Inprecor 1974–2004

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FRANCE

Maastricht en panne ?

· Inprecor n° 359, 25 septembre 1992 · p. 3-4, 4-5, 5 · 2 127 mots

France Europe

EN FAIT, au-delà d'une petite part de risque, qui était de sortir de l'arène close du Parlement pour affronter le suffrage universel, le pari mitterrandien apparaissait gagné d'avance.

Le oui était annoncé vainqueur à tout coup, à près de

60 %. D'ailleurs, lors de l'annonce du référendum, on avait unanimement salué une nouvelle démonstration de la retorse habileté du président.

Pourquoi, hier, cette belle assurance ? Pour deux solides raisons, dont, au demeurant, le référendum a apporté confirmation.

La première est que, depuis des années, les sondages montrent que l'opinion française est très favorable à l'unité européenne.

Les bouleversements en cours à l'échelle du continent et la tragédie yougoslave étaient susceptibles de renforcer cette adhésion, en donnant une grande force à l'argument selon lequel, dans cette tempête qui menace l'Europe des plus grands périls, l'union européenne représente un pôle de résistance qu'il faut défendre et renforcer.

Faire feu de tout bois

La seconde est que la bataille en faveur du oui pouvait s'appuyer sur une large coalition, étayée par des convergences de fond entre le

Parti socialiste (PS), l'Union pour la démocratie française

(UDF) et les écologistes, et présentant l'avenant visage de l'ouverture et de la modernité.

A laquelle ne pourrait s'opposer que le refus chauvin et réactionnaire de quelques forces archaïques, essentiellement le Front national

(FN), le Parti communiste français (PCF), et quelques morceaux de l'extrême gauche, du PS et des Verts, qu'il serait aisé de marginaliser en dénonçant le cartel hétéroclite, contre-nature et reactionnaire ainsi constitué sur la base du non.

Entre les deux camps, un

Rassemblement pour la Répusupranationalité.

rand jouait sur du velours!

Avec 51 % contre 49 %, environ 500 000 voix d'écart dans un vote qui a mobilisé plus de 25 600 000 électeurs, c'est un oui étriqué qui conclut provisoirement cette grande empoignade que fut la campagne du référendum en France.

D'aucuns en profitent pour souligner l'audace du président qui, avec une folle témérité, s'est lancé dans cette aventure, risquant tout sur un coup de poker. D'autres, emboîtant le pas de l'ancien président Giscard, s'émerveillent du "miracle" qui, malgré les 3 millions de chômeurs et le discrédit total du pouvoir, a permis la victoire du oui (voir Inprecor n° 344, 350 et 353 des 17 janvier, 10 avril et 22 mai 1992). S'agit-il bien de cela ?

Franeis SITEL blique (RPR) promis à beaucoup de casse :

son président Chirac, qui ne pouvait prendre le risque d'apparaître comme anti-européen, se trouvant ligoté au oui, contre l'avis d'une bonne partie de ses électeurs, gaullisme oblige, viscéralement hostiles à toute idée de

Une très grande partie de l'opinion acquise à l'idée européenne, l'appui de la quasi-totalité de la classe politique à Maastricht : en fait de "coup de poker", Mitter-

D'ailleurs, tout a été confirmé. L'adhésion de l'opinion à l'unité européenne : aucune force, même parmi les plus hostiles à Maastricht, ne s'est prononcée contre celle-ci.

L'alliance PS-UDF a fait la preuve de sa solidité.

Le caractère hétéroclite du camp des non a sans doute amené bien des électeurs de gauche à rallier le oui ou à s'abstenir. Au cours de la bataille, le RPR s'est brisé... Et, pourtant, rien ne s'est passé comme prévu.

Une inconnue est venue inopinément perturber l'équation.

Fondamentalement, l'engouement qui allait saisir l'opinion pour cette question européenne, jugée jusqu'alors étrangère aux préoccupations communes, et même pour ce texte unanimement jugé abscons, n'avait pas été prévu. Les sondages, aussi bien que la participation, témoignent de cet intérêt.

L'irruption de la politique

Le non danois a électrisé une consultation qui paraissait de pure forme en révélant que les mystérieuses manigances bruxelloises n'allaient pas de soi, qu'il y avait une part possible de décision populaire (1).

Quant aux images quotidiennes de la tragédie yougoslave, ne témoignaient-elles pas que les enjeux dépassaient de beaucoup les insipides arguties auxquelles se sont réduits jusque-là les prétendus débats sur l'Europe ?

