Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

DOSSIER BRÉSIL

Lendemain de défaite

Inprecor n° 385, novembre 1994 · p. 16-21 · 5 532 mots

Brésil

Le texte suivant est une contribution de la coordination nationale de la tendance Démocratie socialiste (DS) du Parti des travailleurs (PT) au nécessaire débat que doit mener le parti après les résultats des élections du 3 octobre 1994 et en particulier ceux de la présidentielle. DOCUMENT

A près notre défaite à la

présidentielle de 1989, le PT s'est mis à travailler dans l'optique d'une victoire possible en 1994. Nos bilans de l'époque concluaient à la «nécessité d'un saut qualitatif dans le mouvement démocratique et populaire brésilien» sans lequel il nous serait impossible de sortir victorieux de la lutte pour le gouvernement central, une bataille qui concentre les intérêts de classes fondamentaux de la société brésilienne. Consciente de ce qui était en jeu, la bourgeoisie s'est préparée au mieux de ses possibilités et a, pour sa part, réalisé ce saut qualitatif.

Ça n'a pas été notre cas ! Tout au long de l'année écoulée, et malgré les résolutions et les efforts dans ce sens, le PT a relégué au second plan la construction du parti, il n'a pas su alimenter le débat politique par des projets sociaux alternatifs, il n'a pas construit les mécanismes nécessaires pour imposer son hégémonie dans le pays, il ne s'est pas doté d'organes de presse propres, il n'a pas impulsé le renforcement et la politisation des mouvements sociaux et il a connu une baisse d'activité de ses instances. Notre atout majeur dans la bataille électorale a été le prestige important de Lula et la profondeur de notre défaite est la nette démonstration du fait que c'était insuffisant.

Le PT a montré qu'il n'était pas prêt à assumer le niveau d'affrontement requis pour la conquête du gouvernement sur la base d'une proposition de transformation de la société, bataille où il faut se heurter très durement aux forces conservatrices. Nous avons sous-estimé un ennemi dangereux et nous avons surestimé nos propres forces et celles de nos alliés.

Nous avons tous une part de responsabilité dans les erreurs commises. Il faut dresser aujourd'hui le bilan le plus critique possible afin de tirer collectivement les leçons de cette expérience, pour ne pas les commettre une troisième fois. D'autres courants du parti font déjà, dans les pages de la grande presse et dans un sens diamétralement opposé à ce que nous avançons ici, une analyse qui ne peut qu'aggraver nos difficultés.

Le document suivant est un premier bilan, alors que les résultats du second tour des élections où nous sommes présents — pour les gouverneurs du District fédéral et des Etats de Rio Grande do Sul, Espirito Santo, Sergipe et Amapá — peuvent encore venir atténuer l'ampleur de notre défaite. Notre tâche principale, jusqu'au 15 novembre 1994 est de nous battre pour la victoire dans ces États.

Le sens des résultats

Lors du scrutin du 3 octobre 1994, la gauche en général — et le PT en particulier — a subi une rude défaite électorale mais surtout politique. Le résultat de ces élections marque un changement qualitatif du cadre politique national, et oblige à une profonde modification des références avec lesquelles travaillait le PT jusqu'à présent. Le nœud de ces changements est le nouveau rôle rempli par le Parti de la socialdémocratie brésilienne (PSDB) (1).

Il s'agit d'une défaite non seulement parce que la bataille a été remportée dès le premier tour par la coalition du PSDB, du Parti du front libéral (PFL) et du Parti travailliste brésilien (PTB), mais aussi parce que le Front Brésil populaire n'avait toujours pas, jusqu'à la fin, défini une ligne politique claire (2). Cette déroute est très importante : c'est la sortie — par une alternative démocratique et populaire ou par le projet néolibéral — de la crise nationale que traverse le pays depuis 1980 qui était en jeu.

