Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

BELGIQUE

Pari réussi

· Inprecor n° 349, 27 mars 1992 · p. 26-27 · 1 361 mots

Belgique Syndicalisme Paix et armements

(Flandre), 120 000 personnes ont envahi les rues de Bruxelles, le dimanche 22 mars 1992. Une marée humaine qui, dans la plupart des cas, arrivait dans des

Pari réussi

Derrière le mot d'ordre « Avec vous » (Wallonie) et « Main dans la main » trains bondés à la capitale venant des quatre coins de la Belgique, « Pour la tolérance, contre l'exclusion sociale et pour la démocratie », en réaction à la marée noire du 24 novembre 1991, quand les partis d'extrême droite ont réalisé une véritable percée (1).

Vincent SCHELTIENS

L'INITIATIVE est venue du mouvement pacifiste flamand qui, dans les années 80, était à la base des manifestations de masse contre l'implantation des missiles nucléaires. A partir d'un appel large, les initiateurs ont réussi à obtenir le soutien de tous les mouvements sociaux. Hugo Ongena, porte-parole de la

Coordination flamande pour la paix, VAKA-

OCV, et un des organisateurs de la manifestation, déclarait : « C'est comme si un vieux rêve se réalisait : les mouvements sociaux traditionnels et les nouveaux mouvements sociaux se retrouvent dans un même programme d'action. »

Les organisateurs veulent continuer sur cette lancée, pour préparer 1994, année où il y aura différentes échéances électorales et où l'extrême droite se retrouvera dans plusieurs villes en position d'arbitre pour la conquête de la mairie (notamment à Anvers, du point de vue socio-économique la ville la plus importante du pays). Selon Ongena « la date du 22 mars signifie un tournant. Le début d'un nouveau mouvement ».

Cette démonstration de force est, jusqu'à présent, la plus importante des manifestations antiracistes en Europe. Elle se range dans le "club des 100 000 et plus"

avec Paris, Milan et Amsterdam. Ce chiffre était également le but explicite des organisateurs. Sa réalisation semblait possible dès décembre 1991, lorsque les discussions entre les différents mouvements sociaux débouchaient sur une unité large des syndicats, du mouvement pacifiste, écologiste, du mouve-

BELGIQUE ment des femmes et des jeunes, et des organisations d'immigrés. Selon la "recette" du mouvement antimissiles des années 80, on a assisté dès lors à la création d'une multitudes d'initiatives locales. Les premiers à réagir, après le scrutin du 24 novembre, étaient les étudiants, organisant des manifestations avec plusieurs milliers de participants à Louvain, Gand et Bruxelles. D'autres activités suivaient, allant de comités de quartier ou de villes, jusqu'à la fondation d'un vrai mouvement de citoyens (Charte 91), qui, entre temps, a été imité dans la partie francophone du pays (2).

L'enjeu de la jeunesse

Plusieurs forces, qui depuis longtemps combattent le racisme et le fascisme, étaient critiques par rapport à deux aspects de la manifestation du 22 mars : d'abord la façon dont l'initiative « Main dans la main » a été décidée (au sommet, sans impliquer une partie importante du mouvement antiraciste et les organisations de l'extrême gauche) et ensuite, le contenu de la plate-forme, jugée trop superficielle, dans laquelle certaines revendications essentielles étaient absentes. Quoi qu'il en soit, cette large unité était le facteur essentiel et la condition sine qua non pour répondre aux racistes et dégager des perspectives, surtout grâce à la participation des deux syndicats.

Malgré ce qu'il y avait (ou ce qui manquait) dans la plate-forme, cette manifestation était clairement profilée contre le racisme, pour l'égalité des droits et contre les partis fascistes (surtout le Vlaams Blok). II s'agissait d'une vraie fête populaire, comme les manifestations contre les missiles nucléaires : beaucoup de jeunes et d'immigrés, des couleurs, et surtout plein de musique et de danse. Comme la manifestation reposait sur l'implantation et la force de mobilisation des syndicats et des nouveaux mouvements sociaux, les Flamands étaient plus nombreux que les Wallons ; les mouvements associatifs sont surtout actifs en Flandre... où le score du Vlaams Blok lors des dernières élections dépassait le cap symbolique des 10 %.

