Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

ISRAEL

L'"assimilation" des Falachas

· Inprecor n° 360, 9 octobre 1992 · p. 25-27 · 2 736 mots

Palestine et Israël

sioniste et son assistance organisationnelle, est la répétition de la rencontre des juifs orientaux — qui ont émigré des pays arabes dans les années 50 — avec les attitudes oppressives et discriminatoires de l'establishment ashkénaze de l'Etat

(assimilation"

des Falachas

L'histoire des Ethiopiens qui ont immigré en Israël encouragés par l'Etat juif. Tikva HONIG-PARNASS TOUTEFOIS, quels que soient les aspects de la politique d'assimilation subie par ces deux groupes, les juifs éthiopiens ont payé un prix plus élevé que les sépharades, bien que la bureaucratie paternaliste ait rendu les immigrants orientaux des années 50 complètement dépendants de l'establishment "absorbant". En général, sans leur donner leur mot à dire sur l'endroit où ils vivraient, le travail qu'ils exerceraient, ou la scolarisation de leurs enfants. Ils subissaient un apartheid dans le logement qui a provoqué leur relégation loin du centre du pays, dans des agglomérations sans aucune infrastructure économique et avec peu de chances de développement économique, ainsi que la destruction systématique et préméditée du reste de leur organisation communautaire. Ils enduraient des attaques visant à dépouiller leurs chefs religieux de toute autorité, et le racisme dans une attitude d'arrogance et de mépris vis-àvis de la culture orientale. Enfin, l'establishment essaye d'expliquer leur situation difficile par leur culture "arriérée".

Une fois les juifs orientaux "intégrés", la société israélienne a poursuivi son entreprise d'institutionnalisation de la domination de la culture ashkénaze et du mécanisme social qui perpétue la marginalisation des Orientaux et leur empêche d'accéder au véritable pouvoir social.

De la même façon, les juifs éthiopiens sont aujourd'hui "assimilés" ; l'establishment va sûrement employer les mêmes moyens pour perpétuer la discrimination à leur égard. Pourtant, les mesures déshumanisantes et oppressives employées contre les

Ethiopiens sont encore plus dures que celles appliquées aux Orientaux dans les années 50, ceci pas seulement à cause des préjugés contre les Noirs africains ou du fait qu'ils aient été coupés de la majorité du judaïsme jusque très récemment, bien que ces facteurs aient pesé.

"Bons" et "mauvais" immigrants

Aujourd'hui, l'intégration n'a plus la composante idéologique sioniste qui a si bien servi l'establishment des années 50. Ce qui fait surtout défaut actuellement, c'est la pression idéologique pour un "sacrifice personnel" sur l'autel des objectifs sionistes, qui, à l'époque, avait un grand pouvoir d'attraction pour de larges secteurs de la société. Cette idéologie a légitimé l'exigence faite aux immigrants orientaux d"accepter avec amour" les grandes difficultés économiques et sociales et le statut marginal qui leur étaient attribués par la société israélienne. Mais elle a aujourd'hui perdu ce large soutien.

Il n'est, par conséquent, pas très étonnant que le ministre du Logement, Ariel Sharon, ait proclamé qu'il était un « nostalgique des immigrants des années 50, parce pent que de leur problèmes personnels et les » (1).

Mais les immigrants russes (2) et éthiopiens ne sont pas les seuls à ne plus croire à l'idéologie prônant le "sacrifice" personnel. La société "intégrante" israélienne elle-même n'a pas l'ardeur qu'on puise dans une forte conviction intérieure qui est indispensable lorsqu'il s'agit de demander aux immigrés éthiopiens qu'ils se sacrifient pour les objectifs communs du sionisme et de l'Etat d'Israël. Une portion significative de la société israélienne des années 90 s'est déjà débarrassée du vernis idéologico-moral de l'entreprise sioniste, et l'a remplacé par une idéologie rationnelle et réaliste, qui vénère le pouvoir.

Il en est de même pour le racisme qui faisait partie intégrante du projet sioniste depuis le début. Aujourd'hui, il est devenu plus flagrant et plus assumé, et pas seulement vis-à-vis des Palestiniens. Début juin 1992, en pleine campagne électorale pour la treizième Knesset (3), le rabbin Shach - la plus haute autorité religieuse ashkénaze — a annoncé que « la communauté orientale n'a toujours pas le niveau de développement requis pour détenir une position dominante dans la direction de l'Etat et de la hiérarchie religieuse ». Le ministre du Logement s'échine pour obtenir des promoteurs des appartements dans le centre du pays ; ces derniers refusent de vendre leurs logements pour loger des Ethiopiens, de peur que leurs propriétés ne perde de la valeur, ceci alors que des Ethiopiens ont déjà été honteusement exclus de la piscine d'un moshav ashkénaze (4).

