Fait sans précédent, les Philippines sont aujourd'hui dotées d'un militaire pour
Corazon Aquino, portée au pouvoir par le soulèvement antidictatorial de 1986.
Elu avec seulement 23,5 % des suffrages exprimés, le nouveau chef de l'Etat a consacré les premiers mois de sa présidence à consolider ses assises et élargir ses alliances. Il a aussi amorcé un processus de négociations avec la guérilla du
PREMIERES du genre depuis la chute de la dictature, en 1986, les élections
1992 sont importantes pour mesurer l'évolution (ou la stagnation) du paysage politique philippin. Elles sanctionnent la fin du règne
Inprecor n° 335 du de Corazon Aquino en 1986-1987.
(1986-1992) et conditionnent les débuts du régime Ramos. Elles laissent, à première vue, l'image d'une immense confusion.
Par leur complexité, d'abord. Tous les postes électifs étaient concernés, de la municipalité jusqu'à la présidence. Sept candidats briguaient cette dernière alors que des dizaines de milliers d'autres se disputaient les quelques 17 000 sièges à pourvoir.
Chaque électeur devait cocher jusqu'à une quarantaine de noms et pouvait "panacher"
son vote à volonté, en choisissant pour les divers postes des candidats appartenant à des listes différentes.
Par l'ambiguïté de ses résultats, ensuite.
Fidel Ramos se retrouve avec un Vice-président (l'acteur Joseph Estrada) qui a obtenu beaucoup plus de voix que lui (34 %) et qui se présentait sur un tandem concurrent. Il a dû faire face à un Congrès dominé par un parti rival dont le patron, Ramon
Mitra, n'est arrivé que quatrième dans la course à la présidence (1). Enfin, parce qu'elles ont déjoué les prévisions.
Ramon Mitra, arrivé quatrième, avait été intronisé par le parti gouvernemental
LDP. Il était donné gagnant.
L'homme d'affaires, baron de l'ère Marcos, "Danding"
Cojuangco, était joué second.
Il a dû se contenter de la troisième place, nettement derrière une candidate "anticorruption", Miriam Defensor-
Santiago, qui n'avait pourtant à sa disposition que des
Les premiers mois du régime Ramos président. C'est peut-être le résultat le plus marquant des élections de mai
1992. Fidel Ramos s'était présenté sous la bannière "démocratique" de
Mais, la victoire d'un général n'en apparaît pas moins comme l'héritage du régime de loi martiale, imposé par Ferdinand Marcos en 1972-1986.
Front national démocratique (National Democratie Front — NDF) (voir
19 juillet 1992). La question de la paix redevient, comme un enjeu politique majeur pour la gauche philippine.*
Paul PETITJEAN moyens organisationnels et financiers relativement réduits. Rares étaient ceux qui avaient prévu la victoire de Fidel Ramos. En effet, s'il bénéficiait du soutien de Corazon
Aquino, il avait contre lui l'appareil du LDP et - parce que protestant — le puissant épiscopat catholique.
Ramos, le "trapo"
C'est ce qui a permis à plus d'un politologue d'affirmer, comme Armando Doronila, rédacteur en chef du Manila Chronicle, que ces élections avaient été marquées par une « rébellion populaire contre les machines politiques fondées sur l'argent, les patronages et les clans familiaux : c'est tout le système politique traditionnel présidant à la distribudu pouvoir depuis un quart de siècle qui s'effonLe journaliste Philippe Pons, qui rapporte ce jugement tranché, ajoute à cette citation un « jusqu'à un certain point », en forme de mise en garde (2). En effet, les résultats électoraux, aussi inattendus soient-ils, s'analysent fort bien dans le cadre du jeu politique philippin habituel — à part l'importance du score de Miriam Defensor-Santiago.
La multiplication des candidatures présidentielles (sept, toutes "sérieuses") a divisé certains électorats. Le maintien d'Imelda Marcos, veuve théâtrale du dictateur déchu, a notamment coûté ses chances à "Danding" Cojuangco qui chassait sur les mêmes terres. Le score étonnement faible de Mitra s'explique, d'une par, par les luttes de fractions internes au LDP et, de l'autre, par le caractère particulier de cette échéance électorale : les responsables régionaux de son parti ont, fort logiquement, consacré leur efforts à leur propre réélection, ou à celle de leur poulains provinciaux, avec un succès certain, négligeant les intérêts de leur candidat national.
