obtention de certains remboursements de la vieille dette extérieure du Brésil.
Sans doute pour éviter que les pronostics officiels n'échouent, le gouvernement a ouvert une ligne de crédit pour les multinationales. Le 22 janvier 1992, le président Collor a signé un décret qui autorise la Banque nationale de développement économique et social (BNDES) à réaliser de tels financements.
Ce fait, inédit depuis que cette institution fonctionne (près de 40 ans), a déjà encouragé 28 demandes de la part de 22 multinationales (dont la Shell, Bayer, Rhodia, Coca-Cola, etc.) qui auront ainsi accès à plus de 330 millions de dollars que cette banque met à leur disposition.
Le gouvernement prépare aussi la privatisation du système de Sécurité sociale, dont les énormes ressources sont convoitées par le secteur financier national.
Ce processus risque d'avoir une double conséquence : détérioration de la qualité des services auxquels ont accès la classe ouvrière et les gens les plus pauvres, d'une part, et rentabilité accrue pour les banques, de
La tactique du gouvernement consiste à tenter de prouver que le système de Sécurité manœuvre seront prévues par la nouvelle loi, en fonction de l'action des parlementaires fédéraux du PT.
6) Gazeta Mercantil, 5 août 1991. Voir Inprecor n° 339 du 25
7) Comme au Chili, les entreprises publiques sont échangées contre des titres de la dette publique — ce qu'on appelle les "monnaies pourries" —, les titres de la dette extérieure (MYDFA)
Au Mexique, les entreprises nationalisées sont échangées
8) Face à la résistance du Congrès, le gouvernement a reculé et a présenté moins d'amendements - tout en maintenant les points concernant la restructuration économique.
9) Selon un article du Financial Times sur le "retour à la mode" des investissements en Amérique latine, « les investisseurs seront attirés par les rendements élevés qui devraient être obtenus sur les marchés financiers latino-américains •. Mais, plus loin, une autre estimation est citée : - 60 % de l'argent qui est entré au Mexique consiste en ressources à court terme. L'argent sur d'autres marchés latino-américains est encore plus volatile. » Article traduit dans Gazeta Mercantil, 16 octobre 1991.
Dans sa proposition au FMI, le gouvernement brésilien prévoit de poursuivre la récession — une croissance de 0 % est prévue pour 1992.
Les impacts des restructurations
Le coût social d'une telle politique est énorme. Actuellement, dans la seule région de São Paulo — principal pôle industriel du pays —, il y a déjà 1 million de chômeurs, soit 11,3 % de la population active (11). Une étude officielle de 1991 avait déjà noté une réduction de 10,2 % des postes de travail dans les industries brésiliennes - 1991 était, à ce niveau, la pire année depuis 1972
La détérioration des salaires est aussi importante. En novembre 1991, le salaire minimum a enregistré sa valeur la plus basse depuis son instauration en 1940 — avec un indice de 29 % sur la base de la valeur de
La combinaison de la politique récessioniste et des attaques entreprises contre les services publics, ainsi que la contraction des investissements sociaux, aggravent la dramatique situation actuelle. La détérioration du tissu social du pays constitue une réalité effrayante, qui existe déjà dans tout le Brésil ; la crise sociale s'accentue.
La politique néolibérale ne constitue en rien une réponse. Elle ne prévoit même pas un projet de relance des investissements dans l'économie brésilienne — ces derniers sont la pré-condition à toute reprise de la croissance économique, point nodal de l'avenir de l'économie brésilienne.
Les chiffres les plus récents concernant la contraction des investissements sont éloquents.
Il suffit de comparer les données du tableau n° 2 (en p. 18) avec les chiffres de 1974 : en 1974, le total des investissements dans l'économie brésilienne a atteint 25 % du produit intérieur brut (PIB) — la chute actuelle des investissements est donc énorme.
Pour l'année 1991, les premières estimations indiquaient une réduction encore plus forte : selon des sources officielles, les investissements seraient au plus bas, 15,3 % du PIB (14). Il faut aussi souligner la réduction encore plus accentuée des investissements en équipements — dont, par ailleurs, la production nationale, qui a atteint, en 1990, son niveau le plus bas depuis 1980. Pour l'année 1991, les prévisions sont encore plus catastrophiques — la production brésilienne en biens d'équipement a chuté de 18,75 % par rapport à 1990. Cette production, qui avait dépassé 20 milliards de dollars en 1986 n'était que de 11,8 milliards de dollars en septembre 1990 (15).
