Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

DANEMARK

Les empêcheurs d'unifier en rond

· Inprecor n° 355, 19 juin 1992 · p. 3-4, 4-5, 5 · 2 071 mots

Europe Écologie

LA TENTATIVE de construction d'une superstructure politique pour préparer le grand marché a été temporairement freinée ; de nouvelles discussions surgissent dans différents pays.

Au Danemark, la plupart des partis politiques défendaient le oui ; seuls 28 des

175 députés votèrent contre

Maastricht au Parlement. La majorité des grands patrons et des dirigeants syndicaux, ainsi que presque tous les journaux avaient pris parti pour la ratification, ce qui illustre la portée de l'événement.

Le non l'a emporté dans toutes les grandes villes ; cette majorité urbaine était plus faible que celle qui s'était exprimée lors du référendum de 1986 sur l'Acte unique (voir tableau en p. 4), ce qui s'explique principalement par le changement de position de la direction social-démocrate — en

1986, sous la pression de son électorat, celle-ci défendait le non, alors que cette année, elle soutenait la ratification du traité.

Contrairement à 1986, le vote pour le non a été plus important dans les départements les plus touchées par le chômage ;

dans certains d'entre eux, il y a une importante population de fermiers et de pêcheurs, directement touchés par les décisions de la Communauté et de plus en plus mécontents.

Le vote non a donc traversé pratiquement tous les secteurs de la société ; mais c'est surtout la majorité de la classe ouvrière, et surtout les gens les plus touchés par la crise économique, qui ont voté non.

Divers sondages ont aussi révélé que les femmes (57 % de non) étaient davantage opposées à Maastricht que les hommes (57 % de oui) — or les opinions racistes et militaristes sont moins répandues parmi elles. Avant le référendum, les médias prétendaient que les jeunes étaient tout particulièrement « favorables à l'idée d'une Europe unie » et qu'ils voteraient donc oui. En fait, ici la division entre sexes a été particulièrement claire : les jeunes femmes ont voté non, et les jeunes hommes oui.

Les empêcheurs d'unifier en rond

(voir Inprecor n° 354 du 5 juin 1992).

conséquences sur la ratification du Traité par les autres Etats membres de la CE. Cependant, cet événement a jeté un voile

Bodil RASMUSSEN habituels de la social-démocratie ont ignoré les consignes de vote de leurs dirigeants.

Les partis désavoués nationale appelaient à voter oui, mais localement plusieurs structures participèrent à la campagne pour le non.

grands partis bourgeois au gouvernement —

NED

MILL

Le non des Danois au Traité de Maastricht (50,7 % des électeurs ont rejeté le projet d'union politique européenne), lors du référendum du 2 juin 1992, a provoqué un électrochoc dans la bourgeoisie danoise et dans toute la Communauté européenne (CE)

Au lendemain du scrutin, les dirigeants politiques danois et européens se sont empressés de déclarer que cela n'aurait pas de de scepticisme sur l'union européenne.

Il faut savoir que 64 % des électeurs

Tous les leaders syndicaux d'envergure

Entre 12 et 15 % de l'électorat des deux

NE)

7 100

EC

« Non à la CE! » le Parti conservateur du peuple et le Parti libéral ont voté non, alors que les deux partis bourgeois qui prônaient cette position, le

Parti du peuple chrétien et le

Parti du progrès (extrême droite) ont été suivis respectivement par 64 et 67 % de

Des intérêts différents ont convergé dans la majorité pour le non. Cependant, on peut dégager certains arguments qui ont eu une influence déterminante dans le débat à la veille du référendum.

• Les gens ont l'impression que la CE et le Traité de Maastricht ne sont pas démocratiques. Cela est partiellement dû au fait que le Danemark, qui se vit comme un petit pays, aura peu d'influence dans la CE ; cela vient aussi de la suspicion et des critiques générales provoquées par la CE, qui apparaît comme un appareil supranational, lointain et bureaucratique. Une des affiches de la campagne pour le non proclamait : « La CE fait au moins quelque chose pour la démocratie, elle la supprime. »

• Selon une idée très répandue — mais parfois fausse —, le système de prestations sociales est meilleur au Danemark que dans d'autres pays de la CE et l'intégration provoquera leur révision à la baisse. Il a été souligné que la

