Les élections des 5 et 6 juin 1992 en Tchécoslovaquie illustrent le rejet massif refusé de participer à toute coalition fédérale avec les opposants slovaques, ce
A quand la
partition ?
de la thérapie de choc en Slovaquie, alors que la droite remporte une courte victoire dans la République tchèque. Le dirigeant tchèque Vaclav Klaus a qui rend pratiquement inévitable l'effondrement de la fédération tchécoslovaque. Adam NEZVAL
LES PARTIS socialistes et nationalistes ont remporté 65 % des voix en Slovaquie, ce qui exprime l'hostilité de la popultion à la thérapie de choc, qui a dévasté la déjà pauvre république orientale. Le Parlement slovaque va maintenant déclarer sa souveraineté et tenter d'établir une confédération plus lâche avec la République tchèque. Le Mouvement pour une Slovaquie démocratique (HZDS, nationaliste de gauche), qui a remporté 48 % des sièges au Parlement slovaque, exige une « nouvelle réforme pour la Slovaquie » — avec ou sans les Tchèques — d'ici la fin 1992.
Comme le nationalisme qui a surgi partout ailleurs dans l'ancien "bloc soviétique" la renaissance du nationalisme slovaque a des fondements économiques. Mais, la situation spécifique de la Tchécoslovaquie l'a conduit à adopter une ligne progressiste.
Le dirigeant populiste du HZDS, Vladimir Meciar, a déclaré lors de sa campagne que « le chômage est trois fois plus important en Slovaquie que dans les Pays tchèques, qui profitent de 90 % des investissements étrangers et du tourisme depuis 1989. (...) Le gouvernement favorable à Prague renvoie la Slovaquie à sa situation d'avant-guerre de réserve agricole et de main-d'œuvre pour les riches Pays tchèques » (1). Meciar critique la servilité tchèque face au capital allemand et explique que l'indépendance vis-à-vis de l'économie mondiale serait plus viable si le pays reprenait des liens commerciaux et politiques avec la Pologne, la Hongrie et l'Ukraine.
La "nouvelle réforme" que propose le
HZDS est basée sur d'importantes créations d'emplois et sur une restructuration de l'économie impulsée par l'Etat. Les achats de coupons par les travailleurs devront être favorisés dans les futures privatisations, et l'investissement étranger sera soumis à des conditions plus strictes. Le vote pour les partis soutenant cette stratégie a été si important que l'Union démocratique civique (ODU) au pouvoir, pro-tchèque, n'a même pas obtenu les 5 % de voix nécessaires pour entrer au Parlement.
La bombe à retardement slovaque
Des différences risquent rapidement d'apparaître, d'une part, au sein du HDZS et, de l'autre, entre ce mouvement et l'opposition à propos du soutien de Meciar à la construction d'immenses barrages sur le Danube et sur d'autres fleuves slovaques pour produire la moitié de l'énergie de la région, et de centrales nucléaires pour produire l'autre moitié.
Comme le Public contre la violence (équivalent slovaque du Forum civique lors de la révolution de 1989), le HDZS rassemble des forces fédéralistes, séparatistes, pro-capitalistes et social-démocrates, et ni sa politique ni les attentes de ses électeurs ne sont cristallisés, au-delà des mots d'ordre de "nouvelle réforme", de une "souveraineté slovaque" floue ou de "confédération"
Ces élections ont révélé le gouffre séparant les partis slovaques des minorités nationales de la région, qui constituent 20 % de sa population. Pratiquement tous les électeurs d'origine hongroise ont soutenu des partis de droite pro-tchèques - réaction compréhensible face au HZDS, qui essaye d'interdire la langue hongroise dans les entreprises du service public. Seul un membre sur cinq de la communauté roumaine de Slovaquie (10 % de la population) a participé au vote, ce exprime leur marginalisation croissante - 60 % des Roumains sont au chômage contre 12 à 15 % de Slovaques — et du racisme important qui existe à leur égard.
