Vers un tournant dans la guerre en Bosnie?
L'hypothèse fondamentale du «groupe de contact» sur la Yougoslavie (Etats-Unis, Russie, France, Allemagne) est que son «plan de paix» pour la Bosnie pourra s'appliquer si Belgrade l'impose aux Serbes bosniaques. La vraie question est double : la défaite de la politique de Grande Serbie est une pré-condition pour la paix. Mais il faut que cesse en même temps toute construction d'Etats sur des bases ethniques exclusives tout en assurant des protections et droits réciproques du «plan de paix» qui persiste à vouloir organiser le dépeçage de la Bosnie...
1 est vrai par contre que la rupture de toute aide politiquo-logistique du grand arrière serbe affaiblit inévitablement les forces nationalistes serbes de Bosnie (et de Croatie). Et l'on assiste à un divorce public croissant entre Milosevic et les dirigeants de la «République serbe» autoproclamée en Bosnie : ce pourrait être le prélude de la chute de Radovan Karadzic et du général Mladic, principaux artisans des nettoyages ethniques en Bosnie. Ce divorce en cours serait la conséquence logique de celui qui s'est déclaré à l'automne dernier à Belgrade entre Milosevic et Seselj, son ex-allié de l'extrême-droite nationaliste, défenseur le plus radical du projet de Grande-Serbie. L'homme de pouvoir qu'est Milosevic sait user du nationalisme et laisser faire les basses besognes à ses alliés du moment quand cela lui sied, puis les condamner quand son intérêt le lui recommande : il a fait le lit des criminels qui ont pratiqué le nettoyage ethnique, sans jamais reconnaître officiellement les «républiques serbes» autoproclamées en Bosnie et en Croatie, ni défendre formellement un projet de Grande Serbie. Son objectif demeure officiellement une Fédération yougoslave —le nouveau parti des communistes dirigé par sa femme a réaffirmé le besoin de rétablir des liens entre les républiques, voire de les étendre à d'autres Etats balkaniques ... Milosevic fera ce qu'il estimera bon pour garder le pouvoir : il veut (et peut) être aujourd'hui celui qui obtiendra la levée des sanctions et la reconnaissance internationale de l'actuelle Fédération yougoslave (serbo-monténégrine). Mais cela passe par l'acceptation du plan proposé par ceux qui disent incarner la «communauté internationale». Un tel plan concerne au premier chef les populations de Bosnie. Or c'est là qu'il est le plus profondément rejeté, incapable de satisfaire aucune partie (ni les forces nationalistes, ni les progressistes). D'un côté, il maintient la fiction d'une Bosnie aux frontières intangibles — donc il ne permet pas le regroupement des Serbes dans une Grande Serbie ; mais de l'autre il ne s'appuie pas sur les Serbes de Bosnie qui rejettent le nettoyage ethnique et défendent tou-
Bosnie-Herzégovine
Catherine SAMARY Jours un projet multi-ethnique: l'alternative au découpage de la Bosnie serait la transformation de la fédération croato-bosniaque dans un sens démocratique et égalitaire en un Etat de citoyens reconnaissant le même statut à tous ses peuples. Mais le parlement bosniaque n'a toujours pas intégré l'amendement du Conseil civique des Serbes bosniaques (1) mis en place en mars derniers, faisant de cette Fédération l'Etat de ses trois peuples (et non pas des seuls Croates et Musulmans bosniaques). Quant au «groupe de contact», il ignore les demandes exprimées par le «Conseil civique des Serbes bosniaques», ou celles du Cercle 99 de Sarajevo (2) et persiste contre leur avis à découper la Bosnie en trois entités «ethniques». Deux d'entre elles regroupées dans la Fédération croatobosniaque (à laquelle on propose 51 % du territoire) sont prêtes à se confédérer avec la Croatie... Comment ne pas admettre que seuls des liens symétriques avec la fédération serbo-monténégrine pourraient rétablir la confiance et modifier l'enjeu des frontières?
Il est notoirement connu qu'aucune des parties n'accepte le «plan de paix», bien que formellement, les représentants des croato-bosniaques disent être prêts à le signer : puisque Karadzic l'a retusé, cela leur donne meilleure presse de sembler dociles envers les négociations internationaux. Mais les dirigeants militaires bosniaques misent clairement sur une guerre de reconquête de territoires. S'ils ont proposé l'amnistie pour ceux qui ont soutenu la dissidence de Fikret Abdic dans la poche de Biha, on attend toujours des actes politiques visant à gagner la confiance des Serbes et affaiblir la base de Karadzic... Celle-ci, massivement paysanne, pourra-t-elle garder ses terres,
1) Le 27 mars dernier à Sarajevo, 500 Serbes représentant les quelque 200 000 qui vivent en territoire «bosniaque» se sont élevés contre l'idée que Karadzic représentent le point de vue de tous les Serbes bosniaques. Ils ont appelé à un congrès de réconciliation de tous les peuples bosniaques, décidant de l'avenir de leur pays. Ils ont demandé que soient punis tous les crimes de guerre et revendiqué l'égalité des droits des citoyens et peuples de Bosnie. Ils ont demandé que leur «Conseil civique» soit représenté et entendu dans les négociations ce qui n'est toujours pas le cas.
même si elles sont dans un Etat «bosniaque» ?
La radicalisation des Serbes bosniaques dans le but d'obtenir la reconnaissance de «leur» Etat ne peut être battue en brèche que par une défaite militaire et politique de la Grande-Serbie. Voilà pourquoi il fallait donner tout son poids symbolique à la déclaration des Serbes bosniaques, réunis à Sarajevo en mars dernier :
«Aucun but politique ne peut justifier les souffrances de populations innocentes, le génocide et la purification ethnique pratiqués contre tout citoyen, en particulier contre les Musulmans bosniaques, la destruction d'un immense patrimoine matériel et spirituel». Et c'est la même logique qu'exprime la plate-forme du Cercle 99 : «Aucune partie du territoire de l'Etat de Bosnie-Herzégovine ne peut être considérée comme le territoire d'un seul peuple, quel qu'il soit. «La Bosnie-Herzégovine est un Etat laïque et ne peut adopter aucune loi sur l'établissement d'une religion d'Etat, aucune loi interdisant la libre expression de la foi, limitant la liberté d'expression, de la presse ou le droit des citoyens à se réunir ou à présenter des pétitions». Cette plate-forme soulignait aussi une dimension socio-économique essentiellement à tout projet de vie commune : «Nous exprimons notre conviction que les droits civiques et politiques, dans leur universalité, ne peuvent être dissociés des droits économiques, sociaux, culturels et que la justice sociale est un préalable indispensable à la pleine expression de la dignité humaine et à tout développement social harmonieux». Les 12 et 14 octobre, à Tuzla, au cœur de la Bosnie des travailleurs, ces voix là s'exprimeront (3).Avec International Workers Aid, nous serons à leurs côtés.
2) Le «cercle 99» de Sarajevo regroupe des intellectuels défiants envers tous les projets actuels définis sous pression internationale. Ils ont établis une Charte définissant une Bosnie-Herzégovine démocratique.
3) II s'agit d'une conférence co-organisée par le «Forum de Véronie» (mis en place principalement par les Verts, en soutien des mouvements démocratiques de l'ex-Yougoslavie), par le Cercle 99 de Sarajevo et le Forum des Citoyens de Tuzla, à la veille d'élections où les partis non nationalistes jusqu'alors majoritaires à Tuzla seront en position difficile.