vient d'adopter un plan visant à la création de sa propre monnaie, quittant ainsi
Les raisons de la colère
La jeune Communauté des Etats indépendants (CEI) se porte mal. L'Ukraine la "zone rouble" et faisant un pas supplémentaire vers la rupture de ses liens avec la Russie et la CEL. Le 25 mars 1992, le Parlement ukrainien devait discuter de sa politique militaire, de la création éventuelle d'un double mécanisme de contrôle des armes nucléaires sur son territoire, et de placer tous les soldats - même ceux des forces stratégiques — sous sa juridiction.
du sort de la majorité de la population, qui commence à déchanter.
David SEPPO
LA LIBERATION des prix, qui, selon des estimations non-gouvernementales, a provoqué une hausse des prix au détail de 500 à 700 % en janvier
1992 (1), portant un coup sévère au niveau de vie, qui était déjà en chute libre. En outre, la population de l'ancienne Union soviétique n'a même pas eu le "réconfort" psychologique dont avaient bénéficié les Polonais il y a deux ans, quand leurs magasins s'étaient remplis de marchandises, même si les prix restaient largement inabordables. En Russie, au contraire, il n'y a eu aucune amélioration visible de la variété ou de la quantité des produits en vente (le lait, auparavant disponible à Moscou, est devenu très rare, et, dans de nombreuses villes, il y a de longues queues, même pour le pain) — les mineurs, par exemple, ont demandé qu'une partie de leur salaire soit directement payée en produits alimentaires. En plus, la hausse des prix s'est accompagnée d'une baisse de la qualité des services et des produits proposés.
Le nombre de plaintes sur la qualité des chemins de fer a beaucoup augmenté (2), et on trouve de plus en plus de nourriture avariée en vente (3).
Le coup subi par le niveau de vie est sans précédent. Les millions de gens vivant de revenus tels les retraites, les bourses, ou les allocations sociales, ainsi que les fonctionnaires payés directement par le gouvernement — les enseignants, le personnel de santé, les salariés des services communaux,
Entre temps, Boris Eltsine continue sa "thérapie de choe" en Russie, au mépris etc. - seront les plus sévèrement frappés. La protection sociale des plus démunis, promise par le gouvernement avant la réforme, n'a même pas été mise en place au moment de la libération des prix (4).
Il ne s'agissait pas là d'une négligence commise par un gouvernement débordé. La politique actuelle tend clairement à faire baisser les revenus autant que possible en dessous de l'augmentation du coût de la vie. et de ne céder que ce qui est indispensable pour maintenir la stabilité politique. Les salaires des fonctionnaires avaient augmenté de 90 % à la veille de la réforme, mais même les chiffres officiels signalent que l'augmentation des prix a dépassé 350 % en janvier. Le salaire minimum et les retraites avaient doublé pour atteindre 342 roubles, les bourses étudiantes 270, mais tout cela reste bien en dessous de la monumentale hausse des prix (5).
Le valet du FMI
Pour montrer son "courage" à ses patrons du Fonds monétaire international (FMI), le gouvernement russe ne craint même pas la menace qu'une telle situation constitue pour la survie physique de secteurs entiers de la population. La ration calorique quotidienne de 75 millions de personnes en Russie est inférieure de 25 % par rapport aux normes médicales, sans parler de la valeur nutritive des 75 % restants. Selon le Centre de gérontologie de l'Université de médecine russe, pour avoir un régime ali-
1) Trud, 6 mars 1992
2) Trud, 9 janvier 1992
3) Trud, 26 février 1992.
4) Trud, 26 février 1992 ; Nezavissimaïa Gazeta (NG), 13 mars 1992
5) NG, 16 janvier 1992 ; Financial Times (FT), 3 janvier 1992
mentaire équilibré quotidien, un retraité doit débourser entre 500 et 600 roubles par mois, soit 50 % de plus que la retraite minimum, sans compter les autres dépenses indispensables (6).
Parallèlement, les entreprises qui avaient l'habitude d'offrir à leurs travailleurs à la retraite certains avantages ne peuvent plus se le permettre. Comme elles commencent à fermer et à licencier du personnel, il deviendra également très dur pour les retraités de compléter leur pension en continuant à travailler — une pratique courante dans le passé. Par ailleurs, même le salaire minimum légal n'est pas appliqué (7).