L'importance des biens de capital dans une économie — c'est ce secteur qui propage le progrès technique —, ces données prouvent que le Brésil est face à une régression particulièrement forte, qui ne semble pas être seulement conjoncturelle, et qui n'est pas non plus le simple reflet de la récession — elle se combine à d'autres manifestations de la "politique industrielle" du gouvernement Collor, et notamment à sa politique d'ouverture aux importa-
Les multinationales profitent des facilités d'ouverture pour fermer certaines unités de production au Brésil, en expliquant qu'il est plus économique d'amener ces produits à partir d'unités technologiquement plus avancées. C'est le cas de Parker, de Philips — celui-ci a fermé une usine de circuits intégrés à Récife (17) —, de Man Roland — un fabricant allemand de machines graphiques
Les déclarations du président du syndicat de la métallurgie de São Bernardo do Campo, Vicentinho, sont éclairantes ; il dénonce l'abandon par la Ford de son secteur moteurs : « D'autres entreprises multinationales ont déjà annoncé la désactivation de certains secteurs, avec l'argument que, grâce à la nouvelle politique économique, il est plus intéressant d'importer directement des matrices européennes ou nord-américaines ; les usines d'hier deviennent ainsi de simples unités commerciales pour demain » (19).
Les multinationales sont ainsi en train de modifier leurs projets. Dans l'informatique, par exemple, Itautec a bloqué la mise sur pied d'une unité de production de lecteurs optiques, et a décidé de revendre au Brésil ce qui était produit à l'étranger.
L'industrie d'équipement Villares, elle, a fermé son département de robotique, tout en décidant de créer une joint-venture avec IBM pour la vente de stations de travail (20). Dans le domaine de l'automatisation bancaire, la Digirede a annoncé un accord commercial avec IBM (21).
Ces informations sont importantes :
10) Voir le Jornal da FENASP (Fédération nationale des syndicats des travailleurs de la santé, du travail et de la Sécurité sociale), octobre 1991.
11) Recherches faites par le SEADE-DIESSE, Gazeta Mercantil, 20 février 1992.
12) Gazeta Mercantil, 12 février 1992.
13) Ibidem, 31 décembre 1991 et 2 janvier 1992.
14) Gazeta Mercantil, 29 octobre 1991.
15) Folha de São Paulo, 5 décembre 1990.
16) Selon ces données, la politique néolibérale accuse la "déformation du cycle économique" dans un pays comme le Brésil, qui retrouve la tendance "naturelle" d'un pays périphérique, à exporter en partie les effets bénéfiques d'une phase d'expansion économique.
17) Folha de São Paulo, 9 septembre 1991.
18) Gazeta Mercantil, 17 janvier 1992.
19) Folha de São Paulo, 18 février 1992, Voir aussi les déclarations faites par le nouveau président de l'Association nationale des fabricants de véhicules automobiles (ANFAVEA), qui regroupe des multinationales (Folha de São Paulo, 24 février 1992).
20) Gazeta Mercantil, 14 et 16 décembre 1991.
21) Ibidem, 22 janvier 1992.
sociale n'est plus viable, et que sa privatisation est la solution magique (10).
Enfin, il faut aussi souligner la politique officielle de délabrement organisé des services publics - dont la santé et l'éducation -, ainsi que le détournement des fonds destinés au secteur social.
La récente lettre d'intentions de Collor, approuvée par le FMI, réaffirme cette politique, et insiste sur le binôme récession / réformes néolibérales.
Il ne faut pas sous-estimer, par ailleurs, l'impact de certaines mesures déjà appliquées ou qui sont annoncées. Au-delà de leurs effets conjoncturels, des modifications structurelles ont commencé à porter leurs fruits — ce qui annonce les risques de la tragédie qui nous guette et l'urgence de formuler un projet alternatif.