Ramos se présentait surtout comme un candidat "hors système" d'un genre très particulier. Avant l'établissement de la loi martiale (1972), l'armée, soigneusement contrôlée par le pouvoir civil, n'était pas en position de produire un président. Le régime
*Etant donnée la complexité et la multitude de sigles de partis philippins, nous avons fait un encadré récapitulatif (voir p. 22).
1) A l'image du système américain, le Congrès philippin est composé d'un Sénat (24 sièges) et d'une Chambre des représentants (201 sièges). C'est lui qui a reconnu Fidel Ramos vainqueur, le 22 juin 1992, après un dépouillement interminable des votes, (les élections générales ayant eu lieu le 11 mai). Le nouveau président n'est cependant entré en fonctions que le 30 juin, date du transfert prévu des pouvoirs. Pour un utile recueil d'articles sur la campagne électorale (la plupart en anglais) voir Filippijnengroep Nederland : Informatiemap, De Filipinen Verkiezingen in mei 1992 FGN : Utrecht 1992.
2) Le Monde, 11 juin 1992.
Marcos — lui-même un civil, ancien avocat — a transformé la situation. Les anciensofficiers supérieurs se retrouvent maintenant à la présidence et dans les coulisses (les conseillers privés de Ramos), bien installés au gouvernement (notamment à la Défense, ce qui n'était pas le cas avant 1986), élus maires de grands centres urbains (Manille !), nommés à la tête d'importantes administrations (les Douanes, réputées lucratives) et de grandes entreprises. La "modernité" du régime philippin se rapproche ainsi des modèles thaïlandais ou indonésien, bien que sans atteindre, loin s'en faut, leur perfection militar Pour tout le reste, Ramos était devenu et reste un politicien traditionnel (ou trapo, comme on dit aux Philippines) (3). Il a su jouer démagogiquement sur l'aura démocratique de Corazon Aquino et se réclamer sans cesse de la "révolution" de février 1986 dont il a été l'un des acteurs les plus en vue. Ce qui ne l'empêche pas d'avoir l'un des hommes clés de la loi martiale, sous Marcos, et de la contre-insurrection sous Aquino — et qu'il reste l'un des patrons des Vigilants, groupes paramilitaires d'extrême-droite. Fidel Ramos est passé maître dans l'art du double langage et de l'action psychologique. Officier supérieur, il jurait n'être qu'un "professionnel", sans aspiration politique, alors que nul ne pouvait ignorer ses ambitions présidentielles. Candidat aux élections, il jure n'être qu'un "politique" , alors que nul ne peut ignorer les liens qu'il maintient avec ses anciens compagnons d'armes et la "grande muette".
Fort de l'appui d'Aquino, Fidel Ramos espérait du LDP. L'appareil du parti gouvernemental lui a préféré Mitra, ce qui l'a forcé à lancer, sur le tard, une nouvelle
Mais cela faisait des années qu'il se préparait à briguer la succession. Et pour l'emporter, il a fait ce que font tous les trapos : pomper les ressources financières et organisationnelles de l'administration, nouer des alliances avec des clans provinciaux, débaucher des politiciens membres de partis
Crise de légitimité à l'horizon ?
Les élections de mai 1992 ont ouvert un débat - déjà dépassé ? — dans la gauche philippine sur le sens qu'il fallait accorder aux votes Ramos et Santiago et sur le degré d'affaiblissement des réseaux clientélistes traditionnels (5).
Ramos a bien bénéficié de votes "antitrapos" parce qu'il était soutenu par la présidente sortante, parce qu'il a cultivé son image de candidat "différent", parce qu'il s'opposait à deux archétypes du politicien traditionnel, Cojuangco et Mitra. Mais ce qu'il est, est plus important que la façon dont il a trompé une fraction (minime) de l'électorat. Sa victoire est celle d'un "militaire devenu trapo".