Les salaires dans les entreprises d'Etat, où travaille la majorité écrasante des travailleurs, ne sont plus fixés par le gouvernement. Celui-ci voudrait évidemment les bloquer, mais prendre une telle décision par décret serait politiquement trop dangereux ; il essaye donc d'y parvenir indirectement, par des moyens "économiques", en supprimant les subventions et les facilités de crédit, tout en contraignant les entreprises à des "restrictions budgétaires importantes".
Un des objectifs fondamentaux de la libération des prix est de dépolitiser les revendications salariales, en transférant de l'Etat aux administrations des entreprises la responsabilité de fixer les salaires. Ces dernières ont répondu à cette décision en augmentant leurs prix de vente, mais il faut maintenant que leurs produits trouvent des acheteurs. Le gouvernement a déclaré qu'il avait prévu , "si nécessaire", d'instaurer une taxe pour les entreprises qui augmenteraient de façon "excessive" leurs enveloppes salariales (8). Qu'il soit capable d'imposer une telle mesure est une autre affaire...
Des réactions qui payent
Bien que la situation des salariés des entreprises d'Etat en général se soit détériorée, l'impact de la libération des prix a été relativement inégal, ce qui a mis en sourdine ses aspects politiques. La possibilité des différents groupes de travailleurs de défendre leur niveau de vie dépend de nombreux facteurs, en particulier de leur niveau d'organisation, de leur mobilisation, de l'importance économique de leur secteur, et de la capacité de l'administration de leur entreprise à augmenter ses prix et à troquer sa production contre des biens de consommation.
Les mineurs — le secteur le plus organisé et le plus militant de la classe ouvrière — ont été les plus à même de maintenir, dans l'ensemble, leur niveau de vie, grâce à des grèves ou des menaces de grèves. Les médecins et les enseignants (qui figurent parmi les salariés les moins payés), les pilotes, les contrôleurs aériens, les travailleurs du pétrole et ceux de la construction du métro, les conducteurs de bus, etc., ont aussi eu recours aux grèves ou à la menace, avec des succès différents. La plupart d'entre eux ont mené des actions locales, mais d'autres se sont aussi organisés au niveau d'une ville (les enseignants de Léningrad, par exemple), d'une région (les mineurs) ou même d'une république (le personnel médical).
Dans différentes villes, des protestations spontanées ont obligé les autorités locales à prendre certaines mesures, comme l'augmentation des subventions pour les prix et le maintien ou l'introduction du rationnement. Dans le Kazakhstan, par exemple, le gouvernement a été obligé de faire baisser les prix en janvier 1992 après la grève des mineurs (9). En Ukraine, les mesures de "protection sociale" sont beaucoup plus importantes
On vend ça où ? Dessin paru dans la Komsomolskaïa Pravda. Repris dans Courrier International. qu'en Russie, qui est de loin le disciple le plus zélé du FMI de la CEI.
Il est donc impossible de dresser un panorama global du niveau de vie actuel. Le président de la Fédération des syndicats de Moscou a déclaré, à la mi-mars, que le salaire moyen à Moscou avait triplé depuis le 2 janvier, mais que les prix avaient été multipliés par dix (10). Outre les augmentations de salaires, de nombreux autres facteurs ont amorti l'impact de la hausse des prix. Le plus important est la pratique de la vente subventionnée de biens de consommation dans les entreprises, qui s'est développée en même temps que la hausse des prix (11). La plupart des entreprises et institutions agissent ainsi — mais c'est conditionné par les relations commerciales des entreprises et surtout par ce qu'elles produisent. Les travailleurs du charbon et du pétrole, par exemple, ont demandé et obtenu le droit de commercialiser librement une partie de leur production. De nombreuses entreprises subventionnent aussi leurs cantines pour compenser les hausses de prix.
CEI
Il faut aussi noter que, durant les mois qui ont précédé la libération des prix, il était de plus en plus difficile d'acheter la plupart des produits de base dans les magasins d'Etat à des prix contrôlés (en constante augmentation). Dans la mesure de leur budget, les gens étaient déjà obligés de se tourner vers le "marché libre". De plus, une partie des foyers avait stocké des quantités considérables de nourriture. Voilà quelques unes des raisons qui expliquent pourquoi l'explosion sociale tant crainte n'a pas eu lieu.