Après une "décennie perdue", l'imposition d'une récession de deux ans et la promesse qu'elle va encore se poursuivre, constituent un véritable acte de barbarie.
dans les secteurs stratégiques de l'économie brésilienne — l'industrie de biens de capital, l'informatique, et même l'automobile (qui impulsait, jusqu'à présent, le dynamisme de l'économie) -, la récession se fait déjà sentir (22). Cela aura des répercussions dans d'autres domaines, comme l'éducation, les sciences ou la technologie. En fin de compte, si l'horizon du projet néolibéral est si étroit, pourquoi développer des secteurs qui seront inutiles, même de son propre point de vue ?
Le gouvernement justifie la détérioration actuelle dans l'optique de la reprise de la capacité de financement de l'Etat. Il ne s'attaque pas aux véritables raisons de la crise qui renvoient à l'activité économique "souterraine", pratiquée par les grands groupes exportateurs. Ceux-ci alimentent tout le circuit souterrain — qui engloutit des biens pour une valeur d'environ 13 % du PIB, et qui est exonéré de tout impôt (23) — l'économie informelle et la fuite de capitaux (24).
Au contraire, le gouvernement décide d'alimenter encore plus ces secteurs : dans le cadre de sa "nouvelle" politique d'encouragement au commerce extérieur, ces groupes reçorvent encore plus de ressources nouvelles et donc plus de bénéfices (25).
Cette politique dévoile à peine un des aspects centraux du projet néolibéral : celuici attribue au secteur privé (national et étranger) le rôle d'agent de financement d'une possible nouvelle expansion. Dans une étude de l'Institut de recherches et d'assistance économique (IPEA), lié au gouvernement, différents scénarios sont prévus pour l'avenir — dans tous les cas, la participation du secteur public est faible : 5,7 % du PIB dans le meilleur des cas ; 3,2 % dans le pire — le secteur privé, lui, pourrait contrôler de 15,7 à 21,4 % du PIB (26).
Même l'hypothèse la plus optimiste de cette étude — qu'il faudrait nuancer à cause des nécessités de taux d'investissement peut-être supérieurs pour récupérer le retard social et technologique de la "décennie perdue" — constitue un changement énorme par rapport au modèle de financement classique de l'économie brésilienne : entre 1975 et 1979 (dernier cycle d'expansion), les investissements publics ont en effet représenté en moyenne 43 % du total des investissements (27).
Ce qu'on appelle l'épargne financière, qui est déjà revenue dans les mains du privé, atteint 80 milliards de dollars en décembre
Tableau I
PIB, croissance de l'industrie et revenu par habitant ANNEE PIB INDUSTRIE 1988 -0,1 1989 3,2 1990 -4,6 -8,9 1991 (1) 1,1 * Source : IBGE, tiré de Gazeta Mercanti, 29 janvier 1991. 1) Pour 1991, il s'agit des données de janvier à septembre. 1991. Nous avons déjà cité les 50 milliards de dollars qui auraient été déposés sur des comptes à l'étranger. Les différentes mesures gouvernementales ont été incapables d'acheminer ces ressources vers la production.
La "valse financière" est de retour, encore plus internationalisée qu'avant. Par ailleurs, il n'y a aucune manifestation des changements escomptés par le gouvernement — la question du financement du développement économique est toujours sans réponse.
La lutte syndicale est plus difficile
La récession rend la lutte syndicale plus difficile. D'abord, dans les grandes unités de production du Brésil où le mouvement syndical combatif a accumulé ses plus grandes capacités de mobilisation et d'organisation : dans les 500 plus grandes entreprises privées, les effectifs ont chuté de 16,5 % depuis l'avènement de Collor (28).
Ensuite, le développement du marché informel, du nombre des travailleurs non déclarés, au cœur même de l'industrie brésilienne, pose de nouveaux problèmes aux syndicats.
En outre, certains secteurs industriels connaissent une tendance à la "tertiarisation" de leur production (transfert de multiples services d'une grande entreprises vers des entreprises sous-traitantes plus petites). Cela établit de nouvelles conditions de lutte dans plusieurs secles grandes entreprises d'Etat, l'offensive de la privatisation n'affronte aucune mobilisation sérieuse qui la mette en cause. La restructuration en
AGRICULTURE SERVICES -3,6 -12,4 -0,1 5,7 1,8 1,5
-4,1 -0,6 -0,4 2,4 2,1 cours touche donc aussi le mouvement syndical, et modifie les conditions de lutte dans lesquelles il s'est développé dans la période récente.