Une défaite importante

Le gouvernement Lula était l'instrument concret et la condition nécessaire

1) Le PSDB, contrairement à ce que son nom indique, n'est pas lié au mouvement démocratique et populaire, et se situe entre la social-démocratie et le libéralisme. C'est de ce parti que vient Fernando Henrique Cardoso, l'auteur du plan «Real».

2) Le PFL est un parti fortement identifié à la dictature militaire. Il avait dans un premier temps un candidat à la présidence en la personne de Paulo Maluf (ex-gouverneur de l'Etat de São Paulo) qui a dû se retirer devant le degré d'unité des forces conservatrices en faveur de Fernando Henrique.

Le PTB est un petit parti de droite dirigé par un riche banquier.

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pour jeter, à l'échelle du pays et de la gauche internationale, de nouvelles bases pour un développement alternatif antagonique au projet néolibéral. Le peuple et la gauche brésilienne ont subi là une importante défaite, dont la portée ne doit pas être sous-estimée. Il y a des risques pour que soit ainsi refermée une période de l'histoire du pays.

• Le bourgeoisie est aujourd'hui bien mieux placée qu'avant pour promouvoir son projet de «développement» pour un tiers de la population (en accentuant l'exclusion des deux tiers restants) ; la tendance dominante est donc à l'intégration du Brésil dans la «normalité» néolibérale du capitalisme contemporain.

• Mais il s'agit-là seulement d'une tendance parce que l'ajustement néolibéral est un processus long et conflictuel (comme cela se vérifie en Argentine, au Chili et au Mexique), qui rencontrera une grande résistance sociale, d'autant plus grande si l'on considère l'accumulation d'expériences de luttes et d'organisation des secteurs populaires de la société brésilienne. Le rôle du PT dans l'organisation de cette résistance sera l'élément central pour empêcher (ou non, si nous échouons) l'alignement du Brésil sur les modèles économiques, sociaux et politiques dominants au niveau international. C'est ce qui déterminera l'avenir du pays sur la scène politique.

La nouveauté de la politique nationale est la ré-articulation d'un centre stratégique bourgeois autour de l'alliance du PSDB et du PFL, bien plus cohérent avec les centres impérialistes de décision que la dictature militaire, et témoignant d'un degré inédit d'internationalisation de la classe dominante. Non seulement nous sommes revenus au début des années 90, au programme néolibéral pur et dur affranchi des limites de la faible légitimité de Fernando Collor de Melho, mais en plus nous risquons d'assister à la fin de la crise de direction bourgeoise de l'Etat et au dépassement des fragmentations du camp bourgeois qui régnaient depuis la fin de la dictature. Les secteurs populaires pourraient perdre là un atout qui a été jusqu'alors décisif dans le maintien de notre espace politique dans le pays.

L'ampleur de la défaite est quelque peu atténuée par le fait que les suffrages recueillis par Fernando Henrique étaient surtout l'expression d'un soutien au plan «Real» — et pas au projet néolibéral, comme dans la présidentielle au Mexique, même si les médias vont essayer d'accréditer cette thèse. De plus, l'abstention a beaucoup progressé (17,7 %), mais surtout les votes blancs et nuls (11,4 % et 11,8 % respectivement, soit 23,2 % des voix pour la présidentielle contre 42 % du total pour l'élection à la Chambre des députés — 30 % de nuls et 12 % de blancs) ont énormément progressé, ce qui dénote l'aliénation d'une partie importante de la population vis-à-vis du processus politique et une méfiance vis-à-vis des hommes politiques.

Cette défaite pourrait également être atténuée (mais pas annulée) par d'éventuelles victoires au second tour dans le Rio Grande do Sul, à Brasilia et dans l'Espirito Santo. Ces batailles électorales ont jusqu'à présent eu lieu dans un contexte électoral national dominé par nos adversaires. Elles peuvent néanmoins nous permettre de

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conquérir des instruments d'action politique importants et d'accroître notre présence politique.