Ainsi, le traitement infligé aux Ethiopiens vide de son contenu l'affirmation selon laquelle les peuples juifs ne font qu'un. La définition religieuse de la collectivité que l'Etat d'Israël est supposé servir et nourrir — le peuple juif — est, depuis le début, interprétée comme impliquant la suprématie de la hiérarchie religieuse orthodoxe ashkénaze. A ce jour, le combat des chefs religieux orientaux pour un statut égal continue ; les Ethiopiens sont encore plus exclus, puisque leur direction religieuse (la kessim) s'est vue refuser toute légitimité et que la judaïté de beaucoup d'entre eux, bien que reconnue par la kessim, a été remise en question.

Le racisme anti-éthiopien

De la même manière, le caractère mensonger de l'assertion qui constitue la raison d'être de l'Etat d'Israël et du sionisme — en substance, que l'Etat existe pour sauver le peuple juif des persécutions et de l'anéantissement — est bien plus évident aujourd'hui. En vérité, la détresse des juifs a toujours été utilisée pour faire avancer les projets du sionisme et de l'Etat d'Israël, et c'est de cela qu'il s'agit aujourd'hui dans le cas des immigrants russes et éthiopiens. Sauf que, pour ces derniers, l'engagement pour les dédommager décemment pour l'utilisation qu'on a fait d'eux a été bien moindre, l'accent étant mis, avec bien plus d'insistance, sur le fait que cela « ne valait pas la peine ».

1) Haaretz, 11 juin 1992.

2) Voir Inprecor n° 333 du 21 juin 1991.

3) Nom du Parlement israélien. Voir Inprecor n° 356 du 3 juillet 1992.

4) Coopérative agricole.

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Lors d'une soirée spéciale à la télévision, célébrant le premier anniversaire de l'"'opération Salomon", on a demandé au représentant de l'Agence juive l'ayant organisée — « Est-ce que nous commettons une injustice vis-à-vis de ces gens ? » Celui-ci de répondre : « S'il ne s'agissait pas de la Loi du retour et si l'Etat d'Israël ne s'était pas fixé comme objectif de faire immigrer des juifs, je dirais oui. » En clair, les objectifs politiques du sionisme et de l'Etat d'Israël prennent le dessus sur le bien-être des juifs éthiopiens — et non seulement les objectifs centraux, mais aussi ceux de moindre importance qui servent le régime actuel et sa pérennité.

Ceci a été souligné par le docteur Haim Peri, principal du pensionnat de Yamin-Orad, dont les étudiants éthiopiens excellent d'un point de vue académique, grâce à une approche humanitaire de l'enseignement : « Nous utilisons les immigrants éthiopiens à des fins de propagande, pour augmenter la fortune de l'Etat israélien, et pour satisfaire notre fierté collective. Après la guerre du Golfe, les Israéliens avaient besoin d'un "Entebbe" (5), et les juifs d'Ethiopie se sont trouvés au bon endroit, au bon moment. L'euphorie de l'"opération Salomon" était une espèce de supercherie, qui ne révélait pas la véritable nature des relations avec cette communauté. Une fois achevée, la fête était finie » (6). Les chiffres suivants montrent à quel point la fête est finie pour les Ethiopiens.

Depuis début 1990, 27 000 Juifs d'Ethiopie sont venus en Israël, 15 000 d'entre eux sont arrivés il y a un an, lors de l'"opération Salomon" — 41 vols en 30 heures. De cette date jusqu'en mai 1992 4 500 autres ont suivi.

Une communauté en voie de désintégration

La plupart des immigrants éthiopiens sont aujourd'hui rassemblés sur 13 sites de mobile-home (des caravanes), dans des hôtels et dans des centres d'intégration. Seulement 6 % d'entre eux ont un logement permanent.

Le gouvernement avait promis, il y a un an, de les faire sortir des hôtels et pensions de famille, où ils ne devaient être hébergés "que pour quelques jours", d'ici à début mai 1992. Mais, le 22 du mai, 6 000 personnes y habitaient toujours.