Banque fédérale européenne ne recherche que la stabilité des prix, ce qui laisse peu d'espace à la lutte

• Il existe une défiance générale envers les politiciens favorables à l'union. Avant le référendum, le gouvernement avait été éclaboussé par de nombreux scandales politiques et accusé de tromper le Parlement. Le référendum a donc pu être utilisé comme une protestation contre l'establishment politique, responsable de l'instauration de sévères mesures d'austérité — selon un sondage réalisé après le 4 juin, 40 % des personnes interrogées considéraient que la victoire du non avait un rapport avec l'Union européenne ; 13 % qu'il s'agissait d'une protestation contre le gouvernement ; et 32 %

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autres pays de la CE jusqu'à l'automne 1992. Pendant ce temps, le gouvernement essaye de trouver le moyen d'intégrer le Danemark à certaines parties du Traité de Maastricht sans trop provoquer les opposants du Traité.

Mais ce projet risque d'être très compliqué, à cause de l'attitude des autres gouvernements de la CE et de la situation politique

Peu après le référendum, plusieurs journaux, des dirigeants syndicaux (qui avaient défendu le oui) et la social-démocratie ont proposé de nouvelles élections parlementaires. D'autres responsables syndicaux ont demandé la démission du gouvernement. Mais celui-ci a rejeté ces deux propositions, avec le soutien, cette fois, de tous les autres partis bourgeois, même ceux qui s'étaient opposés à Maastricht.

Il semble donc que le gouvernement survivra encore un temps, mais uniquement sur la base d'une majorité parlementaire incluant le Parti du progrès, qui s'oppose à Maastricht et à toute nouvelle négociation sur l'union politique européenne. Sans un accord avec le Parti du progrès ou avec la social-démocratie, le gouvernement ne disposera pas d'une majorité parlementaire et une nouvelle crise politique risque d'éclater. Amertume social-démocrate

La social-démocratie est confrontée à de nouveaux problèmes à cause du résultat du référendum. En avril 1992, les frustrations existant au sein de ce parti, après dix ans d'opposition, ont provoqué une bataille interne et l'élection d'un nouveau président, Myrup-Rasmussen. Cette lutte a affaibli la campagne du parti en faveur du oui, qui, de toutes façons, aurait été difficile à cause de la traditionnelle opposition de son électorat à la CE.

Le nouveau dirigeant avait promis que l'influence social-démocrate augmenterait dans les négociations avec le gouvernement, mais, après le référendum, cette promesse sera difficile à tenir. Par exemple, certains des partis petits-bourgeois, qui coopèrent parfois avec la social-démocratie, ont réagi de manière très négative à son appel pour de nouvelles élections.

Alors que le vote non provient d'un mouvement large et hétéroclite, les aspirations de ses initiateurs sont loin d'être les mêmes. Le Parti socialiste du peuple (SF), des secteurs de Danemark 92 et le Mouvement populaire contre la CE (voir encadré ci-contre) acceptent la participation danoise à la CE et demandent une renégo-

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qu'elle représentait un rejet de l'ensemble du système politique danois.

• Une attention spécifique a été accordée, pendant la campagne, à la dimension militaire de l'Union européenne. Le Danemark n'appartient pas à l'Union de l'Europe occidentale (UEO), qui, selon le Traité de Maastricht, sera chargée des tâches militaires. Même les partis favorables à l'union émettaient des réserves quant à une politique de défense commune.

• Le sentiment national concernant la disparition de la monnaie danoise, l'avenir de la langue danoise, etc., a certainement aussi joué un rôle.

• Enfin, la peur d'une "invasion" de pauvres venus de l'Europe du Sud a été aussi brandie par les opposants de droite à l'union, qui expliquaient : « Si nous payons des avantages sociaux aux travailleurs portugais au Danemark, il en restera moins pour les Danois. »

Ainsi, le non danois n'a pas uniquement exprimé des sentiments progressistes. D'un côté, il a rassemblé des éléments de protestation sociale contre les politiciens au pouvoir, une exigence démocratique et le souhait d'une Europe plus ouverte que celle envisagée par Maastricht, de l'autre, parmi la majorité des gens, il y avait aussi des éléments de nationalisme, une pensée étroite et même du racisme.