La façon agressive avec laquelle l'appareil d'État a été mis au service d'une candidature, — la législation électorale a été de façon casuistique établie au détriment du PT, les médias, les sondages et en particulier la chaîne Globo ont été utilisés en faveur de Fernando Henrique et le plan «Real» a été appliqué avec des objectifs directement électoraux — prouvent que les règles du jeu ont été violées. Nous n'avons pas assisté à l'«affirmation de la démocratie brésilienne» contrairement à ce qu'ont écrit des éditorialistes de la grande

Pourtant, la remise en cause de la légitimité du processus est rendue difficile par l'habileté avec laquelle il a été mené par la classe dominante et par la timidité du PT lui-même dans la dénonciation de ces fraudes. Nous devons nous y atteler sous peine d'assister à la consolidation de l'ensemble et à une «mexicanisation» de la vie politique brésilienne.

Un test décisif

Ces élections ont néanmoins constitué une bataille de grande ampleur et un test décisif. Nous sommes arrivés à la fin du processus en étant sur la défensive, après avoir commis de nombreuses erreurs et dans une situation de démobilisation de notre frange sympathisante large — ce qui se reflète dans les résultats des urnes. Le

PT s'est avéré incapable de conquérir le gouvernement central uniquement à partir du prestige de Lula et par la sous-estimation de la résistance de la bourgeoisie — en négligeant des aspects comme la construction du parti, la confrontation de projets de société, la bataille idéologique, la coordination et l'animation des mouvements sociaux et l'articulation de notre intervention dans les appareils municipaux avec la bataille politique globale. Etant données les structures de la société brésilienne et les conditions de la lutte de classes en son sein, nous ne pourrons sortir vainqueurs d'un affrontement politique électoral de cette ampleur qu'avec un parti disposant d'une plus grande cohésion et mieux organisé et avec un mouvement social plus actif, plus large et davantage politisé. Nous ne pouvons pas minimiser la défaite en nous basant sur des critères tels que le nombre de parlementaires élus ou le nombre d'Etats où nous serons présents au second tour. Et ce, non seulement, parce que ces nombres ont bien moins progressé que ce que prévoyaient toutes les anticipations (4), mais aussi parce que le plus grand potentiel d'intervention dans la bataille politique que représentent ces mandats ne pourra se réaliser qu'avec un renforcement du parti et des mouvements sociaux.

Le rôle central du PSDB

L'élément-clé de notre défaite a été la dynamique politique impulsée par le

PSDB. Afin d'empêcher la victoire de

Lula, ce dernier a constitué une solide alliance conservatrice, bien plus large que toutes celles des deux dernières décennies

3) Voir O Estado de São Paulo, 8 octobre 1994.

4) Le nombre des députés fédéraux du PT est passé de

35 élus en 1990 à 49 en 1994 et celui des députés d'États de 79 à 92 aujourd'hui.

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— y compris l'Alliance démocratique qui a fait élire Tancredo Neves et José Sarney en 1984. Le front de 1994 rassemblait non seulement le PFL et le PTB, intimement liés, mais également des partis comme le Parti progressiste (PP) et le Parti libéral (PL) et des personnalités marquantes comme Antõnio Brito du Parti du mouvement de la démocratie brésilienne (PMDB) et Jaime Lerner du PDT.

Une résolution de la Sème rencontre nationale du PT définissait le PSDB comme un terrain en dispute, où prédominait l'idéologie néolibérale, mais qui abritait des secteurs progressistes (5). Ces derniers se sont avérés marginaux et ce parti a subi un changement qualitatif, se déplaçant du centre vers la droite, pour venir consolider la colonne vertébrale de la direction de la bourgeoisie brésilienne, en prenant en main l'application de la politique néolibérale et en tissant des liens solides avec les oligarchies dominantes.

