Le colonialisme à visage humanitaire
Moins de dix jours après le début d'une opération prétendument militaro-humanitaire, un premier «accrochage» a eu lieu entre une partie du corps expéditionnaire français et des soldats du Front patriotique rwandais (FPR). La
France réclame auprès de l'Organisation des Nations Unies l'autorisation de mettre en place une «zone de
M algré la volonté des grands
médias de renvoyer dos à dos les oppositions et gouvernement rwandais, il est aujourd'hui évident que les massacres ont surtout été le fait des troupes gouvernementales armées et entraînées par des conseillers militaires français. Il semble de plus en plus que les atrocités commises à la machette ou à l'essence étaient le mode de gouvernement du régime de Juvénal Habyarimana dont les troupes spéciales se sont comportaient comme des commandos de la mort. La généralisation des tueries et leur simultanéité avec l'assassinat de l'ancien président, confirment d'ailleurs la thèse de leur organisation méticuleuse par le secteur intransigeant du régime qui ne voulait pas partager le pouvoir avec l'opposition.
L'acharnement du gouvernement français — principal soutien de la dictature depuis que le colonisateur belge a timidement pris ses distances — à envoyer des troupes au Rwanda sous le prétexte officiel d'assurer une aide humanitaire aux personnes déplacées et aux survivants du génocide était plus que suspect.
Comme le rappelle Francis Cazals, lorsqu'en avril 1994 les Forces armées rwandaises (FAR) se sont illustrées dans l'armement et l'encadrement de miliciens tueurs de civils il n'était pas alors question d'intervention «humanitaire» et «Paris optait pour un retrait honteux de Kigali, rapatriant jusqu'au personnel français de son ambassade, en laissant sur place les employés Tutsis aux prises avec leurs bourreaux. Or c'est durant cette période du 6 avril à la mi-juin qu'a eu lieu le gros du génocide des Tutsis et des massacres d'opposants Hutus, dont les victimes sont estimées à plusieurs centaines de milliers de personnes. Le gouvernement français n'était alors saisi par aucune urgence humanitaire.» (1)
L'opération «Turquoise» a néanmoins débuté vaille que vaille le 23 juin 1994 dans un isolement international presque complet, avec l'opposition ferme de la principale force d'opposition armée du Rwanda, le FPR, et sous les applaudissements des
Rwanda sécurité» sur près d'un cinquième du territoire du Rwanda.
Sonia LEITH assassins des FAR — entre autres miliciens fanatisés par les protégés de la France. Cette opération est tellement cousue de fil blanc que les dictatures du Sénégal et du Zaïre ont été les seuls régimes africains à oser servir de caution à une opération trop franco-française pour ne pas être dictée par des arrières pensées de puissance néocoloniale. Mobutu Sese Seko, en froid avec ses anciens tuteurs belges et français pour son opposition par trop forcenée à la démocratie, était trop heureux de revenir ainsi dans le cercle des protégés de Paris. Quant à Abdou Diouf, en tant obligé de la France pour le soutien indéfectible que cette dernière lui apporte alors que l'opposition démocratique de ce pays subie la répression féroce que l'on sait, il n'avait pas les moyens de refuser un service à son protecteur de toujours.
En plus des parrains peu recommandables de son opération «Turquoise», le fait que la France dépêche des troupes d'élites armées jusqu'aux dents - et disposant d'une couverture aérienne impressionnante — dans une partie d'un continent où elle garde de véritables intérêts de puissance coloniale laissait supposer qu'il ne semblait pas exclu d'avance de s'opposer à l'avancée des troupes du FPR.
Moins de dix jours après le début de l'opération «Turquoise», le masque humanitaire est en passe tomber. Tout d'abord, le premier effet de l'intervention française a été de revigorer les combattants des troupes gouvernementales — convaincus qu'ils étaient que la France est venu une fois de plus leur prêter main forte. De l'aveu même d'un combattant des FAR à l'envoyé spécial du quotidien Libération, l'arrivée des Français a regonflé le moral de la garde présidentielle rwandaise dont les hommes n'ont «plus à [se] préoccuper du sort de [leur] familles et peuvent donc vraiment [se] battre.» (2)
Une colonne française s'est ensuite «accrochée» à des soldats du FPR aux alentours de la ville de Butare (au sud du Rwanda), indiquant là les limites d'une opération «humanitaire» qui se fait contre le gré des principaux opposants à la dictature. Comme pour confirmer qu'il ne s'agissait pour la France que de geler la progression du FPR, la France a demandé au cours du weekend des 2 et 3 juillet 1994 l'autorisation de créer une «zone humanitaire sûre» au cœur du territoire contrôlé par les troupes gouvernementales. Dans le tracé de la zone de sécurité en question, la France a su éviter le fief de la famille présidentielle rwandaise pour que la manœuvre n'apparaisse pas comme trop grossière. La direction du FPR a d'ores et déjà dénoncé (fort justement d'ailleurs) ce projet comme visant à mettre en place un sanctuaire pour les assassins à la solde du gouvernement rwandais qui disposeraient ainsi d'une base de replis qu'elle que soit l'évolution de la situation militaire.
Même si la France ne prend pas (encore) ouvertement fait et cause pour ses anciens protégés — qui, il est vrai, attendaient un soutien plus franc et massif — les premiers effets de l'intervention auront été de renforcer la violence des combats parfois dans des zones où il y a de nombreux civils et où les FAR ne se privent pas d'utiliser ses derniers comme des boucliers humains (comme à l'hôpital de Kigali). Avec la stabilisation d'une «zone humanitaire» française, le gouvernement Français, à défaut de sauver quelque Tutsi que ce soit, signifie clairement qu'il veut avoir son mot à dire dans l'issue du conflit et qu'il ne souhaite pas la victoire militaire totale du FPR.
Enfin, si l'intervention française est nocive au Rwanda même, elle a déjà fait un heureux. Les considérants démocratiques sur le régime zaïrois sont oubliés et Mobutu est redevenu indispensable à la France pour stabiliser la situation régionale à son profit. L'opération «Turquoise» pourrait bien consacrer la remise en selle du général-président zaïrois.
4 juillet 1994
1) Voir F. Cazals, «L'ordre colonial contre les peuples du Rwanda», dans Rouge n° 1596 du 30 juin 1994.
2) Voir Libération du 4 juillet 1994.