Protestations éelatées
Néanmoins, la libération des prix a donné lieu à de multiples protestations locales et spontanées dans toute la CEI — des grèves, des manifestations, des boycotts et même des bris de vitrines, des pillages de magasins et des barrages de la circulation. Cela a permis d'obtenir des concessions relativement mineures auprès des autorités locales, mais la politique centrale n'a réellement reculé que sur la taxe sur la valeur ajoutée (TVA) de certains produits, qui est passée de 28 à 15 % (12). Les protestations politiques ont, pour l'instant, principalement été organisées par ladite opposition conservatrice ("communiste"), souvent soutenue par les nationalistes. Ces manifestations ont attiré des foules assez importantes à Moscou (plus de 50 000 personnes le 9 février, et environ 70 000 le 17 mars) — beaucoup plus que ce que les libéraux peuvent rassembler (voir l'encadré en p. 13). Une grande partie de ces manifestants n'étaient ni des conservateurs ni des nationalistes mais des citoyens qui voulaient protester contre la politique du gouvernement, et qui n'avaient pas d'autre endroit pour le faire, étant donnée l'inactivité des syndicats officiels et de la gauche. Cependant, la base sociale des conservateurs et des nationalistes est faible et n'a aucune perspective immédiate d'élargissement ; mais cela pourrait changer dans le futur si la situation continue à se dégrader.
Le gouvernement et la presse libérale ont beaucoup exagéré la force de cette menace « rouge et brune », probablement pour préparer le terrain à des mesures plus autoritaires contre les futures protestations populaires. Le maire de Moscou, Gavril
6) Trud, 3 et 6 mars 1992.
7) La Presse (Montréal), 3 mars 1992.
8) Foreign Broadcast Information Service (FBIS), Daily Report on Eurasia, 3 mars 1992.
9) NG, 14 janvier 1992.
10) Trud, 16 mars 1992.
11) NG, 22 janvier 1992.
12) FT, 14 janvier 1992.
= CEI Popov, a répété à de multiples reprises que la menace essentielle pour la "démocratie" était la tolérance de l"extrémisme" et qu'il n'avait aucun remords quant à la manière dont a été dispersée la manifestation conservatrice du 23 février, condamnée par le Parlement (13).
Le gouvernement de Moscou avait, dans un premier temps, interdit la manifestation du 17 mars, prétextant qu'elle allait appeler à le renverser. Les autorités de Moscou avaient d'ailleurs décidé d'interdire toute manifestation durant la période transitoire des réformes, mais elles ont finalement été obligées de retirer ce projet (14).
Bain de sang à Tachkent
Les manifestations d'étudiants à Tachkent, capitale de l'Ouzbékistan, ont constitué l'action politique la plus significative organisée par des forces autres que les conservateurs. Elles ont débuté le 16 janvier 1992 pour protester contre la hausse des prix et l'absence de pain. Les manifestants demandaient la démission du président Karimov, dont le régime est probablement le plus autoritaire et le moins réformé de la CEI. Environ 10 000 étudiants marchaient vers le centre-ville quand les forces du gouvernement ont ouvert le feu, tuant sept personnes et en blessant de nombreuses autres. Les autorités ont qualifié les manifestants de «forces conservatrices destructrices » ; en fait, les étudiants sont liés au mouvement démocratique de l'Ouzbékistan. Les forces armées du gouvernement ont encerclé le campus universitaire, pénétré dans les dortoirs et renvoyé dans leurs villes d'origine environ 3 000 étudiants. (15).
* Et voilà pour toi, en guise de compensation. ».
бел. Dessin paru dans les Izvestia.
La gauche, au moins à Moscou et à Léningrad, n'a organisé aucune riposte publique contre la thérapie de choc. Début février, à Moscou, une rencontre des militants engagés dans la création d'un Parti du travail (16) a décidé d'appeler la population à ne pas manifester le 9 février — des défilés de soutien et de dénonciation d'Eltsine étaient prévus. Dans sa déclaration, cette réunion reconnaît la légitimité de la volonté populaire de protester contre la politique du gouvernement, mais prévient les manifestants qu'ils seront manipulés dans un "jeu truqué". Il semble que les militants de gauche de Moscou soient très indécis, hésitants entre la nécessité de protester et le fait que leur base sociale potentielle est encore silencieuse (17).
Le Parti socialiste des travailleurs de Roy Medvedev, créé durant l'automne 1991 par d'anciens membres du Parti communiste interdit et qui, selon Medvedev lui-même, ne compte que peu d'ouvriers dans ces 50 000 membres, a présenté son programme économique, contradictoire avec celui du gouvernement, mais il n'a pas encore demandé la démission de ce dernier (18).