Avec l'échec flagrant des partis procapitalistes, et la récente scission des chrétiens-démocrates entre fédéralistes et séparatistes, en Slovaquie, le rôle d'opposition revient au Parti de la gauche démocratique (SDL, ancien parti communiste), deuxième force du nouveau Parlement slovaque, avec environ 20 % des sièges. Son dirigeant, Peter Weiss, a déclaré que le SDL soutenait la plupart des postions du HDZS, mais qu'il insisterait plus sur les mesures sociales progressistes. Les tendances staliniennes et social-démocrates en son sein attireront certainement de nouveaux membres si le HDZS louvoie sur les questions sociales et économiques.
L'Union des communistes de Slovaquie (ZKS), le radical Forum des travailleurs (FR) et l'Alternative de gauche, basée à Bratislava, n'ont totalisé que 1 % des suffrages, mais leurs activités peuvent attirer des militants ouvriers.
Le Parti social-démocrate slovaque (SDSS) du leader de 1968, Alexandre Dubcek, n'a franchi que de justesse la barre des 5 % des voix. Défenseur loyal du gouvernement de Prague jusqu'aux élections, Dubcek souligne maintenant sa volonté de coopération avec le HZDS (qui n'a pas besoin de lui) et le SDL (qu'il traitait avec mépris de "communiste" quand les premiers sondages lui attribuaient 10 % des voix). La rapidité de ce revirement en dit long sur la force de l'attachement du SDSS à des principes, socialistes ou autres.
La droite tchèque
Dans la République tchèque, le ministre des Finances Vaclav Klaus dépend du Parti du peuple (CSL, centre-droit) et des Républicains d'extrême droite pour consolider sa faible majorité de 16 sièges dans un Parlement tchèque qui en compte 200.
La droite tchèque est dominée par le Parti démocratique civique (ODS) de Klaus, qui défend les réformes en cours (2). Bien que Klaus soit fédéraliste, il subit les pressions de l'impatiente Alliance démocratique civique (ODA, 6 % des sièges au Parlement tchèque), qui veut que les Tchèques se séparent de la Slovaquie "communiste" et cherchent la protection allemande pour leur "retour" vers l'Europe occidentale.
Malgré les manipulations et les scandales — une liste de 251 journalistes libéraux et de gauche, présentés comme
1) Le chômage atteint 12 % contre 2,7 % d'après les chiffres officiels ; 15% et 4 % selon les estimations de l'opposition.
2) Voir Inprecor n° 349 du 27 mars 1992.
d'anciens agents de la police secrète stalinienne, a circulé récemment (3)—, l'anticommunisme n'a pas réussi à mobiliser les votants, puisque la majorité des gens ont privilégié l'économie et l'avenir de la fédération.
Trois listes de centre-gauche se présentaient contre la coalition au pouvoir. Le Bloc de gauche, dirigé par le Parti communiste tchèque, est devenu le plus grand regroupement d'opposition, avec environ 16 % des voix. Son assimilation à l'ancien régime empêchera toute coopération avec les sociaux-démocrates (CSSD, 8 % des voix) et l'Union libérale sociale (LSU, alliance des partis vert, socialiste et des fermiers collectifs, 7 % des voix).
Quel avenir pour la fédération?
Selon Vrata Votava, militant partisan de la IVe Internationale élu au Parlement tchèque sur la liste du Bloc de gauche : « La vaste privatisation en cours transformera 1993 en une année d'importants licenciements et soumettra l'économie au bon vouloir du capital allemand. Nous proposons de privatiser en faisant don des usines d'Etat à leurs travailleurs, et en octroyant des crédits garantis par le gouvernement aux coopératives et au petit commerce. Le Bloc de gauche s'oppose à la privatisation de la santé et des crèches, et au retour des écoles et des hôpitaux aux mains de l'Eglise. »
Les Républicains d'extrême droite ont recueilli 6 % des suffrages tchèques et sont entrés au Parlement tchèque pour la première fois. Leur leader charismatique, Sladek, est très populaire à cause de son racisme anti-tzigane, même si des revendications comme la réintégration de la Ruthénie subcarpathique (annexée de force à l'Ukraine à la fin de la Seconde Guerre mondiale) semblent lointaines.