Les jeunes était la composante la plus importante, la plus colorée et la plus radicale de la manifestation. Présence massive des mouvements catholiques de jeunesse, mais aussi des groupes de musique rap (composés de jeunes d'origine immigrée de la deuxième et troisième génération) et des organisations de jeunesse de l'extrême gauche. Des liens de solidarité et une aspiration commune à l'égalité radicale les rassemblaient. Le combat dans la jeunesse est important, car le Vlaams Blok y puise également la majorité de ses forces militantes. La question-clé est la suivante : qui va gagner cette bataille pour la jeunesse ?

Frémissement syndical

Cette manifestation a montré clairement que le mouvement ouvrier organisé s'est réveillé. Les directions des deux principaux syndicats (la Fédération générale des travailleurs belges — FGTB, social-démocrate

- et la Confédération sociale-chrétienne -CSC, démocrate-chrétienne qui organisent ensemble 2.5 millions de salariés) sont entrées de tout leur poids dans le comité d'organisation de la manifestation et ont menée une mobilisation réelle.

D'une part, elles ont voulu incontestablement garder la plate-forme dans certaines limites (pas de droit de vote pour les immigrés, pas de critique explicite du nouveau gouvernement, composé de sociaux-démocrates du Parti socialiste et de démocrates-chrétiens du Parti social-chrétien, qui entretiennent des liens serrés avec "leurs" directions syndicales). Mais, les directions réformistes comprennent aussi qu'il est temps d'agir : le racisme a percé considérablement au sein de la classe ouvrière et à la base des syndicats mêmes. L'insécurité de l'emploi, l'aggravation des conditions de travail, l'absence d'une opposition conséquente et combative de la part des syndicats — pour ne pas parler du manque d'une perspective crédible - font que beaucoup de travailleurs deviennent sensibles à la démagogie de l'extrême droite.

Le soir du 24 novembre 1991, les directions syndicales ont reçu le message : après

1) Sur les résultats des élections parlementaires en Belgique, voir Inprecor n° 342 du 6 décembre 1991.

2) La réunion de fondation de la Charte 91, le 8 février à Anvers, rassemblait 1 000 personnes, dont plusieurs personnalités du monde politique, social, culturel et des médias. Selon Charte 91, la montée de l'extrême droite est due à la crise globale de la société. Ce mouvement essaye par conséquent d'engager les citoyens sur la base d'alternatives touchant les différents sujets de société.

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la raclée infligée aux partis politiques traditionnels et le discrédit énorme des institutions de la démocratie parlementaire, les organisations sociales savent que c'est elles - avec leur bureaucratie au sommet — qui pourraient bien être la prochaine "victime" dans le champ de tir des fascistes. Les délégations syndicales d'entreprise qui étaient à la manifestation (comme par exemple les Forges de Clabecq, où travaillent beaucoup d'immigrés italiens, ou l'usine de Ford au Limbourg) se sentiront renforcées, après cette démonstration, pour contrer toute discrimination et division au sein de leur usine.

Les élections de 1994

Voilà donc un premier succès. Maintenant que s'ouvrent de vraies perspectives pour contrer la peste brune. Le mouvement qui s'est créé autour de la manifestation doit continuer à se structurer, de bas en haut, en largeur et en profondeur. Pour cela, il faut des nouvelles perspectives de mobilisation (1994 ?).

Mais la discussion sur la plate-forme doit également continuer. Cette plate-forme a prouvé qu'elle pouvait être un levier pour une première manifestation de masse. Il s'agit maintenant de l'utiliser comme base de discussion et de donner leur place à tous ceux qui sont prêts à s'engager, sans exclusives politiques.

Ce n'est qu'ainsi que l'on pourra mener la discussion sur un changement de cap face à la politique gouvernementale actuelle et à celle de la direction du mouvement organisé, sans mettre en cause l'unité d'action.

Le gouvernement aura observé la manifestation du 22 mars avec une attention particulière et il en tirera aussi le bilan. La manifestation augmente la pression sur ce gouvernement. Formé après beaucoup de difficultés, il a comme souci principal l'application d'une nouvelle politique d'austérité pour garder la Belgique en tête dans la marche vers l'union politique et monétaire européenne. Cela va entraîner des attaques contre le niveau de vie des travailleurs. Et comme toujours, il n'y aura pas de fonds pour satisfaire les besoins réels des habitants (immigrés et belges) des quartiers urbains délabrés, qui votent en masse pour l'extrême droite. Quelques pas symboliques et un peu de rhétorique ne suffiront pas à endiguer la marée noire. *

Bruxelles, 13 mars 1992

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