Le succès de Miriam Defensor-Santiago est plus significatif des transformations qui affectent le corps électoral. Elle s'est présentée comme un outsider avec pour seul programme le combat contre la corruption. S'autobaptisant "Terminator II", elle a mené une campagne agressive et populiste, à la fois "vulgaire" et "prophétique" dans le ton, ralliant Dieu dans son combat contre les "forces du mal", annonçant qu'elle « arracherait les crocs » des voleurs. Accusant
Ton salaire! Ramos de fraude, elle lui a proposé de régler leur différent sur un ring de boxe (6). Elle a ainsi gagné le soutien d'un électorat jeune, écœuré de la prévarication, de l'hypocrisie et du népotisme des tenants du pouvoir.
Ce décalage entre la jeunesse, notamment urbaine, et l'élite politique (qui n'est pas propre aux Philippines) révèle une crise de légitimité du régime. Il reflète l'impact de la trop longue et profonde crise sociale, ainsi que celui de l'urbanisation croissante qui réduit le contrôle exercé par les grandes familles provinciales, l'exaspération des classes moyennes devant l'inefficacité de l'administration, mais aussi l'expérience et l'indépendance de jugement que de nombreux secteurs populaires ont gagné au travers de luttes répétées. Cependant, tous ces facteurs ne se traduisent pas automatiquement par une modification du système politique lui-même (7).
La gauche militante n'a pas pu et pas su donner une perspective à ce mécontentement multiforme. Le vote de rejet s'est cristallisé sur Miriam Defensor-Santiago. Or, ici aussi, il faut faire la part de l'image et de la réalité. Santiago ne tombe pas du ciel, ni du peuple. Sous Aquino, elle a hanté la haute fonction publique — à l'immigration, à la Justice, à la Réforme agraire. Sans contrôler des fonds aussi considérables que ses principaux rivaux, elle a reçu le soutien politique d'une
3) Le mot trapo vient de l'anglais traditional politician. Mais en tagalog (philippin) et en castillan, il veut aussi dire "torchon". Le hasard fait bien les choses !
4) Men Sta. Ana, Trapos Still Rule", Conjuncture, mai 1992.
5) Voir, par exemple, Alex Magno, "Defining the May 11 Mandate", Kasarinlan, deuxième trimestre 1992. Il présente curieusement Ramos, ce vieux routier du pouvoir, comme un outsider du jeu politique philippin.
6) Philippe Pons, op. cit.
7) C'est ce que soulignait Alex Magno, plusieurs mois avant les élections : "In the grip of elite politics", Manila Chronicle, 14-20 décembre 1991. Inprecor n° 359 du 25 septembre au 8 octobre 1992
partie de la presse "traditionaliste" (le Manila Bulletin) et l'appui financier d'une fraction de la communauté d'hommes d'affaires sino-philippins. Quant à son orientation, elle tire vers l'extrême droite, et certainement pas vers l'auto-organisation des secteurs populaires. C'est dire qu'elle peut favoriser demain la récupération par le système de la base électorale qui tend aujourd'hui à lui échapper.
Autre aspect de la "modernité" philippine, les acteurs de cinéma populaires et les hérauts du petit écran se voient de plus en plus souvent élus, qui à la Vice-présidence, qui au Sénat. Rien d'étonnant, alors que le jeu institutionnel s'organise autour de personnalités et non de programmes, alors que les politiciens professionnels se déconsidèrent. Mais les trapos s'arrangent bien de cet effet de mode — ils ont les moyens de s'attacher les vedettes du spectacle.
Alliances mouvantes
Les "dynasties familiales" ne sont donc pas tout. Mais leur poids institutionnel est loin d'être définitivement réduit. Aujourd'hui, comme hier, elles dominent le Congrès. Si la fortune de l'une ou l'autre peut varier, le système se maintient (8). Cette pérennité frise même la caricature. Sur les sept candidats aux présidentielles, cinq sont, au moins pour une bonne part, des produits de l'ère Marcos. C'est évidemment le cas d'Imelda et de Danding. Mais c'est aussi celui de Ramos, de Salvador Laurel (Premier ministre du dictateur avant d'être Vice-président d'Aquino), de Mitra (qui, bien que détenu en 1972, s'est lié à Cojuangco et a fait fortune sous la loi martiale).