Loin de l'indifférence escomptée, qui a amené les appareils politiques à se contenter d'une propagande en toc, voire simplement débile, un tel intérêt parfois passionné a ouvert une brèche inespérée pour les outsiders. Tel Philippe

Séguin (2), à droite, et, à

1) Voir Inprecor n° 355 du 19 juin 1992.

2) Philippe Séguin, ancien ministre des

Affaires sociales, sous le gouvernement

Chirac, entre 1986 et 1988, s'est, avec l'ancien ministre de l'Intérieur, Charles

Pasqua, opposé à la position officielle du

RPR de soutien au Traité de Maastricht, mêlant arguments populistes et nationalistes.

Séguin et Pasqua ont organisé le

Rassemblement pour le non.

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gauche, Jean-Pierre Chevènement (3). II apparaissait vite que le clivage oui/non, au-delà des simplismes commodes, divisait presque tous les partis, et partageait la société elle-même.

Deux questions hypothéquaient le débat. La première, qui prétendait identifier Maastricht à l'Europe même, avait pour fonction d'empêcher que les électeurs de gauche attachés à la construction européenne s'interrogent sur la signification du traité et osent s'y opposer. La seconde, concernant surtout la droite, pouvait empêcher certains électeurs de se prononcer en faveur du Traité par refus de dire oui à Mitterrand. Ces verrous ont, au moins partiellement, sauté, libérant les vraies questions qui ne pouvaient plus être contenues.

La bataille du non

Le paradoxe est qu'alors ce sont les prétendus "modernes" qui sont vite apparus victimes d'un déficit d'idées. La montée en puissance du non s'est traduite chez eux par une exaspération qui ne fut pas bonne conseillère. Ces beaux esprits ne se montrèrent pas avares en arrogance méprisante et en chantages ineptes. On pouvait craindre du côté du non un florilège d'arguments nationalistes et cocardiers, comme il s'annonçait lors du débat parlementaire, le RPR mettant en avant au Sénat le refus du vote des étrangers. Si de tels arguments restèrent incontestablement présents, vraisemblablement plus encore dans les têtes que dans les discours, la bataille en faveur du non, se déployant assez rapidement sur d'autres terrains, a soulevé d'importantes questions.

Celle de la nation est apparue comme un des points principaux de cristallisation des oppositions. D'abord, comme il était prévisible, en termes de refus d'une dynamique européenne dénoncée comme dissolvante au regard de l"identité française" : tel fut le cheval de bataille du Front national, mais ces accents nationalistes dominèrent également l'argumentation de Pasqua, et ils ne furent pas absents des discours de Chevènement et du PCF.

Mais les protagonistes de ce débat ont soulevé une autre question qui, sans l'exclure, n'est pas réductible à cette approche nationaliste : le cadre de l'Etat-nation est-il obsolète, ce qui appellerait son dépassement au profit d'une instance supranationale de type étatique et justifierait une dynamique de transfert de souveraineté ? La réponse négative à cette question a représenté un point de convergence de positions par ailleurs parfaitement antagoniques : il n'y a, en effet, pas grand chose de commun entre la crispation réactionnaire sur l'"identité française", la défense du cadre national comme garantissant une vie démocratique

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menacée par une oligarchie supranationale et l'opposition farouche à la perspective d'un Etat européen ayant vocation à s'affirmer comme un super-impérialisme.

Le Traité et le libéralisme

La seconde question qui s'est affirmée avec une force grandissante dans le débat est celle du modèle économique et social qui détermine la construction européenne et a dicté les accords de Maastricht : un libéralisme exacerbé. Officiellement consulté sur le Traité même, il fallait bien s'interroger sur la pièce-maîtresse de ce dernier : la monnaie unique et la Banque centrale indépendante, c'est-à-dire des conditions draconiennes pour accéder à l'une et un pouvoir exorbitant confié à un conseil de banquiers, échappant à tout contrôle, ayant pour seul mandat l'obsession de la monnaie forte. Une logique monétariste à l'état pur, une dérive antidémocratique manifeste, l'assurance de politiques aggravant le chômage et se traduisant par des régressions sociales, etc. Les forces se réclamant du mouvement ouvrier pouvaient s'inscrire dans le débat et peser en fonction d'arguments propres. Au demeurant, il faut noter que la dénonciation de la politique monétariste fauteuse de stagnation et de chômage a rencontré des échos au sein même de la classe dominante, certains de ses porte-parole, voire des membres du Conseil national du patronat français (CNPF), n'étant pas les moins impitoyables dans ce réquisitoire.