Selon les journaux, la Fédération des syndicats de Moscou, qui soutenait l'initiative pour un Parti du travail, a conclu un accord avec le gouvernement de la capitale russe, à la fin janvier, sur des mesures de "défense sociale" pour les Moscovites. On en ignore les détails, mais cet accord prétend protéger, entre autres choses, le maintien du niveau de vie, les conditions de travail et de protection de l'environnement. La municipalité devra publier tous les trois mois les prix du panier de la ménagère et indexer en conséquence les salaires des fonctionnaires municipaux. Elle devrait aussi prendre diverses mesures pour fournir des produits de première nécessité à la population. En retour, les syndicats se sont engagés à ne pas faire grève (19). Les promesses gouvernementales semblent assez irréalistes et, pour l'instant du moins, elles ne sont pas appliquées. L'engagement de la Fédération des syndicats à ne pas faire grève explique sans doute pourquoi elle n'a organisé aucune mobilisation — mais elle n'a guère les moyens d'empêcher les collectifs de travailleurs de Moscou de se mettre grève.
Les zigzags des syndicats
D'autres fédérations syndicales ou des syndicats régionaux semblent néanmoins mobiliser leurs adhérents pour appuyer leurs revendications face au gouvernement central. Dans la région de Kemerovo, dans le Kouzbass, un comité unitaire, composé par les comités de grève et par la direction du syndicat officiel, a annoncé une grève générale régionale pour le 10 mars, si le gouvernement central refusait d'envoyer une délégation officielle négocier dans la région. Les principales revendications portaient sur l'approvisionnement en produits, sur l'absence d'argent liquide et sur les salaires ; une menace de grève avait déjà permis aux mineurs d'obtenir que leurs salaires soient triplés et d'autres groupes de salariés, surtout les cheminots, les employés des postes et des communications, les enseignants, les conducteurs de bus et les employés du commerce (qui ont fait une grève d'avertissement) exigeaient la même chose.
Quelques jours auparavant, le président du soviet régional du Kouzbass, A. Tuleev, qui s'était présenté contre Eltsine lors de l'élection présidentielle de 1990 et avait obtenu la majorité absolue dans la région, avait présenté sa démission, disant qu'il n'acceptait pas « le programme, les formes et les méthodes de la politique économique de la direction russe, qui réduit la population du Kouzbass à la misère » (20). Le soviet a refusé d'accepter cette démission.
Par ailleurs, le Comité des travailleurs du Kouzbass a qualifié la menace de grève d'action "revancharde" de l'ancienne nomenklatura. Mais, ce comité, issu de la grève de juillet 1989, et qui a adopté une position très loyale envers Eltsine, ne semble pas très écouté. Le mot d'ordre de grève a été suspendu le 2 mars, quand le
13) NG, 14 mars 1992. Voir Inprecor n° 348 du 13 mars 1992.
14) TASS, 4 février 1992 ; FBIS, 4 février 1992.
15) FBIS, 21 janvier 1992 ; New York Times, 20 janvier 1992.
16) Voir Inprecor n° 338 du 11 octobre 1991.
17) NG. 4 février 1992.
18) TASS, 23 janvier 1992 ; Sovietsakaïa Rossia, 28 janvier 1992.
19) FBIS, 28 janvier 1992.
20) NG, 7 février 1992.
gouvernement a annoncé l'envoi d'une commission de médiation (21).
A la fin janvier, la Fédération des syndicats de Léningrad avait aussi appelé à une grève d'avertissement, qui ne semble pas avoir eu lieu, pour demander au gouvernement de baisser la TVA et d'entreprendre des poursuites contre les commerçants qui dépassent les limites officielles de prix (22).
Boule de neige
Il y a eu une autre menace de grève générale régionale dans la région septentrionale de Mourmansk, après que le gouvernement central ait refusé d'accorder une aide économique aux autorités régionales. Le 3 mars, une session extraordinaire du soviet régional, avec des représentants des syndicats, des gérants d'entreprises et de différents partis politiques, a discuté de l'organisation de cette
Cette solidarité entre directeurs d'entreprises, autorités politiques et syndicats a conduit le quotidien libéral Nezavissimaïa Gazeta à qualifier l'action proposée de « grève des directeurs » (23). Mais, bien que les revendications du mouvement ne concernent que la région et soient, en ce sens, "corporatistes", on ne peut pas récuser, au moins en principe, une telle coalition de syndicats, de directeurs et d'autorités politiques, tant que les syndicats conservent leur indépendance - d'ailleurs; dans l'ensemble de la CEI, c'est probablement cette forme de "coalition" qui domine dans les conflits liés à la thérapie de choc — il faut rappeler qu'il s'agit toujours d'entreprises d'Etat.