Les débuts du régime Ramos confirment à quel point la tradition reste vivace : les retournements de veste ont été spectaculaires, les alliances opportunes et lucratives. Ce qui a permis au nouveau président de prendre le contrôle de la Chambre des représentants (mais pas — encore ? — du Sénat).
Contre le LDP, et au grand dam d'Aquino, Fidel Ramos a fait bloc avec les héritiers de l'ancien régime dictatorial. Imelda, la première, a annoncé que « la famille Marcos est prête à aider de toutes les manières possibles » le nouveau président (9). Un grand nombre d'élus se sont laissés débaucher par le pouvoir en place. Le groupe parlementaire du LDP comprenait 87 membres au lendemain des élections. Début septembre, il était tombé à 35 ! Grâce à cela, le secrétaire du Lakas-NUCP, Jose de Venecia, a pu être élu porte-parole de la Chambre des représentants, avec notamment l'appui du KBL de Marcos et du NCP de Danding Cojuangco.
Fidel Ramos a constitué un gouvernement que le journaliste Rigoberto Tiglao
qualifie « d'élite militaro-industrielle ». La majorité des ses membres sont en effet des hommes d'affaires ; les autres, des anciensofficiers supérieurs, comme le secrétaire à la Défense, le général Renato de Villa. Le conseiller pour la Sécurité nationale est un ancien idéologue du RAM, Jose Almonte. Or, comme le note un sénateur appartenant à un parti rival, « ces deux groupes [hommes d'affaires et militaires] partagent le même style autoritaire des organisations non démocratiques, né d'un monopole, que cela soit celui de l'argent ou des armes » (10). Un programme sur le retour
Sitôt intronisé, Fidel Ramos a oublié certains thèmes majeurs de sa campagne électorale (l'accession au pouvoir du peuple). Son programme n'innove guère : libéralisation économique, soumission aux diktats du Fonds monétaire international (FMI), plan de stabilisation et d'austérité, respect intégral du paiement de la dette, rétablissement de bonnes relations (de dépendance) avec les Etats-Unis, etc. Il promet le retour à l'ordre, la priorité au combat contre la criminalité. Il s'est accommodé les grâces de l'armée en augmentant la solde des soldats et les possibilité de promotion des officiers - création de 245 nouveaux postes promotionnels.
Tout ne baigne cependant pas dans l'huile. Les conflits idéologiques sont absents de ce gouvernement (à la différence de celui d'Aquino qui comprenait — héritage ambigu de la "révolution" de février — des avocats des droits de l'homme et des personnalités de gauche, aussi bien que des financiers et des militaires experts en répression). Mais les conflits d'influences et de
Fidel Ramos se devait d'accorder à son Vice-président un poste à la mesure de ses ambitions théâtrales. Il lui a donné, cadeau peut-être empoisonné, la charge de la nouvelle Commission présidentielle contre le crime. Joseph Estrada, acteur consommé, a rapidement mis à profit la situation pour organiser une conférence de presse durant laquelle il a brusquement ordonné l'arrestation d'officiers supérieurs de police, dont le responsable d'une cellule chargée de combattre les gangs du kidnapping, accusé d'être lui-même mouillé dans les enlèvements crapuleux. L'incident a des suites embarrassantes pour le régime. Il a révélé à quel point le grand banditisme fleurit aux Philippines.
8) Sur la nature et le poids des clans (ou grandes familles) politiques aux Philippines, voir notamment Gutierrez, Torrente & Narca, All in the Family, a study of elites and power relations in the Philippines, Institute for Popular Democracy : Quezon City, 1992 ; John McBeth, "Power to the patron", FEER, 17 janvier 1991.
9) Déclaration du 13 juin 1992, Philippine News Digest, 2 juillet 1992.
10) Idem.
Il éclaire aussi les compromissions de la police, habituellement prompte à accuser la guérilla ou les militaires rebelles.
Tout cela fait assez désordre et l'image de marque du régime Ramos commence à en pâtir.
