Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

MOYEN-ORIENT

De Camp David à Beyrouth

· Inprecor n° 36, 19 octobre 1978 · p. 3-4 · 1 501 mots

Liban Palestine et Israël

Camp David, le nouveau conflit au Liban, la conférence tripartite de Washington ont à nouveau mis le Moyen-Orient au centre de l'attention mondiale. La situation continue à se modifier sans cesse et les équilibres qui se créent restent extrèmement précaires et fragiles. Toutefois, au cours des deux derniers mois, des changements sensibles se sont produits dans le rapport des forces et dans la situation des principaux protagonistes.

Les résultats de Camp David sont clairs dans leur portée essentielle. Le gouvernement sioniste d'Israël peut à juste titre crier victoire dans la mesure où il a réussi à approfondir la rupture entre les pays arabes, à neutraliser l'Egypte, principale force militaire arabe, à ne reconnaître sous aucune forme mouvement palestinien et s'est encore moins engagé à accepter un projet de Palestine indépendante. A moyen terme, il peut aussi espérer obtenir des avantages sur le terrain économique, ce qui n'est pas sans intérêt pour lui dans le contexte de difficultés et de tensions croissantes de son économie avec toutes les répercussions inévitables d'ordre social. Le gouvernement égyptien peut compenser dans une large mesure l'isolement dans lequel il se trouve pour l'instant dans le monde arabe, par le renforcement de ses liens avec l'impérialisme - dans la perspective d'un appui à long terme sur

Moyen-Orient

De Camp David

a Beyrouth

tous les terrains - et par l'avan tage d'apparaître aux yeux des masses comme celui qui a mis fin à une guerre que la propagande officielle présente avec succès comme la cause des difficultés économiques et de la croissante de l'écrasante majorité de la population. L'administration Carter a réussi à marginaliser l'URSS, en faisant apparaître les Etats-Unis état de jouer un rôle déterminant et à préserver et renforcer son alliance traditionnelle avec le sionisme qui reste un pilier de la stratégie impérialiste dans la région, à reconsolider en même temps ses liens avec le plus grands pays arabes.

Parmi les perdants, il y a avant tout le mouvement palestinien, mis hors du jeu, et notamment la direction modérée d'Arafat qui avait misé sur la solution de compromis du mini-Etat et qui désormais a non seulement perdu la reconnaissance partielle obtenue précédemment, mais qui s'est vu nier aussi explicitement le droit de déterminer le sort des populations de la Cisjordanie et de la bande de Gaza. Les protestations et les proclamations de solidarité platonique du Front de la fermeté ne sont qu'une maigre consolation y compris sur le plan purement propagandiste. En deuxième lieu, c'est la Syrie qui a essuyé un échec : à une échéance relativement rapprochée, elle pourrait se retrouver rialisme et coincée au Liban dans une situation de plus en plus inextricable, sans aucune perspective concrète de solution ses problèmes spécifiques. L'URSS aussi a perdu : elle n'a pas pu exercer une influence un tant soit peu importante dans toute l'affaire et pour rentrer dans le jeu, elle ne dispose maintenant que d'un allié somme toute peu digne de confiance, la Syrie d'Assad.

Quant aux Etats arabes conservateurs, Arabie saoudite et ils se trouvent dans une situation inconfortable. Ils ont en dernière analyse tout à gagner à une solution inspirée d'une perspective de pax americana. Eux aussi ont subi une marginalisation très nette et ils ont été mis face à un fait accompli. Ils ont peur surtout que, ne pouvant pas espérer une «solution pacifique» de problème national, les Palestiniens connaissent une radicalisation allant jusqu'à leur direction actuelle, et créer en tout cas des situations conflictuelles susceptibles de mobiliser les masses d'autres pays arabes. C'est pourquoi, ils ont refusé de s'associer à Camp David, tout en laissant la porte entr'ouverte.

Toutefois, les événements du Liban ont rappelé brusquement à tous les porte-parole de l'impérialisme qui ont salué Camp David comme un triomphe de a la paix, qu'une paix durable ne face à face avec Israël et l'impé- saurait être instaurée sur une

Page 4

base sectorielle ou par des accords séparés. En fait, toute solution, même partielle, touche les intérêts de tout un éventail de forces et tout équilibre réalisé momentanément risque d'être remis en question à une échéance rapprochée.

