Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

PALESTINE

Un crime innomable

· Inprecor n° 378, mars 1994 · p. 36 · 1 065 mots

Palestine et Israël

Un massacre innommable

1 n'existe pas de mots pour décrire un tel crime dont le peuple israélien tout entier porte une part de responsabilifacile, et innocente à la fois l'assassin et tout ceux qui ont permis le mas-

"C'était inévitable, et il y a deux mois déjà, nous avions alerté l'opinion publique et mis en garde le gouvernement et l'armée que si cette dernière ne changeait pas radicalement sa politique et continuait à laisser faire les colons, cela se terminerait dans un bain de sang. Comme lors des massacres de Sabra et de Shatila en 1982, le gouvernement ne peut pas se blanchir et affirmer que ce massacre l'a pris de cours. C'est consciement qu'il a laissé les choses se détériorer. La responsabilité du massacre de Hébron retombe sur le gouvernement israélien tout entier". C'est en ces termes que le bloc de la Paix et le Comité de solidarité avec Hébron répondait, dans un communiqué commun, à la déclaration de Yitshak Rabin selon quoi il s'agissait "d'un acte de folie perpétué par un psychopate".

Il aura fallu un bain de sang pour qu'une double évidence s'impose aux yeux d'une partie importante de la population israélienne, à savoir, premièrement qu'à Hébron, il y a des groupes de colons qui sont prêts à tout pour empêcher toute possibilité de solution négociée avec les Palestiniens, et deuxièmement, que la réalisation même du cadre fixé par les accord d'Oslo, passe par le démantèlement rapide des colonies de peuplement dans les Territoires occupés.

Est-ce que Yitzhak Rabin et son équipe sont à ce point aveugles ou stupides pour ne pas l'avoir compris avant l'assassinat de plus de 50 palestiniens par un colons et par des éléments de l'armée de l'occupation israélienne ? Parler de stupidité n'est pas moins simpliste que de parler de démence : derrière le prétendu aveuglement de Yitzhak Rabin, il y a une statégie qui considère les colons comme une monnaie d'échange, négociable en échange de nouveaux compromis de la part des Palestiniens. C'est bien la raison pour laquelle le Premier ministre israélien refuse de payer des compensations aux colons qui seraient prêts dès aujourd'hui à quitter les colonies, et ils représentent, selon les

PALESTINE

Au moment où nous écrivons ces lignes le bilan du massacre de Hebron est le suivant: 47 Palestiniens assassinés dans la mosquée d'Ibrahim par le colon

Baruch Goldstein — et sans doute aussi par des soldats— et 19 Palestiniens assassinés par l'armée au cours des manifestations qui ont suivi le massacre, à quoi il faut ajouter un Palestinien tué par un colon à

Bethléem, alors qu'un bus israélien était lapidé par de jeunes manifestants.

Michel WARSCHAWSKI* derniers sondages, plus de 35 % des habitants des implantations, exclusion faite de Jérusalem

Est.

La route n'est pas longue pour affirmer que le gouvernement et les services de sécurité ont laissé intentionellement la situation se détériorer, pensant pouvoir utiliser la violence des colons comme moyen de pression sur les Palestiniens mais aussi comme prétexte éventuel a des concessions envers les Palestiniens. C'est une hypothèse que soulèvent ces derniers jours plusieurs commentateurs israéliens, qui n'arrivent pas à s'expliquer comment un militant d'une organisation d'extrême-droite suivie de très près par les services de sécurité, et qui n'avait jamais caché ses intentions criminelles a pu réaliser son plan.

A cette question va tenter de répondre la commision officielle d'enquête, dont le gouvernement vient de décider sa mise en place, et qui a pour tâche officielle de rechercher, à tous les niveaux, les responsables du massacre. Officiellement disons-nous, parce que sa raison d'être essentielle, tout comme la commission d'enquête mise en place après les massacres de Sabra et de Chatilla en 1982, est surtout de mettre fin au débat public et de prouver à l'opinion publique internationale, qu'il n'y a pas lieu d'accuser le gouvernement puisqu'il vient de nommer une commision qui tranchera sur les faits et les responsabilités.

Cette initiative, mise une fois de plus en avant par la gauche, est un des moyens qui permet à l'Etat d'Israël de se protéger des critiques qui parviennent de toute part. Mais il y en a d'autres, telle par exemple la motion unanime

(sauf les députés PC et apparentés) qui a clos le débat à la Knesset, par une dénonciation du massacre mais aussi une mise en garde contre toute accusation collective des colons. Cette unanimité, qui unit dans un même vote Shulamit Aloni et David Tsuker de la gauche sionistes et Rehavam Zeevi qui appelle systématiquement au meurtre de Palestiniens et Hanan Porat qui, le jour même du meurtre, venait déguisé et ivre à la réunion de la direction des colons en disant que la loi juive interdisait qu'on soit triste ce jour (sic), a comme fonction de démarquer Israël dans son ensemble du crime, de marginaliser l'assassin et donc de blanchir l'Etat et toutes ses institutions de toute responsabilité, directe ou indirecte.

C'est plus que de l'indécence, c'est de la complicité. Mais c'est ainsi que réagit l'establishment israélien lorsqu'il est confronté à une crise majeure : ressouder les rangs face à la communauté internationale et ses critiques éventuelles.

Après avoir choisi les moyens nécessaires pourneutraliser les critiques intérieures et extérieures, il s'agit maintenant de limiter les dégats aux niveaux des négociations. Yasser Arafat, accusé publiquement de trahison par les masses palestiniennes en colère, va tenter d'obtenir de nouvelles concessions de la part d'Israël, en particulier en ce qui concerne la présence de forces étrangères dans les territoires occupés, et le démantèlement de certaines colonies. Rabin a d'ores et déjà annoncé qu'il ne s'opposait pas à la présence d'observateurs étrangers dans les territoires palestiniens autonomes, et que de plus il libérerait dans les jours à venir un millier de prisonniers. La riposte palestinienne ne s'est pas faite attendre : « il est parfois préférable de ne rien faire plutôt que de donner des miettes dérisoires » a déclaré Fayçal Husseini à la radio israélienne, reflétant ainsi la réaction populaire dans l'ensemble des territoires occupés.

Ce que les Palestiniens ont le droit d'exiger, et la communauté internationale le devoir imposer, c'est une protection internationale réelle et non symbolique dans l'ensemble des territoires occupés, c'est la re-négociation des accords d'Oslo, en mettant le démantèlement des colonies de peuplement comme précondition à tout accord. •

* Nous étions en période de bouclage lorsque le massacre atroce de Hébron a eu lieu. Nous avons demandé à notre correspondant à Jérusalem son premier commentaire.

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