A la périphérie de Péconomie capitaliste Au-delà des effets immédiats de cette politique de récession, un changement structurel est en cours : le passage à une politique d'insertion passive de l'économie brésilienne dans l'ordre international — qui remplace l'insertion dépendante et active prépondérante depuis les années 30 jusqu'aux années 70. Elle est caractérisée par trois traits essentiels.
• La flexibilisation générale de l'économie nationale visant à faciliter la libre circulation du capital — le capital spéculatif, ou des opérations stratégiques de restructuration des entreprises en fonction de la nouvelle phase de concurrence internationale.
• La désarticulation du noyau des grandes entreprises publiques qui, jusqu'à
22) Le débat sur les rythmes d'ouverture devient plus vif ; il porte sur la vitesse de réduction des barêmes de droits à l'importation, et sur des mesures transitoires de sauvegarde pour certaines branches
Cela ne représente pas une réponse à l'ensemble du projet néolibéral, mais seulement une discussion en son sein. Les secteurs patronaux les plus touchés n'ont pas démontré leur capacité à mettre sur pied une quelconque alternative au néolibéralisme.
23) Document d'un Groupe d'économistes du PT du Minas Gerais, octobre 1991.
24) Dans un document, la puissante Fédération des industries de São Paulo (FIESP) décrète froidement et cyniquement que • grâce au marché informel, la faim n'a pas augmenté avec la récession ». La FIESP « constate » le déphasage qui existe entre la croissance de la consommation d'énergie électrique dans les industries de São Paulo (+ 20 % en 1991), et la baisse de l'emploi industriel (- 8,2 % en 1991). Voir Gazeta Mercantil, 17 janvier 1992.
25) Suppression de limpot payé sur les composants, les fertili sants et les matières premières de produits destinés à l'exportation - aliments industrialisés, confection, chaussures et machines d'équipement en bénéficieront. Voir Gazeta Mercantil, 19 février 1992.
26) "Scénarios socio-économiques pour le Brésil", IPEA, publié dans Gazeta Mercanti, 16 mai 1991.
27) Coutinho L., Reichstul H. "Investissement de l'Etat 1974-1980 : cycle et crise", dans Desenvolvimento Capitaliste no Brasil, vol. 2, São Paulo, Brasiliense, 1983
28) Voir Exame, 5 tevrier 1992.
Tableau II
ANNEE Investissements
/ PIB
1980 22,9 8,5
1990 16,0 4,9
- Formation brute de capital fixe / PIB (pourcentage à partir des valeurs à prix constants de 1980. —Total des investissements en équipement (national et importé) / PIB (pourcentage à partir des valeurs à prix constants de 1980). — Indices de l'investissement en équipement national et importé (1980 = 100). En millions de cruzeiros, à prix constant de 1980. *Source : IBGE. Conjuntura Economica, vol. 45, n° 7, 31 juillet 1991. présent, jouaient un rôle moteur dans les phases de croissance du pays.
• L'absence de politiques visant à restaurer la capacité de financement du secteur public — les possibles nouveaux investissements étant essentiellement à la charge du capital étranger.
Qui plus est, cette primauté des politiques néolibérales, qui impliquent une dynamique d'insertion passive, se combine avec une réorganisation en profondeur de l'économie internationale qui confine les pays du tiers monde dans une marginalisa-
Même des pays comme le Brésil devront réduire leur poids dans les flux internationaux des capitaux.
Le développement de l'automatisation, des nouveaux matériaux, et de la biotechnologie sont autant de nouvelles caractéristiques du mouvement international (29). On peut même affirmer que la logique du capital l'amènera à une localisation et à une spécialisation toujours plus étroite, qui sera donc capable d'impulser un nouveau cycle
L'économie brésilienne va subir l'impact combiné de la prédominance interne de politiques d'insertion passive, au moment même où la réorganisation de l'économie internationale tend à marginaliser de plus en
Le président Collor
Inv. équipement Equ. importés Equ. nationaux PİB
100 100 98 57 plus les économies périphériques comme celle du Brésil. La restructuration actuelle annonce bien une tragédie.