Les opinions divergentes des élites tchèques et slovaques quant aux réformes économiques à mettre en œuvre rendent la fin de la fédération certaine, à plus ou moins long terme. Ces deux classes dirigeantes s'accusent mutuellement de tous les maux, pour attirer le maximum de soutien international. Pour le dirigeant du Parti communiste tchèque, Jiri Svoboda : « La responsabilité d'une éventuelle partition de la Tchécoslovaquie reviendra aux membres de la droite tchèque. Leurs réformes sont socialement inacceptables pour la Slovaquie, mais ils préféreront diviser la fédération plutôt que de ralentir la restauration du capitalisme. Ils aimeraient encore mieux préserver le capitalisme dans un demi-pays. »
Entre temps, les bons résultats du HDZS en Slovaquie bloquent les initiatives de la droite à l'Assemblée tchécoslovaque, car
« Je ne vous dérangerai pas longtemps, M. le Président. toute nouvelle législation doit être votée à la fois par une majorité séparée de députés tchèques et de députés slovaques. Tant que la fédération existe, le HDZS dispose, de fait, d'un droit de veto sur les lois proposées par le groupe de Klaus. Le dirigeant du HDZS, Meciar, semble avoir décidé tactiquement de soutenir Klaus, le temps de consolider le pouvoir en Slovaquie. Mais tout appui de sa part à une poursuite des réformes fédérales de marché bénéficiera au Parti national slovaque (SNS) séparatiste et au SDL. Les confusions de la gauche
Plusieurs candidats soutenus par des syndicats ont été élus sur les listes des sociaux-démocrates et du Bloc de gauche tchèques. Alors que l'Union slovaque des communistes (ZKS) marxiste a recueilli moins de 1 % des voix, des individus tel Vrata Votava ont été élus sur la liste du Bloc de gauche tchèque — Votava avait également l'appui d'une partie du mouvement anarchiste. Cependant, la gauche marxiste présente dans les nouveaux parlements est principalement organisée autour des anciens partis dirigeants tchèque et slovaque.
Selon des enquêtes sociologiques, 12 % des 16 % de voix recueillies par ces partis viennent des électeurs les plus âgés — les deux tiers auraient plus de 45 ans —, nostalgiques du passé, préoccupés par la baisse de leurs pensions et par la hausse des prix, ou inquiets de l'influence allemande croissante sur la vie économique et politique. Le reste des suffrages est le fait d'électeurs qui considèrent que le PC est le meilleur appui pour construire un nouveau parti de gauche.
Les anciens partis de gouvernement sont en compétition avec des partis démocratiques plus petits pour gagner le soutien du mouvement syndical en pleine expansion. L'analyse du traitement de l'autogestion, de la cogestion et des coopératives dans les programmes électoraux du Bloc de gauche
Je n'ai que trois questions : les Tchèques, les Slovaques et les Allemands. » et de l'Union sociale libérale tchèques révèle l'existence d'un important terrain commun, mais aussi les confusions qui subsistent au sein de l'opposition de gauche sur l'alternative économique de la troisième voie.
Les salariés hors jeu
Selon l'Union sociale libérale (LSU) : « La participation des travailleurs à la gestion des entreprises est d'une importance capitale pour la compétitivité et le développement économique du pays. La démocratie au sein de l'entreprise est le facteur le plus favorable au développement dans l'économie mondiale moderne. (...) Or la "réforme" tchécoslovaque va totalement à l'encontre de cette tendance — la partie du vieux système qui aurait dû être encouragée est, en fait, abolie. Au lieu que les syndicats deviennent réellement actifs en matière de gestion et s'unissent avec les directions pour résoudre les problèmes de l'entreprise, au lieu de proposer d'autres formes de participation des travailleurs, et au lieu de décentraliser le plus possible la prise de décisions, jusqu'au niveau de l'équipe de travail, les salariés ont été pratiquement exclus du jeu en Tchécoslovaquie » (4).
La LSU et le Bloc de gauche dénoncent la privatisation par coupons, qu'ils comparent à une loterie qui, au mieux, transformera les citoyens en détenteurs de parts minuscules sans aucun pouvoir, et, au pire, leur volera leur part de la propriété d'Etat et leurs économies. A la place, ces partis défendent l'objectif initial de la privatisation par coupons : distribuer une partie des actions aux
La formation de coopératives et l'autogestion sont aussi proposées par ces partis comme une manière d'encourager l'esprit d'entreprise au sein de la population, et comme une méthode de "désétatisation" par
3) Voir Inprecor n° 344 du 5 juin 1992.