Le problème est, cependant, qu'on n'a aucune certitude quant à l'indépendance des syndicats investis dans ces accords. Au niveau des entreprises, la plupart des anciens syndicats officiels sont encore soumis à la direction. Mais il existe un profond mécontentement envers la passivité, et souvent la politique de conciliation flagrante, des appareils centraux des syndicats vis-à-vis de l'Etat. Ainsi, une lettre signée par le capitaine d'un chalutier de Mourmansk, son second et le président du comité syndical attaque durement la politique du gouvernement, qui a appauvrit les travailleurs et ne se soucie guère de la politique sociale. Elle souligne que les syndicats sont inactifs, et « jouent à des jeux incompréhensibles » (24).
En Ukraine, le Syndicat de la métallurgie exige que de nouvelles élections du conseil de la Fédération syndicale de la République soient organisées, car il affirme qu'à cause de sa passivité, les autorités politiques traitent le mouvement syndical comme une « société philatélique ou une association d'éleveurs de lapins » (25).
Le président de la Fédération des syndicats indépendants de Russie (FNPR) (auparavant officiels), Klochkov, a annoncé un moratoire de quatre mois sur les grèves à la veille de la thérapie de choc (26), déclarant que cela faisait partie d'un accord tripartite établi entre le gouvernement, les milieux d'affaires et les syndicats. Cela semble assez étrange. D'abord, parce que l'accord n'avait pas encore été conclu — trois semaines plus tard, dans une lettre à Eltsine, le FNPR se plaignait du fait que le gouvernement ignorait sa demande de partenariat social. Malgré cela, il a maintenu son moratoire (27). De plus, le FNPR ne dispose d'aucun mandat pour négocier un tel accord ni du pouvoir de le faire appliquer. Enfin, la présence des « C'est donc ça le marché..» Dessin paru dans la Pravda. "milieux d'affaires" comme troisième participant est particulièrement surprenante, alors que pratiquement tous les membres du FNPR travaillent dans des entreprises d'Etat. Il est étrange de voir que les dirigeants d'un mouvement syndical de plusieurs millions de membres soient si avides d'avoir pour partenaire les "milieux d'affaires", qui sont bien sûr en augmentation, mais encore balbutiants, surtout spéculatifs et profondément corrompus.
La réponse de Klochkov à la lettre des marins du chalutier de Mourmansk est instructive. Il leur annonce qu'ils devront lutter eux-mêmes pour l'amélioration de leurs conditions de vie. Il signale que le FNPR « soutient les réformes car elles sont nécessaires et inévitables », que les travailleurs doivent accepter cette « nécessité tragique » et qu'ils ne doivent pas espérer pouvoir protéger leur propre secteur. Il dit quand même que si le gouvernement ne tient pas ses promesses (ce qu'il n'a déjà pas fait en matière de protection sociale), le FNPR organisera des actions de masse importantes, menaçant d'aller jusqu'à « ôter (sa) confiance au gouvernement » (28). Eltsine n'a certainement pas perdu le sommeil à la suite de cette menace...
Se référant à la passivité de l'appareil de la FNPR, les Nouvelles de Moscou ont dit, sous forme de boutade, que « ce sont les
CEI vacances à l'école du communisme » ("école du communisme" était l'une des fonctions que Lénine attribuait aux syndicats) et a suggéré que ses dirigeants n'avaient pas besoin des travailleurs, puisque le FNPR possédait un important parc immobilier, dont des hôtels cinq étoiles (29).