A partir de diverses questions — le vote des résidents européens à l'exclusion des immigrés non-européens ; la question de l'Allemagne et des redéfinitions politiques qu'appelle sa nouvelle puissance ; le fait de savoir si l'unité européenne, face à la montée des nationalismes et au séisme yougoslave, est un garant de la paix sur le continent et un rempart à la barbarie, etc. —, une interrogation décisive s'est faite jour : l'Europe certes, mais quelle Europe ?

Du côté du oui, il semble qu'au-delà de quelques couplets lyriques peu convaincants la réponse est une Europe super-puissance économique, dotée de la plus forte monnaie du monde. Bref, un super-nationalisme qui a dû troubler quelques chauvins, mais face auquel le non internationaliste a pu se faire entendre : nous ne voulons pas d'une petite Europe, forteresse de nantis, recroquevillée sur ses privilèges, barricadée face aux peuples de l'Est et du Sud, une Europe où fermentent les inégalités et les exclusions, ce chômage et ces injustices qui sont le terreau du racisme et du fascisme, donc l'annonce de catastrophes à venir.

Nous voulons une Europe solidaire, ouverte à tous les peuples du continent, à

3) Jean-Pierre Chevènement, ancien ministre de la Défense de Mitterrand, démissionaire après le déclenchement de la guerre du Golfe, est l'animateur historique d'un courant oppositionnel au sein du PS. appelé CERES, puis Socialisme et République. Il mène campagne contre la ratification du Traité de Maastricht mêlant arguments sociaux, mais aussi nationalistes. Au mois de septembre 1992, il a lancé son Mouvement des citoyens qui semble préparer sa sortie du PS.

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ceux de l'autre bord de la Méditerranée, et, au-delà, à l'humanité entière. Le contraire de Maastricht !

Pour la classe dirigeante, ce minuscule oui a constitué un immense soulagement. Le KO a été évité. Mais le personnel politique est bien sonné.

Et demain ? On peut se livrer à des comparaisons éclairantes : une question qui avait été approuvée par 90 % des parlementaires, par la plupart des candidats de l'élection présidentielle de 1988 (représentant environ 76% des voix), par tous les partis et dirigeants qui ont exercé des responsabilités gouvernementales depuis près de vingt ans, soumise au verdict populaire, recueille 51 % des voix ! Contre l'avis des partis dans lesquels ils se reconnaissent, ont voté non 58 % des électeurs RPR, 38 % des électeurs UDF, 20 % des électeurs socialistes. Et 55 % des électeurs qui se disent "sans parti" ont voté non.

C'est un désaveu cinglant de la classe politique. Et c'est une division manifeste de la société. Ont voté majoritairement non les agriculteurs et les ouvriers (60 %), les classes d'âge en-dessous de 50 ans, les régions du Sud et du Nord, les banlieues ouvrières, etc. Ont voté majoritairement oui, les cadres moyens (65 %), les cadres supérieurs et les professions libérales (68 %), les classes d'âge entre 50 et 64 ans (53 %) et au-dessus de 65 ans (55 %), les régions de l'Ouest et de l'Est, d'Ile-de-France et de Rhône-Alpes.

Tous les commentateurs s'étonnent de l'émergence de ces "deux France". On a osé prétendre que c'était celle de l'"intelligence" et de l'"ouverture" contre celle de la "crispation" et de la "médiocrité" intellectuelle !

Qui ne voit que cette France du non est celle du travail, de la vie dure ? Pourquoi aurait-elle été sensible aux mirages de la super-monnaie unique, elle qui subit le chômage et un avenir mal assuré ?

On verra de mieux en mieux qu'il est tout à l'honneur des responsables et militants de gauche qui ont prôné le non de ne pas avoir déserté cette bataille contre une politique de classe, même parée des couleurs attrayantes de l'Europe.

Tout autre attitude aurait signifié laisser aux seules forces réactionnaires l'expression politique de cette "France-là" qui, pour une bonne part, est de gauche, dans sa composition sociale comme dans ses votes habituels (départements majoritairement de gauche, banlieues communistes, etc.).

On entre à présent dans le monde des incertitudes. Au plan strictement français, le projet mitterrandien de recomposition d'une force au centre est rendu impossible du fait de la faiblesse du oui.

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On va vers des échéances électorales à répétition qui marqueront la fin du mitterrandisme, le retour de la droite et la crise totale du PS.

Au plan européen, les beaux discours ne sont plus de mise. L'argument selon lequel l'explosion du Système monétaire européen (SME) confirme l'urgence d'une monnaie unique va rapidement faire long feu. A présent que les citoyens se préoccupent de ces questions, il va bien falloir dire ce qui se construit sous le non d'Europe. Les mandarins s'égosillent à clamer « Pas de renégociations ! ». Mais, alors, quoi ?

22 septembre 1992

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