Par ailleurs, les trois 1972 principaux arguments pour le oui étaient : la possibilité de 1986 prendre des mesures communes pour l'environne- 1992 ment ; le fait qu'une Europe unie garantirait la paix et le développement de la coopération internationale ; et, enfin, la nécessité économique d'être dans l'Europe — et les conséquences terribles d'une non-appartenance.

La social-démocratie a surtout mis l'accent sur la solution des problèmes de l'environnement et sur la lutte contre le chômage. Bien que cette vision soit largement chimérique, elle a certainement attiré des gens qui rêvent de solutions internationales aux problèmes actuels.

La erise est ouverte

L'intégration danoise dans l'Union économique et monétaire (UEM) était l'un des principaux projets politiques du gouvernement et avait, dans une certaine mesure, déjà jeté les bases d'une coopération entre le gouvernement et la social-démocratie. Les premières réactions des politiciens à la victoire du non ont été marquées par la confusion et l'inquiétude. La majorité du Parlement a décidé de reporter la décision sur les futures relations du Danemark avec les onze

Référendums concernant la Communauté européenne réalisés au Danemark

OUI

NON

36,6 %

63,4 %

(Appartenance à la CEE)

56,2 %

43,8 %

(Acte unique)

50,7 %

49,3 %

(Union européenne)

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ciation du traité de Maastricht. Selon une motion préalable au référendum du SF, le Danemark devrait rejeter les parties du Traité concernant l'union économique et la politique de défense commune. Avec des réserves, ce parti est favorable à des politiques communes en matière de consommation et d'environnement, et à une charte sociale.

A l'autre extrémité du spectre politique, le Parti du progrès et d'autres opposants bourgeois à Maastricht veulent que le Danemark reste dans le marché unique, mais rejettent l'union politique et toute nouvelle négociation.

La récupération des non

Le Parti du progrès, le SF et, en partie, le petit Parti chrétien sont les seules formations qui représentent les votants pour le non au Parlement. Cependant, les gens qui ont voté non ont déjà dû grincer les dents lorsque le président du SF, Holger K. Nielsen, quelques jours après le référendum, a commencé à développer sa propre interprétation. Alors que le vote a porté sur l'ensemble du traité, il a indiqué les parties de celui-ci qu'il fallait garder et celles qu'il fallait rejeter. Ce type de discours peut très facilement être utilisé par le gouvernement, qui tente de trouver une majorité pour « Maastricht moins 10 % ».

La Liste de l'unité (1) et une partie du Mouvement populaire contre la CE (surtout certains groupes staliniens) ont rejeté l'éventualité de nouvelles négociations sur le Traité de Maastricht et continuent à résister fermement à la CE en tant que telle. Alors que les forces du Mouvement populaire offrent une alternative étroite et nationaliste à la CE, la Liste de l'unité essaye d'apporter des réponses internationalistes.

Lors de la campagne pour le référendum, la Liste de l'unité s'est opposée au Traité de Maastricht avec divers arguments : il n'est pas démocratique ; il provoquera une réduction des prestations sociales et des préoccupations pour l'environnement ; et il suppose l'application d'une politique d'immigration raciste et la formation d'une armée européenne.

La Liste de l'unité expliquait aussi qu'une ratification danoise du traité conduirait à une dégradation des conditions de lutte pour une solution socialiste et écologiste des grands problèmes, tels le chômage et la pollution.

En contrepartie, la Liste proposait que le Danemark développe ses relations avec des pays extérieurs à la CE, tels la Scandinavie, l'Europe de l'Est et le tiers monde. Elle avançait aussi quelques perspectives assez vagues de « coopération volontaire entre les pays de toute l'Europe » et d'une « Europe sans frontières ». Alors que beaucoup de gens ont voté non pour des raisons sociales et démocratiques et que l'establishment politique est en pleine crise, des opportunités s'ouvrent pour la gauche et, en particulier, pour la Liste d'unité.

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Celle-ci devra s'emparer de la protestation sociale et démocratique, maintenir sa résistance à la CE et développer une politique internationale cohérente. *

Copenhague, 10 juin 1992

1) La Liste d'unité est une coalition de gauche fondée en 1989, composée des Socialistes de gauche (VS), du Parti communiste, du Parti socialiste des travailleurs (SAP, section danoise de la IVe Internationale) et d'autres groupes de gauche. Elle a obtenu 1,7 % des voix lors des dernières élections parlementaires.

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