Le rôle joué par les syndicats officiels dans les comités de grève de nombreuses mobilisations économiques n'est pas clair. L'unes des plus importantes a été la menace de grève, dans toute la République russe, des travailleurs de la santé, lancée le 29 janvier, puis suspendue après l'annonce d'importantes concessions par Eltsine (30). Une menace de grève des travailleurs du pétrole à Tioumen, la principale région productrice de Russie, a conduit le gouvernement à permettre aux entreprises de vendre 40 % de leur production sur le marché libre (31). Les succès des mineurs Le syndicat le plus militant et qui a remporté le plus de succès en matière de revendications économiques a été le Syndicat indépendant des mineurs (SIM). A la mi-janvier, sans aucune coordination, des grèves de mineurs étaient apparemment prévues simultanément dans les trois républiques productrices de charbon, la Russie, l'Ukraine et le Kazakhstan. Les revendications portaient sur des augmentations de salaires, sur la demande qu'une partie du charbon produit soit vendu à des prix libres par les entreprises, et exigeaient une amélioration de l'approvisionnement en produits de consommation et en argent liquide pour payer les salaires. Les travailleurs demandaient aussi l'ouverture de négociations avec l'Etat pour rédiger une convention collective. Les grèves n'ont cependant eu lieu que dans les régions de Karaganda et de Vorkouta. Mais, partout, le gouvernement a octroyé des concessions importantes aux mineurs (en Russie, leur salaire minimum a triplé en janvier), craignant que des mouvements dans ce secteur n'aient un effet boule de neige (32).
Les mineurs ont donc été obligés de se battre pour des hausses de salaire, malgré la
21) Trud, 6 et 7 mars 1992 ; NG, 7 et 11 mars 1992 ; FT, 11 mars 1992.
22) FBIS, 27 janvier 1992.
23) NG, 11 mars 1992.
24) Trud, 9 janvier 1992.
25) Trud, 16 février 1992.
26) FBIS, 27 tévrier 1992.
27) NG, 22 janvier 1992.
28) Trud, 30 janvier 1992.
29) Moskovskie Novosti, 1er mars 1992.
30) FBIS, 29 janvier 1992.
31) FT, 6 mars 1992.
32) NG, 18 janvier 1992 ; Komsomolskaïa Pravda, 14 janvier 1992 ; FBIS, 15 janvier 1992 ; Radio Free Europ Research Report, 24 janvier 1992.
- CEI position officielle du SIM, qui disait que lutte pour les salaires était dépassée et que, dans les conditions du marché, « l'époque où l'on demandait au gouvernement d'être plus juste est révolue ». Lors du premier congrès du SIM, en décembre 1991, son président, A. Outkine, avait annoncé que les mineurs devraient se battre pour des réformes radicales pour disposer de manière indépendante des fruits de leur travail. Pendant le même temps, la vente du charbon à l'étranger (plus profitable que la vente dans le pays) entraîne un déclin de la production de l'industrie métallurgique.
Plus de syndicats indépendants ?
Les revendications salariales des mineurs ont conduit certains libéraux à accuser le SIM d'égoïsme et de vouloir saper la réforme de marché (33). Or, le programme adopté par le congrès du SIM, tout en affirmant la nécessité d'une transition vers le marché, déclarait qu'aucun gouvernement ne présentait un programme correspondant aux intérêts des travailleurs. Malgré son discours sur la nécessité de continuer à réformer l'économie, la direction du SIM n'a apparemment pas de stratégie politique, qui lui permette d'imposer une réforme dans l'intérêt des travailleurs — pour cela, il devrait se développer au-delà du seul secteur minier. Des conversations avec certains dirigeants des mineurs, durant l'automne 1991, paraissaient indiquer qu'ils pensaient d'ailleurs aller dans cette direction, mais le congrès a peu avancé dans ce sens (34).
A Léningrad, un Syndicat indépendant des enseignants a été créé, auquel de nombreux instituteurs ont adhéré. Il a demandé des augmentations de salaires, l'arrêt des fermetures des écoles maternelles et des crèches, l'augmentation des subventions, des repas gratuits pour les élèves et les enseignants, et un meilleur entretien des locaux. Malgré l'opposition catégorique du syndicat officiel, il prépare une grève pour la seconde semaine de mars (35). Les syndicats indépendants se développent chez les chauffeurs de taxi, les pilotes, les contrôleurs aériens, les cheminots, les postiers, et les travailleurs du textile, mais leurs succès restent limités pour l'instant, surtout dans l'industrie.
Les conflits autour des privatisations ne semblent pas avoir beaucoup augmenté depuis le début 1992, alors que les administrateurs gouvernementaux continuent à s'approprier des biens publics. Le gouvernement prévoit à court terme une "petite privatisation" du secteur des services, de la petite industrie légère et du logement.
En février, en Lituanie, une grève des employés des services communaux à l'échelle de toute la République, s'opposant au pillage des privatisations de leurs entreprises, s'est achevée par une victoire. Ils ont obtenu, entre autres, que lorsqu'une entreprise est privatisée, 51 % des parts restent au collectif de travailleurs (36).
