Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

ETATS-UNIS

Du Koweit à Los Angeles

· Inprecor n° 362, 6 novembre 1992 · p. 28 · 1 004 mots

Salah Jaber était le pseudonyme de Gilbert Achcar, dirigeant de la section libanaise et, à partir de 1983, membre du Bureau de la IVe Internationale ; plus tard professeur à la SOAS (université de Londres).

États-Unis URSS et Russie

LA PRESIDENCE de Bush s'est inscrite dans le droit fil de celle de Reagan dont il était le Vice-président. Avant l'acteur devenu chef d'Etat, l'empire américain était en profonde crise. Du discrédit moral de l'exécutif, dans la foulée du Watergate qui avait porté au pouvoir un Carter aux allures d'honnête homme, aux déboires de ce dernier confronté, en 1979, à la fois, à la révolution sandiniste et au renversement "islamique" du Chah d'Iran — l'Amérique impérialiste semblait au plus mal. La même année s'achevait sur l'intervention soviétique en Afghanistan, première aventure de Moscou en dehors des frontières de sa zone d'hégémonie reconnue depuis la Seconde Guerre mondiale.

C'est dans ce contexte que Reagan arriva aux commandes, en combattant de choc de la croisade anticommuniste. Familier des techniques du cinéma, il fit appel à l'imaginaire made in Hollywood : cow-boy, western, guerre des étoiles, Empire du mal. Le "grand communicateur" parvint à donner à ses concitoyens l'illusion de la grandeur retrouvée. Il fut réélu sans difficulté. Son second mandat fut contemporain du début de la fin de l'empire soviétique, l'objectif au nom duquel il avait accédé au pouvoir.

Les années Reagan furent celles d'une politique de surarmement à outrance, qui allait avoir plusieurs conséquences. Les Etats-Unis se dotèrent d'une panoplie meurtrière hautement sophistiquée. Leur supériorité dans le domaine de la technologie militaire atteignit un degré inégalé, d'autant plus évident que la grande puissance rivale battait de l'aile.

Et c'était là, en partie, une autre conséquence du militarisme reaganien : la débâcle gorbatchévienne de l'URSS a été précipitée, sans aucun doute, par l'épuisement de l'économie bureaucratique dans une course aux armements qui lui était imposée et dans laquelle le maintien de la parité avec son rival impérialiste représentait pour elle, relativement à son propre produit national, un fardeau beaucoup plus lourd.

En ce sens, Clinton n'avait pas tout à fait raison quand il compara le triomphalisme de l'administration républicaine au sujet de

ETATS-UNIS

Le plus significatif dans les récentes élections présidentielles nord-américaines (1) n'est pas la victoire de Bill Clinton, dont on cherche à faire le Kennedy des années 90 - un Kennedy lui-même largement mythifié à titre posthume. C'est plutôt la défaite retentissante d'un

George Bush qui, il y a un an, caracolait au sommet des sondages — il venait d'être sacré empereur à la suite de sa victoire dans la guerre du Golfe. La bataille du Koweit fut son Austerlitz ; un an plus tard, il rencontrait son

Waterloo à... Los Angeles.

Salah JABER l'écroulement de l'URSS à la prétention d'un coq qui attribuerait le lever du jour à ses cocoricos. Le militarisme reaganien, sous-tendu par les intérêts bien compris du fameux "complexe militaro-industriel", ne fut certes pas la cause déterminante de l'effondrement de l'empire soviétique, mais il n'en a pas moins rapproché l'échéance.

Cependant, la médaille Reagan avait un revers beaucoup moins reluisant : la prodigalité républicaine en matière d'armement n'allait pas seulement bien au-delà des moyens de Moscou, elle dépassait aussi largement les moyens propres de Washington.

L'administration Reagan allait porter à son paroxysme ce mécanisme, connu depuis la guerre du Viêt-nam, par lequel les Etats-Unis font financer indirectement leurs guerres — chaudes ou froides, peu importe ici — par leurs partenaires impérialistes.

Grandeur et misère d'un empire

En profitant de leur position privilégiée de puissance dont la devise nationale est la clef de voûte du marché capitaliste mondial, les Etats-Unis allaient accumuler une dette astronomique qui, même en termes relatifs, aurait fait chavirer toute autre économie dans l'abîme. C'est le paradoxe du grand débiteur sans hypothèque saisissable, dont les créanciers craignent par-dessus tout la mise en faillite qui entraînerait leur propre banque-

Prodigalité dans le domaine de l'armement, mais coupes claires dans les dépenses sociales au nom d'une sorte de "darwinisme"

économique primaire. « Enrichissez-vous », cria Reagan à une Amérique déjà fortement inégalitaire. Le résultat fut que le fossé entre les deux Amériques, celle des riches et celle des pauvres, devint abyssal, plus vertigineux que jamais. L'enrichissement au sommet n'était pas tant le résultat de la croissance économique, que celui d'une redistribution au détriment des plus démunis et d'une politique d'argent facile pour les nantis (2). C'est de cette Amérique là que Bush hérita et dont il voulut assumer la continuité. Sur le plan de la politique étrangère, la panoplie militaire ultra-sophistiquée accumulée sous Reagan fut facile à faire valoir devant une Union soviétique en décrépitude avancée. Ce fut, à petite échelle, l'invasion de Panama en décembre 1989, puis à grande échelle, la guerre contre l'Irak en janvier-février 1991, la plus grande intervention militaire américaine depuis l'Indochine. A la fin de cette dernière année, l'URSS achevait de s'effondrer.

Paradoxalement, la chute de la maison URSS ôta au continuateur de Reagan son principal argument. Un monde sans "Empire du mal" n'avait plus besoin de "durs" au poste de commande à Washington. En outre, l'opération dans le Golfe déçut ceux qui crurent à la mystification de la croisade contre le nouvel Hitler. Saddam Hussein se paye aujourd'hui la consolation, bien piètre pour le peuple irakien en détresse, de voir son vainqueur tomber avant lui-même.

Aux Etats-Unis, les regards se portèrent à nouveau en priorité sur la situation économique et sociale. Comble de malchance pour Bush : la récession succédait, à partir de 1990, à la croissance largement artificielle des années Reagan. Les conséquences de la politique antisociale de ce dernier devenaient très rapidement explosives. C'est ainsi que le triomphateur de la bataille du Koweit perdit celle de Los Angeles en avril 1992 (3), pour enfin perdre celle des présidentielles.

La défaite électorale de Bush sonne le glas du reaganisme, ce sursaut droitier d'un impérialisme en déclin. Gageons que son successeur démocrate ne réussira pas plus à renverser le cours de l'histoire. *

4 novembre 1992

1) Voir Inprecor n° 357 et 361 des 17 juillet et 23 octobre 1992.

2) Voir Inprecor n° 345 et 346 des 31 octobre et 14 février 1992

3) Voir Inprecor n° 352 et 353 des 8 mai et 25 mai 1992.

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