L'immense majorité est au chômage. Seul un pourcentage insignifiant possède un travail occasionnel ou saisonnier comme le ramassage des oranges. La plupart mène une vie d'une extrême pauvreté avec les allocations gouvernementales de 500 shekels pour une personne seule ou de 1 200 shekels pour une famille de quatre personnes (7).

Durant les longs mois que les Ethiopiens ont passé dans des centres d'"accueil" et des hôtels, tous les aspects de leur vie ont été gérés par les représentants du gouvernement, et les familles n'ont pas eu leur mot à dire, même en ce qui concerne les plus petites choses, comme la préparation de la nourriture, par exemple. Après quoi, ils ont été envoyés sur des sites de mobile-home — des ghettos isolés, sans possibilité de gagner leur vie - où ils ont été contraints de rester sous la dépendance des autorités.

Le résultat final étant qu'après un an d'opération Salomon", , la communauté éthiopienne est en voie de désintégration ; l'unité des familles éclate, l'autorité parentale disparaît, les chefs traditionnels ont perdu leur statut et le futur est incertain.

Seuls parviennent aux médias des fragments d'information concernant les graves problèmes affectifs, la violence familiale et le taux de suicide particulièrement élevé (8). La travailleuse sociale et dirigeante éthiopienne, Negist Mengashe commente : « Lorsque j'étais enfant, en Ethiopie, je ne me souviens pas d'avoir entendu parler de suicide. Ici, une chose terrible est en train de se passer, et cela va de mal en pis... Les difficultés d'intégration et les humiliations religieuses brisent les gens, et ils ne savent pas comment exprimer la colère et la frustration vis-à-vis de l'establishment. Un immigrant éthiopien n'aura pas tendance à frapper du poing sur la table ou à briser une chaise, il ne poussera pas de hurlements. // tournera plutôt ses sentiments de violence vers l'intérieur, sur lui-même, de façon à ne faire de mal à personne » (9).

Un élément déterminant dans le travail de sape des mécanismes sociaux qui auraient pu garantir l'intégration de la communauté éthiopienne ainsi que le bien-être et la dignité de ses membres, est constitué par les attaques des autorités israéliennes contre le statut des anciens de la communauté religieuse, la kessim : il y a quelques mois, la hiérarchie religieuse ashkénaze leur a interdit de célébrer des mariages, entre autres cérémonies importantes, et la confirmation de la judaïté des membres de leur communauté n'a pas été acceptée par l'establishment religieux israélien.

Le racisme religieux

A vrai dire, le plus sérieux des préjudices à l'identité et à l'honneur des Ethiopiens a été constitué par la remise en cause de leur judaité ; les autorités ont exigé que beaucoup d'entre eux subissent les immersions rituelles et que les hommes versent leur sang en guise de conversion symbolique — pour avoir la permission de se marier.

Le dernier coup a été récemment porté, par le refus du ministre de l'Intérieur d'enregistrer 140 familles comme juives bien qu'elles possèdent un certificat clair de la part de leur kessim. Cela a été l'étincelle qui a déclenché l'agitation sur certains des "campings" et sur des centres d'intégration.

La politique d'apartheid du gouvernement, ouvertement paternaliste, dénie aussi aux parents le droit élémentaire de choisir le type de scolarisation de leurs enfants. Tous les enfants éthiopiens sont envoyés dans des écoles religieuses sans que leurs parents ne reçoivent d'information complète sur les différentes filières scolaires possibles et sans qu'ils puissent choisir entre institutions religieuses

Jusqu'à l'âge de 12 ans, les enfants vont dans des écoles religieuses d'Etat où ils étudient dans des classes séparées "jusqu'à ce qu'ils soient intégrés". A partir de 12 ans, tous les enfants de la communauté, exceptés ceux dont les parents s'y opposent, sont séparés de leurs parents et envoyés dans des internats — une pratique sans précédent à cette échelle en Israël. La majeure partie de ces pensionnats sont de très médiocre qualité, et ne laissent à leurs élèves que peu ou pas de chances de réussir à leurs examens d'admissibilité à l'université.

5) Nom d'un aéroport ougandais où avait été détourné un

Airbus d'Air France en juin-juillet 1976, et sur lequel l'armée israélienne avait parachuté, avec succès, un commando de sauvetage des passagers.

6) Yediot Aharomot, le 22 mai 1992

7) Le shekel est la monnaie israélienne dont le cours est d'environ 30 centimes français.

