«Cette guerre que nous ne voulons pas mener, nous sommes en train de la perdre».
Laurent Fabius a résumé ainsi l'état d'esprit des «grandes puissances» devant l'insolente offensive
'est le ridicule, la perte de
C
crédibilité des institutions et gouvernements occidentaux qui les contraint inexorablement à un discours et des interventions plus musclés. Cela ne change rien au fait que leurs initiatives aboutiront fatalement dans la même impasse : parce que les frappes aériennes «propres» sans toucher les populations civiles et sans relais offensifs au sol seront évidemment soit dérisoires, soit illusoires, donc meurtrières, mais surtout parce que les objectifs politiques des puissances occidentales sont contradictoires.
Le symbole de Gorazde
Les menaces de frappes aériennes visent désormais non plus seulement à protéger des forces de l'ONU menacées, mais aussi à défendre les villes proclamées «zones de sécurité», dont Gorazde faisait théoriquement partie. Pourtant, les états-majors de la Maison blanche et de l'OTAN l'ont répété sous diverses formes : il ne s'agit pas de reconquérir par la force les territoires dominés par les tchetniks Serbes. Ceux-ci le savent d'autant plus que le projet de découper la Bosnie en territoires «ethniques» est totalement légitimé par le plan Owen-Stoltenberg. Son seul «défaut» est de créer des Etats non viables, donc de pousser à la guerre permanente. Ceux qui pensent qu'un tel plan pourrait être un plan de paix, un moindre mal, devraient ouvrir leurs yeux sur le symbole qu'est Gorazde, enclave à majorité musulmane en plein coeur du «territoire serbe» : c'est en fait toute la Bosnie qui est faite d'«enclaves». L'Etat attribué aux «Musulmans» était encore moins viable que les autres, parce que sans grand-arrière ni continuité territoriale, il lui était également vital d'avoir un accès à la mer. Pour ce qui est de la république «croate» d'Herceg Bosna (qui laissait deux-tiers des Croates bosniaques à l'extérieur) il était vital de s'étendre et de contrôler la centrale électrique de Mostar.
• BOSNIE HERZEGOVINE I des extrémistes serbes à Gorazde.
Catherine SAMARY
La «République serbe» de Bosnie détient certes le plus vaste territoire, mais parce que sa base sociale est dans la paysannerie, elle recouvre les zones rurales les plus pauvres. La consolider c'est aussi tenter de contrôler des régions urbaines plus industrielles ou les grands axes de communications et de chercher à tout prix à se relier aux autres «Républiques serbes» — de Krajina en Croatie et de Serbie.
Le projet de Fédération croato-bosniaque impulsé par les Etats-Unis, était menaçant de plusieurs façon pour le projet de Grande Serbie. Bien qu'ambigü donc porteur de plusieurs logiques, il a relativisé (rendu caduc pouvait-on espérer) le plan Owen-Stoltenberg de partage ethnique de la Bosnie pendant quelques semaines, ne serait-ce qu'en remettant en cause un premier découpage territorial en restant ouvert à la négociation avec les Serbes bosniaques. Or 500 d'entre eux représentant quelques 200 000 Serbes vivant en territoire dit «musulman», dans les villes à population mélangée, ont proclamé à Sarajevo le 27 mars dernier un «Conseil civique» remettant en cause la représentativité de Radovan Karadzic et de la politique de Grande Serbie, en présence des représentants américains et russes.
Les «Conseils civiques»
Cette initiative avait était évidement encouragée par la mise à l'écart du leader extrémiste croate Mate Boban (1). Celle-ci allait de pair avec la remise en cause de sa «République» croate d'Herceg-Bosna par les Croates de Bosnie centrale qui avaient eux aussi formé un «Conseil civique». Le divorce de Milosevic avec le Parti radical serbe d'extrême droite, les bémols visibles mis dans les rapports de Belgrade avec la «République serbe» de Croatie (2), et enfin la présence russe à la réunion des Serbes bosniaques à Sarajevo rendait crédible l'hypothèse d'un lâchage de Karadzic par un Milosevic en quête d'une levée des sanctions internationales. Le «Conseil civique serbe» a demandé à participer à toutes les négociations, il a appelé à rejeter toute notion de «responsabilité collective», mais à punir les responsables de crimes sur la base de faits concrets. Il s'est prononcé pour un Etat bosniaque de citoyens où seraient défendus les intérêts de chaque communauté, de façon égalitaire, dans le cadre d'une «conférence de réconciliation». L'accord croato-bosniaque fut amendé par l'assemblée des Serbes bosniaques pour être défini sur la base de la reconnaissance des trois communautés (ce que le Parlement bosniaque a accepté le lendemain). Si l'on pouvait (et pour toujours) craindre que ce projet de Fédération se transforme en Grande Croatie entérinant une Grande Serbie, il pouvait aussi favoriser une dynamique de «résistance civique» aux nettoyages ethniques. Il était en tout cas une menace militaire et politique face au projet de Grande Serbie. Offensive des milices serbes
L'offensive des milices serbes sur Gorazde s'interprête dans ce contexte comme une décision de l'aile extrémiste des Serbes bosniaques pour qui le projet de Grande Serbie est une question de vie ou de mort : pour eux, un ultimatum de l'OTAN est un moindre risque tant qu'il ne remet pas en cause la logique de construction d'un Etat serbe sur le territoire bosniaque. Faire fuir les populations non serbes des zones convoitées est le but de leurs offensives. Les massacres en sont les moyens. Un cessez-le-feu peut alors être «concédé» sous pression des «ultimatums» qui au mieux aideront à l'évacuation des populations terrorisées ou blessées. Les armes dégagées pourront alors se retourner vers d'autres places stratégiques.