Le PSDB n'est pas l'otage du PFL comme beaucoup de gens dans le PT l'ont affirmé. Les secteurs les plus liés au capital international et à leurs stratégies sont aujourd'hui organisés dans le PSDB autour de Fernando Henrique Cardoso. Le PFL représente la droite d'arrière garde tandis que le PSDB représente aujourd'hui la droite la plus moderne, dynamique et offensive, avec la capacité d'initiative et le projet antipopulaire le plus cohérent, et qui travaille à rétablir une hégémonie plus solide de la bourgeoisie sur le société brésilienne. Le PSDB est devenu notre ennemi principal et le plus dangereux — plus difficile à démasquer que la droite traditionnelle tout en défendant le même projet de société d'exclusion. Nous avons assisté à la constitution d'un centre stratégique de la bourgeoisie, qui avait besoin de polariser jusqu'à certains secteurs du camps démocratique et populaire.

Une application efficace du projet néolibéral au Brésil ne réduit en rien sa nocivité pour la majorité de la population qui est exclue du marché formel du travail. Il s'agit de constituer des îlots de prospérité liés au dynamisme du marché mondial, tandis que dans le reste du pays demeure exclue toute perspective de progrès social et que la majorité de la population est réduite — au mieux — à la dépendance vis-à-vis de l'aide sociale. Cela signifie : accentuer encore plus la fragmentation sociale et les inégalités dans le pays. En ce sens, on peut imaginer que le PSDB — soucieux qu'il est de «gouvernabilité» va introduire dans le programme néolibéral une plus grande préoccupation pour les questions sociales. Il cherchera à attirer des secteurs de la gauche à travers des politiques compensatoires et des «programmes de solidarité».

Le PT en prenant appui sur notre programme doit se situer en opposition claire avec le nouveau gouvernement. Ce sera un adversaire d'autant plus dangereux qu'il a des liens plus organiques avec la bourgeoisie et qu'il a davantage de légitimité aux yeux d'une partie plus grande et plus influente de la société que n'en avait Collor. Une première clarification des positions du parti sur cette question doit intervenir dans le débat sur les consignes de soutien aux candidats des autres partis lors du second tour des élections des gouverneurs d'États. Il faut démontrer que le PSDB ne peut plus être considéré comme notre allié, mais que c'est désormais un courant de droite, bien plus dangereux que la droite traditionnelle.

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Les causes de la défaite

Il faut distinguer entre les avancées de la bourgeoisie et nos propres faiblesses, et évaluer la part respective des facteurs conjoncturels et structurels dans ces élections. Nous devons reconnaître que beaucoup d'éléments fondamentaux, structurels — qui se sont accumulés tout au long des cinq dernières années — ont pesé sur notre défaite. Cela ne veut pas dire que l'échec était inéluctable. Il est vrai que nous aurions pu être présents au second tour, et si ça n'a pas été le cas c'est à cause des erreurs que nous avons commises. Et s'il y avait eu un second tour, ses résultats auraient été imprévisibles.

La bourgeoisie a su, bien mieux que nous, tirer les enseignements de l'expérience de 1989.

• Elle a construit autour de la candidature de Fernando Henrique une unité des forces conservatrices inédite dans ce pays (qui a même pu contraindre Maluf, le candidat du PFL, à se retirer).

• Elle a appris à utiliser à fond et habilement les médias.

• Elle a allègrement utilisé la machine d'État au profit de la candidature officielle de Fernando Henrique.

• Elle a bénéficié de contacts internationaux qui lui ont permis de tirer les leçons d'autres exemples d'affrontements électoraux avec la gauche. Elle pouvait compter sur l'assistance directe de la Banque mondiale (BM) et du Fonds monétaire international (FMI), ainsi que les conseillers électoraux qui ont piloté la campagne de Clinton.

• Elle a imprimé un caractère plébiscitaire à ces élections dès le premier tour.