La gauche populaire en ordre dispersé
La situation de la gauche militante n'a pas radicalement évolué depuis un an. Elle reste marquée par le contraste entre la vitalité d'une série de mouvements sociaux, qu'elle anime — femmes, organisations non gouvernementales, luttes revendicatives, etc. —, et l'absence de perspectives politiques nationales, unificatrices.
Plus grave, le débat au sein du
Parti communiste philippin (PCP), amorcé par la parution début 1991 d'un numéro exceptionnellement
"ouvert" d'Ang Bayan, organe du comité central, a tourné court. En effet, la rédaction de cette publication du comité central du PC a annoncé que « dans le numéro de janvier février 1991, le comité de rédaction d'AB avait décidé d'ouvrir cette publication, comme un forum pour le débat des grandes questions qui se posent aujourd'hui et qui affectent le mouvement révolutionnaire. Le comité exécutif du comité central a clarifié que c'était Rebolusyon, la revue théorique du PCP, qui était le cadre approprié et officiel pour un forum de débat interne au
Parti. Néanmoins, AB continuera a fournir du matériel d'information et des données sur les diverses questions en débat » (11).
Pourtant, à notre connaissance, aucun numéro de Rebolusyion, parut à ce jour, n'a fait autre chose que marteler la ligne officielle, ce qui laisse mal augurer de l'avenir du débat interne.
La réflexion collective s'est certes poursuivie dans diverses publications de la gauche militante (Debate, Conjuncture, Kasarinlan, etc.). Mais le report d'année en année des discussions au sein du
PCP affecte négativement l'ensemble du mouvement progressiste et rend difficile la clarification des enjeux actuels.
Cela s'est manifesté en mai 1992, les organisations populaires présentant un véritable un kaléidoscope de positions électorales.
L'intervention du mouvement populaire et révolutionnaire dans des élections à la philippine est objectivement difficile. Pour propres forces.
la gauche philippine.
Salvador Laurel.
1992 Presidential Elections, 1 juin 1992.
peser sur les résultats, ou même pour se faire entendre, il lui faut tisser des alliances. Mais aucun parti établi n'est exempt de personnalités "douteuses". C'est même vrai du petit Parti libéral de Jovito Salonga, ancien sénateur et figure nationaliste respectée pour son combat contre les bases américaines, notamment (12). Pour ne pas être utilisée à des fins électoralistes et clientélistes, la gauche militante devrait au moins rassembler ses
Or, si toutes les organisations admettent aujourd'hui qu'une intervention sur le terrain électoral est envisageable, l'importance attribuée par chacune (et au sein de chacune) à ce champ d'action varie encore considérablement. Armando Liwanag, président du PCP, se contente de noter que son parti « ne
11) Ang Bayan, mai-juin 1991. Sur les débats dans le PCP et la gauche philippine, voir Inprecor n° 335 du 19 juillet 1991. Inprecor reviendra prochainement sur l'évolution des débats dans
12) Une partie notable de la gauche militante (surtout son aile non "national-démocratique") a soutenu la candidature présidentielle de Salonga ; certains, mais pas tous, soutenant aussi la candidature de Pimentel, du PDP, à la vice-présidence. Salonga est arrivé avant dernier dans la course à la présidence, devant
13) Armando Liwanag, On the Conduct and Outcome of the élections locales).
met aucun obstacle à la participation des forces légales démocratiques à de telles élections » (13). C'est dire que le PC n'a, sur le plan national, jeté aucune force dans la campagne, privant ainsi de moyens ses propres sympathisants. René Ciria-Cruz, par contre, estime que dorénavant, la gauche doit chercher à « atteindre le pouvoir politique par la voie parlementaire » — quitte à utiliser à cette fin ses traditionnelles méthodes extra-parlementaires (14). Ces deux positions extrêmes, que tout semble opposer, présentent en fait une alternative unique et identique : ou guerre populaire prolongée, ou voie parlementaire. Elles appartiennent ainsi à un schéma de pensée commun.
D'autres cherchent à intégrer la question électorale dans des schémas stratégiques plus souples. Cherchant, par exemple, à enraciner l'organisation politique dans l'action de masse, socio-politique, et à combiner au mieux, suivant les circonstances, diverses formes de luttes.