4) Ekonomicky program, LSU, avril 1992.
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en bas. « Pourquoi les projets de privatisation devraient-ils être réalisés à huis clos par des fonctionnaires non qualifiés auxquels on ne peut pas faire confiance, et qui, pour la plupart, n'ont jamais vu l'entreprise sur laquelle ils doivent statuer ? Pourquoi la décision n'est-elle pas prise de manière publique, au niveau de l'entreprise, où les enjeux sont mieux connus ? Pourquoi un gouvernement qui rejette toute politique industrielle en tant que retour à avant novembre 1989 agit, en réalité, comme l'appareil du Parti communiste tchèque à la pire époque stalinienne ? » (5).
L'autogestion, pas les coupons!
Pour le stratège du Bloc de gauche, Radim Valencik : « La privatisation est devenue l'objectif final des réformes. A l'origine, les ventes à un propriétaire privé n'étaient qu'un des moyens de la désétatisation. Des "plans de privatisation" pour la création de coopératives, ou pour des achats d'actions par les travailleurs devraient, au moins, mériter une considération équivalente. De plus, favoriser de tels plans permettrait de rendre la propriété à la population, contrairement aux livrets de coupons
La LSU et le Bloc de gauche formulent des revendications concrètes pour que les formes participatives d'organisation de la propriété aient un accès égal au crédit et aux avantages fiscaux que le petit commerce. Zdenek Haba, économiste du Bloc de gauche, suggère aussi que les coopératives et les groupements autogestionnaires aient le droit de louer les entreprises où ils travaillent, plutôt que de les racheter, « pour permettre aux travailleurs ordinaires de participer à la privatisation au même titre que les vieux apparatchiks et la nouvelle mafia ». La LSU propose la location de tous les petits commerces, pour permettre aux entrepreneurs de mettre leur petit capital à travailler immédiatement, plutôt que de le voir partir à
Des représentants de ces deux partis pensent que la participation majoritaire des employés fera obstacle à l'accaparement de la production par le capital étranger, et donnera des garanties sur le déroulement de la restructuration.
Le schéma général de ces deux programmes vise à l'établissement d'entreprises pleinement indépendantes dans le cadre du marché. Le Bloc de gauche pense que le problème principal du modèle yougoslave venait du pouvoir des bureaucraties concurrentes à travers leur contrôle du système de crédit. Le Fonds d'investissement national tchèque et morave, dirigé par des militants communistes, espère fonder une banque autogestionnaire et un centre pour le déve-
Le plan de cogestion de la LSU est basé sur les cercles de qualité qui existaient avant la Seconde Guerre mondiale dans l'usine de chaussures Bata. Bata avait ainsi obtenu une productivité très élevée, en combinant l'investissement des travailleurs et diverses primes en nature (logement, sports, bourses scolaires, etc.), en supprimant l'activité syndicale et en instaurant une force de police de la compagnie enquêtant sur la vie privée des
Le Fonds d'investissement national tchèque et morave base son programme sur des coalitions entre patrons et employés. Or, pour l'instant, les directions de nombreuses usines ont utilisé la rhétorique de l'autogestion, ou des fonds de privatisation autogérés, pour obtenir un contrôle efficace, si ce n'est la propriété, des parts des travailleurs, dans le but de développer l'autonomie des gestionnaires par rapport à l'Etat ou aux nouvelles majorités d'actionnaires.
Dans le même temps, on ne sait pas vraiment si ces deux partis mesurent à quel point leur programme est radical. Veulent-ils vraiment permettre la création de nouvelles formes de propriété et changer le système national d'allocation de crédits ? Cela ira sûrement à l'encontre de l'engagement du LSU dans l'économie de marché sociale.
Néanmoins, la discussion autour de toutes ces idées discrédite finalement, pour de nombreux travailleurs, l'argument central de la droite et de Vaclav Klaus — quel que soit le coût des réformes, il n'y a pas d'alternative ! Les mois à venir montreront jusqu'où sont prêts à aller les partis de gauche des deux républiques dans le soutien à la démocratie et aux alternatives socialistes. *
Prague, 9 juin 1992
5) Ibidem.