La presse rapporte de plus en plus de cas de conflits entre les locataires d'appartements et les nouveaux ou les futurs proprié-
« Je me prépare aux conditions du marché. » taires de ceux-ci qui veulent les déloger. Ainsi, dans le centre de Moscou, des locataires ont levé des barricades contre la police privée envoyée par les nouveaux maîtres des lieux pour les expulser — ils se sont baptisés les "communards". Le vice-préfet du district central de Moscou est devenu célèbre pour sa déclaration : « Le centre n'est pas fait pour les pauvres » (37).
Face à la thérapie de choc, le mouvement des libéraux traverse une profonde crise, confronté à la réduction de sa base sociale, qui est apparue de façon flagrante lors de la faible participation au rassemblement de soutien à Eltsine du 9 février. L'"ennemi communiste" ayant disparu, les libéraux ne peuvent plus rameuter les foules, d'autant plus qu'ils ont, dans une grande mesure, pris la place vacante de l'ancien ennemi. Par ailleurs, comme les principaux leaders du mouvement libéral sont au pouvoir, ils n'ont plus l'impression d'avoir besoin d'un mouvement.
La principale organisation libérale, Russie démocratique, s'est divisée lors de son conseil des représentants, en janvier 1992. Selon un dirigeant de la faction majoritaire, la minorité est composée de « radicaux extrémistes », éloignés de la réalité. Opposés aux pragmatiques modérés, ces derniers voulaient garder une certaine distance par rapport au gouvernement, et s'opposaient aussi à la pratique du cumul de fonctions publiques et d'activités commerciales (38).
Les libéraux à la dérive
L'absence de sept des neuf fondateurs du Mouvement pour les réformes démocratiques, une autre organisation libérale clé, à la session du conseil politique de cette formation, le 29 février, — tous les sept occupent de hautes fonctions gouvernementales — révèle aussi la profondeur de la crise qui frappe ce courant. Les deux membres fondateurs qui ont participé à la réunion, Nikolai Petrakov et Arkadi Volsky, sont partis durant la suspension de séance (39). Or, avant de partir, Petrakov, qui préside l'Institut du marché, a demandé s'il fallait exiger la démission du gouvernement et a fortement critiqué le programme économique gouvernemental. Durant ces dernières semaines, ce que l'on pourrait appeler une opposition libérale de gauche ou social-démocrate à la thérapie de choc est apparue parmi une partie des intellectuels les plus "en vue" — beaucoup viennent de l'institut de Petrakov (40). Dans un article collectif, publié dans la Nezavissimaïa Gazeta du 6 mars 1992, des chercheurs de haut niveau de cet institut s'en prennent à la politique du gouvernement car elle est « incompétente et conduit à une impasse », elle détruit les ressources productives du pays, et se tourne « vers le capital au mépris du potentiel créatif et des intérêts de la majorité de la population », en « expropriant les travailleurs, en transformant le pays en fournisseur de matières premières à bon marché et en exportateur de capital ».
Ils demandent, par exemple, que le rouble ait un cours fixe, des contrôles stricts sur les exportations, dont l'interdiction du commerce privé du pétrole et des matières premières, et plus généralement, la protection de l'économie face au marché mondial, une forte réglementation par l'Etat, un contrôle de tous les prix, et le transfert gratuit des entreprises aux collectifs de travailleurs, dont le capital serait divisé entre leurs membres.
Cet article a été suivi par un autre de l'académicien Georgi Arabatov, affirmant que les succès des politiques néolibérales du FMI et de l'école de Chicago étaient plus
33) NG, 4 mars 1992.
34) Informatsionni Biouletin KAS-KOR, 20 décembre 1991.
35) Nezavissimi Rabotchi Vestnik (Léningrad) n° 3 et 4, 1992.
36) Ibid n° 3.
37) Trud, 22 février et 6 mars 1992.
38) NG, 21 janvier 1992. Voir Inprecor n° 348 du 13 mars 1992.
39) NG, 3 février 1992.
40) Nedelya n° 5, 1992 ; NG, 6 mars 1992.
que mythiques. Il accuse le gouvernement d'œuvrer en secret et d'être antidémocratique, cruel et aux ordres du FMI. Selon Arabatov, les "pseudo-réformes" menacent de réduire la société russe « à l'état animal du Meilleur des mondes préparé par les réformes économiques de ce cabinet. (...) Je ne pense pas que, pour améliorer notre situation, il faille absolument, dans un premier temps, s'appauvrir et s'avilir. Je suis certain qu'il existe d'autres moyens » (41).