Divisée, parfois paralysée, la gauche populaire et révolutionnaire n'a pas pu peser sur le scrutin de mai 1992, au niveau national. Mais, dans le cadre du nouveau "code"
adopté en 1991, a propos des gouvernement locaux, décentralisant les pouvoirs administratifs, des expériences localisées ont été menées, parfois avec un certain succès semble- t-il (15).
Les négociations de paix
Fidel Ramos cherche par ailleurs à garder l'initiative sur le plan politique. Il a promis une amnistie générale, la réconciliation nationale et la légalisation du Parti communiste, pour peu que la guérilla de la Nouvelle armée du peuple (New People's Army —
NPA), les rebelles du RAM et les séparatistes musulmans du MNLF rendent les
14) Rene Ciria-Cruz, "Why the Philippine Left Must Take the
Parliamentary Road", rapport présenté au forum sur les élections organisé par Bisig à La Haye (Pays-Bas) le 7 février 1992. Voir
Debate, mars 1992 et Kasarinlan, deuxième trimestre 1992.
15) Voir Phildhrra Notes, "The Local Government Code of
1991, Opportunities and Challenge", novembre-décembre 1991 et deux articles de Conjuncture, juin-juillet 1992 : Soliman M. Santos
Jr., "A Success Story. The Local face of the National Campaign"
(à Camarines Sur) et Francisco Cinco, "Kilusang Elektoral sa
Bataan. NGOs-POs sa Halalang Panloka" (Le mouvement électoral à Bataan. Les ONG et organisations populaires parient sur les
armes. Il a besoin de résoudre le problème de l'insurrection, qui risque de paralyser son régime.
Il pense probablement que le moment est favorable et espère imposer sa solution à la crise. Il sait que le PCP connaît des divergences d'orientation ; que, depuis deux ou trois ans, il a perdu un nombre significatif de membres et que la NPA a dû céder du terrain — encore que la situation varie suivant les régions. Il estime certainement que le mouvement révolutionnaire philippin va finalement ressentir les effets de l'isolement international (16)
Formé à la guerre psychologique, Ramos espère évidemment diviser le mouvement national-démocratique. Mais les motivations contre-révolutionnaires du nouveau président ne sont pas les plus important. La fatigue de la guerre se fait sentir dans les zones de confrontation. La question de la paix est effectivement un enjeu politique majeur.
Le NDF le sait bien, lui qui avait essayé, en 1991-1992, de relancer la dynamique des négociations avant la fin du mandat d'Aquino. Il exigeait, pour cela, que les rencontres officieuses, à Hong Kong notamment, deviennent officielles. Corazon Aquino n'avait pas donné suite. Cependant, du côté du PCP, il semble y avoir eu un certain flottement après l'élection de mai. Armando Liwanag écrivait en effet, début juin, qu'il était « absolument contraire aux intérêts du peuple philippin et du mouvement révolutionnaire d'accueillir favorablement, en ce moment, toute offre de "réconciliation'" ou de "pourparlers de paix" avec le régime Etats-Unis-Marcos. Le faire serait aider la nouvelle clique dirigeante à consolider ses positions » (17).
Le NDF a néanmoins repris l'initiative de paix à son compte. Une délégation du mouvement national-démocratique a rencontré un envoyé du gouvernement le ler septembre 1992, à La Haye. Une déclaration conjointe en cinq points à été publiée ce même jour, appelant à l'ouverture de « négociations formelles de paix » en vue de
« résoudre le conflit armé ». Pour assurer une « paix juste et durable », les deux parties doivent préparer un « accord substantiel » en se réunissant indépendamment des «comités de travail ». Les négociations formelles doivent, quant à elles, s'attacher à résoudre un éventail assez vaste de questions - droits de l'homme, réformes socio-économiques, politiques et constitutionnelles, avenir des forces armée, etc. (18).
Cette déclaration conjointe a été formellement acceptée par le conseil national du NDF. Elle doit encore l'être par Ramos qui semble avoir modifié sa position antérieure (qui faisait du dépôt des armes un préalable à la négociation). La question de la paix sera l'une de celles qui va dominer l'actualité politique des Philippines dans la période à venir.