1) Dirigeant de la «République croate» membre du parti de Tudjman.
2) A tel point que le candidat soutenu par Belgrade a failli ne pas être élu aux élections organisées dans cette «république serbe» autoproclamée et jamais reconnue par Belgrade. Les négociations récentes laissaient supposer un possible compromis permettant de conserver en Croatie les territoires dominés par les forces serbes sécessionnistes devant se satisfaire d'une autonomie.
front grand serbe (et grand croate), relati- viser les partisans (minoritaires) d'un Etat Dissocier le musulman, en s'appuyant sur les populations des villes le plus favorables aux mélanges, leur permettre de se défendre en faisant confiance à leur tradition de vie commune : telle est la seule ligne politique porteuse de paix.
L'exception de Sarajevo
Telle ne sera pas la logique du «groupe de contact» représentant la Communau- té européenne, les Nations unies, la Russie et les Etats- Unis, mis en place à Londres : les «grandes puissances» vont taper du
Inprecor n° 366 février 1992 poing et tenter de parler «d'une même voix», mais pour quels objectifs? Il s'agit en premier lieu de restaurer leur crédibilité. Mais l'ultimatum concernant Sarajevo n'a «marché» que parce qu'il y avait une fragile convergence d'intérêt des forces en présence : un répit pour les Bosniaques ; une présence de l'ONU marquée par les Russes et entérinant le partage de Sarajevo pour les troupes de Karadzic pressées de s'en prendre à des points plus stratégiques (Bihac, Maglaj, Gorazde) ; un retrait serbe dont les formes concilient les angoisses de la FOPRONU, soucieuse pour ses troupes au sol, et les objectifs de l'OTAN, ravie d'établir son rôle de bras armé de l'ONU sans reproduira difficilement ailleurs avoir à intervenir. Cette configuration là se et implique de surcroît l'augmentation des troupes au sol, donc des différenciations de réactions selon de degré d'implication des gouvernements sur le terrain. La cacophonie régne : tout d'abord entre l'ONU effrayée des risques de représailles pour ses troupes et l'OTAN (en fait le pouvoir américain inquiet des sondages sur son image de marque à la tête du «nouvel ordre mondial»).
Cacophonie et fausses notes
Mais il y a aussi les fausses notes entre pouvoirs officiels de l'ONU et gouvernements soucieux de «ne pas envoyer leurs troupes dans la gueule du loup» comme l'expliqua Alain Juppé lorsque les «Casques bleus» dans Gorazde... Les discours ont beau français n'entrèrent pas comme prévu être musclés, la perte réelle de troupes, publiques volatiles, accentuera encore faisant à son tour balancer des opinions les fausses notes. Sans parler des causes de désaccords sur l'essentiel : quel objec- politique en Bosnie et extif «plans» américains et européens ? Rien Yougoslavie ? Comment concilier les n'est stable à cet égard, tant les choix sont au rythme des rapports de force sur le ter- déterminés par une «real-politik» fluctuant rain, des opinions publiques, et d'enjeux internationaux aux acteurs indéterminés. La question russe — avec toutes ses incer-
— n'est pas une des moindres prétitudes occupations des gouvernements occiden- taux. Pour les représentants de Moscou (qui ne parlent pas toujours ensemble le même langage...), l'objectif est d'abord de faire accepter la Russie comme grande puissance : c'est-à-dire à la fois être prêt à collaborer, mais affirmer à l'occasion un droit spécifique de regard, voire de veto, sur les interventions de l'OTAN. Les rapports privilégiés avec la Serbie doivent servir cette politique. Ils ne signifient pas le soutien inconditionnel à la politique des
Serbes Bosniaques, pas toujours propice à la diplomatie du compromis. *
28 avril 1994