Bien sûr, les socialistes ont depuis longtemps fait des critiques bien plus radicales — Tatiana Koriagina, député de l'ancien Soviet suprême, jusqu'à une date récente était pratiquement la seule économiste critique publiée dans la presse. Mais c'est la première fois que des intellectuels reconnus, auparavant étroitement liés au mouvement libéral, interviennent publiquement et avec vigueur contre les choix du gouvernement, presque immédiatement après le début de la thérapie de choc. Bien sûr, aucun d'entre eux ne demande la démission d'Eltsine, ni même de nouvelles élections parlementaires ; cependant, ces prises de position illustrent une scission majeure dans le mouvement libéral, qui ouvre un espace idéologique, inexistant jusqu'alors, pour les socialistes.
La fuite en avant
Si le gouvernement continue cette politique sous les auspices du FMI — rien n'indique le contraire —, la population subira des coups bien plus durs, quand les prix de l'énergie et de tous les biens de consommation, dont le pain et le lait (à l'unique exception des loyers, des services communaux et du transport public), seront libérés en avril. La libération du prix de l'énergie — certains économistes annoncent que les prix du pétrole augmenteront au moins de 500 ou 600 % (le FMI, lui, recommande une hausse de 1 000 ou de 1 500 %) — entraînera des hausses de prix similaires pour tous les autres produits (42).
On peut donc s'attendre à des protestations ouvrières d'ampleur. En outre, la situation est très différente de celle du début janvier, quand les gens avaient encore des réserves de nourriture, et quand les attentes soulevées par l'espoir d'une rupture radicale avec le passé aidaient à amortir le choc. De plus en plus de travailleurs ont aussi acquis une expérience d'organisation et de lutte depuis lors.
La libération des prix du pétrole et du charbon conduira aussi à une baisse encore plus forte de la production, ce qui provoquera un taux de chômage très important dans l'industrie.
Les directeurs de l'industrie du charbon du Kouzbass et les dirigeants des syndicats
CEI
officiels prédisent que l'inévitable concurrence provoquera la fermeture d'au moins cent mines de la région, qui est pourtant en bien meilleure posture que le Donbass ou Vorkouta. Dans une déclaration, ils ont annoncé que la libération des prix du charbon représentera « une catastrophe non seulement pour le Kouzbass mais pour toute la Russie » — on prévoit déjà une chute de la production en 1992 de 60 millions de tonnes (43). Certains économistes signalent que les coûts d'extraction du pétrole augmenteront tellement que sa production chutera jusqu'à ce que l'industrie soit subventionnée à nouveau (44). Des responsables de l'industrie métallurgique ont aussi tiré la sonnette d'alarme : la production baisse à cause de la pénurie en matières premières, surtout de charbon et de fer, dont une grande part est exportée (45).
La vaste industrie militaire, prédominante dans l'Oural, et dans les régions de Moscou et de Léningrad, est sur le point de procéder à des licenciement massifs. Le gouvernement a réduit le budget militaire à 13 % de sa valeur durant les années précédentes, mais la reconversion de ce secteur rencontre d'immenses difficultés. Il semble que les entreprises militaires ont, jusqu'à présent, pu payer les salaires grâce à des prêts bancaires. A Léningrad, des directeurs d'usine ont averti qu'une grande explosion de mécontentement ouvrier risquait de se produire si le gouvernement ne leur versait pas 2 milliards de roubles pour payer les salaires de mars — ils sont déjà fortement endettés auprès des banques pour les salaires de février (46).
Les questions des privatisation et de la corruption, qui vont de pair, risquent d'accroître les sources de conflits. Parmi la population, l'idée est déjà largement répandue que les "nouvelles" structures de gouvernement sont à peine plus démocratiques et certainement plus corrompues que les anciennes, et que les démocrates au pouvoir s'enrichissent au détriment des citoyens — des scandales importants, concernant des millions de roubles, ont été révélés ces dernières semaines.
Le régime d'Eltsine est donc à la veille du test le plus critique.
20 mars 1992
41) NG. 6 mars 1992.
42) Trud, 6 mars 1992,
43) Trud. 3 mars 1992.
44) Trud, 6 mars 1992.
45) Ibid.
46) FT, 11 mars 1992.