Il en ira probablement de même de la question de la légalisation du Parti communiste. Ramos a demandé au Congrès philippin d'abroger la loi anticommuniste de 1957. La mesure est spectaculaire et indispensable si une paix durable doit être négociée. Mais sa portée est moins importante qu'il n'y paraît.
En effet, la grande majorité des détenus politiques — leur nombre était estimé à 641 à la fin du régime Aquino, pour 591 au moment du départ de Marcos ! - n'est pas poursuivie au nom de cette loi, mais, par exemple, pour rébellion ou crimes de droit commun. Or, Ramos a demandé que la peine de mort soit établie pour les "crimes
16) L'impact sur le PCP et la NPA de la désintégration du bloc soviétique n'a pas été aussi rapide et brutal que sur les mouvements révolutionnaires d'Amérique centrale. Ils bénéficient en quelque sorte de leur isolement antérieur : cela faisait longtemps qu'ils ne recevaient plus d'aide de la Chine et ils n'avaient pas encore réussi à obtenir celle de l'URSS, si bien qu'il n'y a pas eu rupture d'un appui diplomatique et logistique. Mais l'évolution de la situation mondiale n'en pose pas moins des problèmes cruciaux aux révolutionnaires philippins. Ils mettent en question les schémas théoriques et stratégiques traditionnels.
17) Armando Liwanag, op. cité, 1 juin 1992. Balita ng Malayang Pilipnas (BMP) a publié un numéro spécial (n° 1, septembre 1992) consacré à la question des négociations de paix avec notamment des prises de positions de Manuel Romero (président du NDF) et d'Armando Liwanag (président du PCP). Si le
Militants libérés
La date entre parenthèses est celle de leur libération.
• Rafael Baylosis (juillet 1992)
était secrétaire général du PCP.
• Aldo Gonzales (septembre 1992).
• Rhodora Gonzales (septembre 1992).
• Romulo Kintanar (septembre
1992), dirigeant de la NPA
• Antonio Lacaba (septembre
1992).
• Bobby Malay (novembre 1991), négociatrice pour le NDF en 1986-
87.
• Satur Ocampo (septembre 1992), dirigeant du NDF.
• Benjamin de Vera (juillet 1992), était membre du comité central du
PCP.
Quarante autres détenus auraient été libérés le 23 septembre 1992; en même temps que la "légalisation" du
PC était anoncée. Mais il en reste beaucoup d'autres en prisons - et les arrestations continuent. * odieux" dont celui de rébellion (19).
Un petit nombre de prisonniers politiques ont été libérés (voir encadré ci-dessus), mais ceux-ci restent poursuivis sur le plan judiciaire. Dirigeants du mouvement national-démocratique, ils ont, dans cette situation, l'occasion inhabituelle de rencontrer les médias et de faire connaître leur point de vue.
Mais on est, actuellement, encore bien loin d'une mesure de libération générale. C'est évidemment elle qu'il faut commencer par obtenir. *
22 septembre 1992
* Les dessins qui illustrent cet articke sont tirés de la brochure Course of Genuine Trade Unionisme, édité par EILER (Philippines). premier ne fermait pas la porte, dans sa déclaration du 29 juin, à des pourparlers, le ton général restait très pessimiste au vu des conditions alors exigées par Ramos ; conditions que le NDF rejetait en les assimilant à une demande de reddition. Conjuncture a, par contre, publié dans son numéro de juin-juillet, un article de Men Sta. Ana (*Prospects of Peace Under Ramos") affirmant que la guerre populaire prolongée se trouvait dans une impasse durable et enjoignant le NDF, au nom du - mouvement progressiste large - de • relever le défi - de la négociation de paix.
18) "Joint Déclaration" signée par le parlementaire Jose Yap pour le gouvernement et par Luis Jalandoni pour le NDF.
19) Les limites inhérentes à la simple abrogation de cette loi sont soulignées dans une lettre de Rafael Baylosis, secrétaire général du PC au moment de son arrestation, au Committee on Constitutional Amendments, en date du 25 août 1992.
25