8) Ce taux atteindrait cing tois la moyenne israélienne d'après

Shachar Shnitzer dans Challenge, vol.lI, n° 3.

9) Ha'aretz, 22 avril 1992.

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Comme on l'a vu, une portion significative des Ethiopiens ont été parqués dans des zones isolées, sans infrastructures (routes, électricité, etc.) ni emplois. La plupart manque de transports publics, et les gens doivent marcher longtemps pour acheter à manger.

Les enfants en âge d'aller à l'école élémentaire sont dispersés dans diverses écoles d'"'intégration"' et doivent parcourir de longues distances chaque matin. Les mères ne peuvent pas apprendre l'hébreu étant donné qu'elles doivent rester à la maison pour s'occuper des plus petits, pour lesquels il n'y a pas de crèches ; les hommes n'ont rien d'autre à faire que de s'asseoir en attendant leur misérable chèque de fin de mois.

Dans les bidonvilles

Les prétendues "caravanes" ou mobile-home font, au total, 23 mètres carrés, avec une ou deux pièces, et ne sont donc pas adaptées à la famille éthiopienne moyenne qui compte beaucoup d'enfants — cela conviendrait plutôt à un couple ou à une famille avec deux enfants.

Le gouvernement israélien parle des mobile-home comme s'il s'agissait d'une "solution transitoire" pour trois ans au maximum. Mais les militants éthiopiens n'en croient rien, et prédisent que leur isolement, leur surpopulation, le chômage, des conditions de vie précaires vont transformer ces cités en de véritables ghettos avec tout ce que cela implique. Negist Mengashe, à qui on soulignait lors d'une interview, « mais les mobile-home sont seulement une phase transitoire », a répondu : « Pour combien de temps ? Deux ans? Sept ans ? Dix ? On disait aussi cela des centres d'absorption où les immigrants de l'"opération Moïse" ont été logés à titre "transitoire"'. A ce jour, des immigrants y vivent toujours. Les enfants de deux ans qui arrivent dans un mobile-home y habiteront encore lorsqu'ils seront des adolescents de douze ans » (9).

Il semble que la désillusion quant à leurs chances de s'intégrer en Israël, à la lumière de la politique d'apartheid du gouvernement, est largement partagée parmi les immigrés éthiopiens. Ils sont conscients de l'expérience amère des ma abarot (camps de transition), qui ont perpétué la pauvreté de générations de juifs orientaux, et ils ne veulent pas la répéter. L'absence de perspectives a récemment déclenché une période d'agitation parmi les Ethiopiens, organisée par des militants qui émergent de la vague d'immigration éthiopienne d'il y a sept à dix ans, qui connaissent l'hébreu, sont familiarisés avec l'establishment et ont suffisamment confiance en eux pour le critiquer durement.

Durant l'été 1992, il y a eu de multiples protestations contre la politique du gouvernement ; des grèves de la faim et des manifestations dans les centres d'intégration et dans les "caravanings". Par exemple, une grève de la faim dans le centre d'accueil d'Acre n'a été arrêtée qu'après la promesse écrite que tous les immigrants, pas seulement ceux d'Acre, recevraient un logement définitif dans les six mois et qu'ait lieu une rencontre avec le ministre du Logement — qui a déclaré que tout les immigrants se trouvant encore dans des hôtels seraient déplacés vers des "caravanings" d'ici à la fin juin 1992.

Des manifestations ont aussi été organisées sous les fenêtres du bureau du Premier ministre et devant son domicile, à la fin mai 1992, pour protester contre les principes de la politique d'intégration : paternalisme, coercition et déshumanisation. Lors d'une manifestation, organisée à la mi-juin par le Mouvement des juifs éthiopiens, les participants ont exigé la liberté de choisir leur lieu d'habitation et où leurs enfants iraient étudier, et ont dénoncé la politique de ségrégation en matière de logement et de scolarisation. La revendication de la reconnaissance immédiate du statut de leur clergé, la kessim, et de la judaïté à part entière des juifs éthiopiens, étaient des exigences centrales de cette manifestation.

Il y a peu de chances pour que les demandes de logement définitif et de travail soient satisfaites comme promis, dans les six mois à venir. Il est également peu probable que les exigences de plus d'autonomie se concrétisent. En tout cas, tout dépend de la capacité de la communauté éthiopienne à s'organiser pour la lutte, et de la consolidation d'une direction éthiopienne capable de résister à la cooptation par l'establishment israélien.

News From Within Juillet 1992

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