Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

EDITORIAL

Une initiative de paix ?

Inprecor n° 375, décembre 1993 · p. 3 · 950 mots

Ex-Yougoslavie

Au lendemain de la proclamation de l'Union européenne, les Douze ont décidé de "relancer le processus de

", à la demande conjointe des ministres français et allemand des affaires étrangères, Alain Juppé et Klaus Kinkel. Il s'agit, selon les, initiateurs, "d'une démarche d'ensemble pour l'ex-yougoslavie". En réalité on laisse pour une conférence ultérieure les questions du Kosovo, de la Vojvodine et du Sandjak.

paix en Bosnie "

Be projet immédiat comporte deux volets : le premier concerne les convois humanitaires ; le second, la recherche d'accords politiques en Croatie et en Bosnie-Herzégovine. Il s'agit d'éviter l'éclatement de la première tout en entérinant celui de la seconde...

Les Douze entendent demander aux protagonistes de confirmer solennellement les engagements que le Haut commissariat aux réfugiés de l'ONU (HCR) a obtenu d'eux le 18 novembre : assurer l'acheminement des secours. Depuis le 25 octobre, en effet, le HCR avait interrompu tous les convois à la suite de la mort d'un chauffeur danois. Les militants apportant les trois camions d'International workers aid qui ont avec courage, et chance atteint la région de Tuzla mi-novembre, y ont trouvé une population affamée, sidérée qu'ils aient pu parvenir à destination. Car, avec ses 600 000 réfugiés, Tuzla a subi ces derniers temps un triple blocus. Celui des milices serbes et croates, cherchant l'asphyxie des Bosniaques, et qui sont évidemment sur le terrain (avec les attaques de pilleurs incontrôlés) les principaux obstacles à l'acheminement des convois, mais aussi, celui du HCR : interrompre les convois, c'était au nom de l'insécurité réelle des routes, laisser des semaines entières des centaines de milliers de personnes assiégées manquant de nourriture et de médicaments. Au pire c'est un choix politique cynique. L'aéroport de Tuzla aurait pu être réouvert depuis des mois, au nom de l'assistance aux populations, sans se heurter aux risques d'attaques des convois et des routes endommagées. Alain Juppé est quant à lui explicite : s'il n'y pas d'accord entre les belligérants, c'est à dire si les " Musulmans " ne signent pas le plan de dépeçage de la Bosnie, l'aide humanitaire cessera après l'hiver. La signature d'un accord sous la torture de la faim fait-elle partie des "principes" défendus par l'Union européenne et l'ONU ?

Alain Juppé lève le masque de l'hypo-

EDITORIAL Catherine SAMARY crisie : « devant l'enlisement des négociations, l'Union européenne entend désormais énoncer le plan de règlement « (1) De quel plan s'agit-il? Aux Serbes, il est demandé de trouver un "modus vivendi" en Croatie et de restituer aux Musulmans des territoires (3 à 40 %) si tout cela se réalisait, il y aurait levée progressive des sanctions ; aux Croates, il est proposé d'accepter un règlement par étape des conflits sur les Krajinas et de permettre l'accès à la mer par la Présidence bosniaque — ils obtiendraient en contre-partie une aide économique. Si ces revendications ( exprimées par Alija Izetbegovic en septembre ) étaient satisfaites, les Douze « inviteraient les Musulmans » à signer l'accord - tout en les assurant d'une aide à la reconstruction de "leur Etat". Le principe du plan Owen-Stoltenberg (en réalité Milosevic/Tudjman) serait donc confirmé, à savoir la formation de trois républiques -on évoque semble-t-il de moins en moins tout semblant d'Union bosniaque.

Un plan qui entérine l'inacceptable

Alain Juppé le justifie explicitement : « quelle que puisse être notre préférence pour l'unité de la Bosnie-Herzégovine, les trois parties, y compris le gouvernement de Sarajevo, agissent dans la perspective d'une séparation des trois républiques ». Il omet de dire si tel était le choix de Radovan Karadzic et Mate Boban (qui défendait ce principe de "cantonisation éthnique " dès Mars 1992 et l'ont mis en pratique). Le principe des trois républiques éthniques n'est accepté côté "Musulman" et bosniaque qu'à reculons, dans la dissymétrie des armements. sous la contrainte et non sans dissensions. Il est loin d'être soutenu par les populations mélangées des villes, notamment en Bosnie centrale. Il s'impose dans la violence faite à 3,5 millions de réfugiés sur l'espace yougoslave et 760 000 demandeurs d'asile à l'exté-

Il est vrai qu'Alija Izetbergovic a fini par accepter fin juillet 1993 le principe de l'Union des trois républiques. Le 16 septembre, il a même signé avec Radovan Karadzic une déclaration prévoyant le droit de sécession par référendum sur simple majorité au bout de deux ans d'existence de l'Union des républiques. Le 29 septembre, le Parlement bosniaque (qui a perdu la plupart de ses députés serbes et croates), n'a pas formellement rejeté le principe du plan mais avancé plutôt des conditions : un Etat viable, un accès à la mer, des garanties de l'ONU et de L'OTAN, un statut spécial pour Mostar et Banja Luka. La logique était manifestement de gagner du temps pendant qu'une contre-offensive militaire était lancée, récupérant d'ailleurs sur l'ex-allié croate une partie substancielle de territoires (celui-ci contrôlait 25 % de territoire dans feu le plan Vance-Owen, aujourd'hui, il s'agit de 18 %, la proportion des croates en BIH).L'épuisement lié à la guerre, pour les populations assiégées, l'aspiration d'une partie des Musulmans à avoir "leur Etat", sont des réalités qui pèsent avec des dynamiques contradictoires sur la nature du futur Etat : "Musulman" ou "bosniaque". Les purges récentes dans l'armée bosniaque visent-elles seulement des "criminels de guerre", des "jusqu'au boutistes", ou bien aussi des chefs militaires qui auraient des conceptions différentes de la nature de l'Etat à défendre ou à mettre en place ?

Cette dernière question est évidemment essentielle pour l'avenir. Elle n'est en tout cas pas encore tranchée, pas plus que ne doit cesser le combat dans chaque Etat contre les "purifications éthniques" qui s'y poursuivent, quels que soient les accords signés. *

29 novembre 1993.

1) Libération, 25 novembre 1993.

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