L'horizon est noir. L'hypothèse d'une modernisation limitée — si la restructuration continue — qui créerait des "ilots d'efficacitế" (30) est socialement perverse (31), elle se combine à un fort degré de récession industrielle et technologique, et ne peut qu'approfondir la crise sociale et la misère.
Il faut évidemment combattre ce projet néolibéral sous toutes ses formes (32).
Il faut donc un projet global, qui soit à la fois une alternative au vieux modèle d'accumulation capitaliste et au nouveau modèle que le néolibéralisme veut imposer. En somme, il faut une troisième alternative pour le Brésil — c'est une tâche urgente et pour le PT et pour les forces démocratiques et
L'offensive néolibérale a mis le PT et le mouvement populaire dans une position inconfortable ; il n'est pas possible aujourd'hui, par exemple, de se battre contre les privatisations sans faire des critiques à l'ancien fonctionnement des entreprises d'Etat — qui n'ont servi qu'à financer l'enrichissement privé — et sans présenter un autre projet global.
Le PT a besoin d'un projet alternatif
Nous devons élaborer un projet de réformes structurelles qui soit lié à notre projet démocratique et populaire, qui approfondisse la démocratie, tout en construisant un nouveau modèle économique.
Les réformes structurelles que nous proposons doivent expliquer quelle "réforme de l'Etat" nous souhaitons — ce qui passe par une "déprivatisation", une démocratisation et une gestion transparente face à la société —, quel modèle de développement — combinant à la fois le développement du marché intérieur et la diffusion des nouvelles technologies —, quelles réformes sociales sont nécessaires et ce que veut le PT par rapport à l'insertion du Brésil dans l'économie mondiale.
En ce sens, le PT a déjà certains acquis : « Si elles sont essentielles pour les investissements publics - point central pour reprendre la croissance économique →, les réformes structurelles sont inconcevables sans des avancées démocratiques, sans la participation populaire et sans une intervention des mouvements sociaux » (33).
Le mouvement ouvrier et populaire a besoin d'un réarmement programmatique complet, sous peine de perdre la bataille face à l'assaut politique et idéologique du néoli-
Ce réarmement est aussi nécessaire pour encourager une vigoureuse reprise du mouvement social. Le projet alternatif du PT sera la base du programme de Lula pour les prochaines élections présidentielles.
Dans cette tragédie annoncée, le PT doit être à la hauteur des défis qui l'attendent, et parvenir à proposer ce que seuls les socialistes peuvent faire : une alternative démocratique pour le pays.
São Paulo, 8 mars 1992
Les illustrations de cet article sont tirées de
Brasil Agora, journal du PT.
29) Voir "Notes sur la dynamique périphérique", chapitre du document du Groupe d'économistes du PT du Minas Gerais, octobre 1991.
39) Ce modèle peut être déduit de certains discours de personnes liées au gouvernement. Un des coordinateurs de PBQP a déclaré à la Gazeta Mercantil, qu'un des objectifs du programme était que le gouvernement - définisse les secteurs dans lesquels le Brésil est déjà ou tend à être plus compétitif, pour encourager les recherches et créer des lignes de crédit qui les prévoient ». Dans un exposé didactique de la politique d'insertion passive, il affirme que « nous sommes bons, par exemple, dans le domaine de la chaussure, du papier, de la cellulose et nous pouvons être excellents dans celui des aliments. Nous sommes bons et voilà pourquoi nous ne devons pas faire des "chips" électroniques, ni des fabriques nucléaires. Le gouvernement va donc mobiliser les institutions pour que nous générions des ressources, de la technologie et une production croissante dans les domaines où nous avons des chances réelles d'être concurrents sur le marché mondial » (14 septembre 1991).
31) Il introduit des innovations technologiques dans ce secteur qui est toujours dynamique (exportateur), il licencie des travailleurs et ne crée pas encore de nouveaux secteurs qui pourraient absorber ce contingent de chômeurs, qui viendra grossir le nombre de ceux qui sont à la recherche d'un emploi.
32) Voir la résolution sur la conjoncture adoptée par le ler Congrès du PT de décembre 1991 (Inprecor n° 343 du 20 décembre 1991).
33) "L'urgence d'un projet pour le Brésil", document adopté par la Rencontre nationale des économistes du PT, Belo Horizonte, août 1991.