Les mass media de la bourgeoisie ont fait grand bruit sur les actions entreprises par l'armée syrienne en s'efforçant de faire oublier le rôle joué par les milices réactionnaires des Chamoun et des Gemayel. Ce n'est pas ceux qui ont avalisé toutes les représailles du gouvernement sioniste et tous les massacres contre la résistance palestinienne de la Jordanie à Tell-al-Zahtar, qui ont droit d'élever la voix pour condamner les bombardements syriens sur Beyrouth. Les véritables responsables de la tragédie actuelle, aussi bien que des tragédies des trente dernières années dans cette partie du monde, ce sont les sionistes, les impérialistes, les représenclasses dominantes arabes, qui au-delà de leurs intérêts contradictoires, ont œuvré ensemble pour empêcher le peuple palestinien d'exercer son droit à l'autodétermination et d'affirmer son indépendance, et qui ont été inspirés surtout par la peur que les masses arabes se révoltent contre la misère et l'oppression dont elles sont victimes, en déclenchant la bataille anti-impérialiste à la dynamique anticapitaliste.

La riposte syrienne est une conséquence directe de Camp David. Face à la perspective d'une évolution négative pour elle du rapport de forces en cas d'une concrétisation des accords de Camp David, et donc face à la possibilité que les forces réactionnaires libanaises et Israël, soutenus par les Etatsunis s'efforcent d'imposer à la Syrie une solution défavorable aux problemes qui la concernent le plus directement et susceptible de miner les bases d'un gouvernement fondé sur des équilibres instables et maintenu grâce à la répression la plus dure, Assad et compagnie veulent exploiter les marges dont ils disposent, non seulement pour frapper militairement le front réactionnaire libanais, mais aussi pour affaiblir la communauté chrétienne dans son ensemble en perpétrant des massacres aveugles, en détruisant ses conditions d'existence élémentaire et en la poussant finalement à un exode massif.

Cela ne signifie en rien que les dirigeants syriens se préoccupent en premier lieu de défendre les intérêts vitaux et les aspirations des masses libanaises et palestiniennes. L'armée syrienne est intervenue au Liban pour bloquer une situation où les progressistes libanais et les Palestiniens gagnaient du terrain et se sont heurtés directement à eux. Maintenant, des nécessités conjoncturelles ont poussé la bourgeoisie syrienne à renverser son orientation tactique, mais il n'est pas du tout exclu qu'elle fasse d'autres pirouettes. Assad et compagnie recherchent surtout une solution permettant une stabilisation de leur régime et ils ne sont pas du tout opposés à un compromis avec Israël et les Etats-Unis, même si c'est dans des termes différents de ceux que l'Egypte a acceptés.

Toutes les forces conservatrices indigènes et internationales ont, en dernière analyse, inà ce que la logique d'ensemble de Camp David puisse prévaloir; c'est là-dessus que misent aussi bien Washington que Le Caire. Toutefois, étant donné que le mouvement palestinien existe toujours et n'a pas été substantiellement par l'agression israélienne du printemps dernier, que les masses des territoires occupés rejettent des accords qui foulent aux pieds leurs droits, que les classes dominantes arabes elles-mêmes sont divisées par des intérêts contradictoires, Camp David et d'autres accords analogues ne pourront qu'être imposés, y compris par les méthodes plus brutales. Ce ne sera pas si facile et de nouveaux conflits sont inévitables. En ce sens, les événements récents du Liban pourraient être une anticipation événements dramatiques à une échelle plus vaste.

Les marxistes-révolutionnaires région doivent continuer leur lutte opiniâtre pour une solution globale du problème du Moyen-Orient autour des axes centraux représentés par la revendication du droit à l'autodétermination et à l'indépendance du peuple palestinien et de la bataille pour l'organisation indépendante des masses arabes exploitées, dans une dans une perspective anti-impérialiste et anticapitaliste en même temps.

Cela implique le retrait immédiat des troupes sionistes de toutes les régions occupées dans le cadre de la lutte contre l'Etat sioniste d'Israël, le retrait des troupes de l'ONU du Liban, la dissolution des bandes armées réactionnaires de Chamoun et de Gemayel. Cela implique le rejet de toute illusion sur le rôle prétendument progressiste de Parmée syrienne dont la présence au Liban est fonction des intérêts de la bourgeoisie syrienne et de son groupe dirigeant. C'est pourquoi les troupes syriennes doivent elles aussi quitter le Liban.

Les masses libanaises et les militants palestiniens ne doivent confier leur défense à aucune armée impérialiste, camouflée ou non sous le drapeau de TONU, à aucune armée bourprétendument nationale. Les Palestiniens doivent continuer leur lutte armée indépendamment de tout Etat arabe et réaliser une convergence stratégique des luttes des masses palestiniennes, dans les occupées et ailleurs, avec les luttes contre l'impérialisme et les classes dominantes indigènes des masses de tous les pays arabes et avec les luttes en perspective des masses exploitées israéliennes elles-mêmes. Les ouvriers, les paysans et les étudiants libanais doivent organiser leur propre autodéfense de masse et lutter pour conquérir ou reconquérir leurs droits démocratiques, pour imposer la laïcisation totale du Liban, pour obtenir la convocation d'une assemblée constituante élue au scrutin proportionnel, par un seul collège et sur une base non confessionnelle.

Une erreur sur cette page ?