• Elle a développé tout au long de toutes ces années une puissante offensive idéologique en défense du néolibéralisme et contre toute remise en question de

La construction de l'unité des forces conservatrices, la manipulation des médias, l'utilisation de moyens de l'État n'ont pas à elles seules assuré la victoire de leur candidat. Il leur fallait un argument électoralement fort, un moteur de campagne, un biais pour transformer leur force sociale et politique en voix.

Le plan «Real», avec toute la propagande qui y était associée, leur a permis de réaliser cela. Ainsi, si la plus forte unité du camp bourgeois de ces dernières décennies au Brésil a été la raison fondamentale de la victoire de Fernando

Henrique, le plan «Real» en a été le principal instrument électoral.

Il ne fait aucun doute que l'affaire a été intelligemment menée : il fallait pour thème central une question très importante et disposant d'une grande popularité (la stabilisation des prix) sur laquelle le gouvernement (le ministère des Finances et la Banque centrale) a une forte prise afin de produire des résultats à court terme. L'inconvénient très net était que de nombreux plans anti-inflationnistes avaient déjà été appliqués sans succès au Brésil. Si cela pouvait alimenter la méfiance et faciliter les accusations d'opération électoraliste, cela a également permis à l'équipe qui a piloté le plan «Real», qui était partie-prenante des autres plans, de pouvoir compter sur une solide expérience. De plus, il s'agissait d'une question où il était possible de s'appuyer sur les

5) Pour une traduction d'extraits de cette résolution, voir Inprecor n° 375 de décembre 1993.

6) Sur ce point, voir Carlos Henrique Arabe et José Correa Leite, «Créer les conditions de la victoire» dans inprecorn° 384 d'octobre 1994.

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exemples d'autres pays et sur la réflexion internationale alimentée surtout par la BM. Le reflux des luttes sociales depuis 1989 a également pesé dans la balance. La récession déclenchée par l'application des ajustements néolibéraux sous le gouvernement Collor, qui a causé, d'une part, la pire crise sociale de l'histoire du capitalisme brésilien et, de l'autre, l'incapacité du mouvement populaire à combattre cette offensive, a conduit à une énorme réduction du niveau d'activité du mouvement de masse par rapport à la période 1988-1989. La reprise des mobilisations sous le gouvernement d'Itamar Franco s'est faite sur un mode extrêmement faible.

Les erreurs du PT

Des limitations structurelles que le parti n'a pas réussi à dépasser lors des Sème et 9ème rencontres nationales - où s'est opérée une rénovation de la direction autour d'un axe différent de celui qui prédominait entre 1990 et 1993 — ont contribué à le désarmer dans cette bataille. A aucun de ces moments on n'a discuté de la réorganisation du parti.

Plusieurs erreurs tactiques et d'orientation générale de la campagne que nous avons commises ainsi qu'une certaine distanciation vis-à-vis des résolutions de ces rencontres, ont également pesé très lourd.

Il faut signaler que la majorité des prises de positions de la réunion de la Direction nationale (DN) du PT des 12 et 13 août avaient déjà constaté certains des problèmes que nous soulevons ici et ont conclu à la nécessité d'un changement de cap. Toutefois, le quorum n'étant pas atteint, elle n'a pas pu délibérer ni approuver de résolution et s'est achevée sans suite.

Nous avions, dans le PT, l'impression que la situation politique nous était plus que favorable en mai-juin 1994 alors que ça n'était pas le cas. A l'époque un vide politique était créé par le retrait des candidatures de Sarney et de Maluf et la bourgeoisie était toute occupée au montage de son alliance autour du PSDB, du PFL et du PTB. C'est alors que s'est instaurée une ambiance triomphaliste, qu'ont pris corps des discours sur la victoire dès le premier tour et que se sont accentuées les pressions pour élargir notre campagne au maximum le plus tôt possible ; beaucoup d'énergies ont été gaspillées dans la préparation du futur gouvernement Lula.

La campagne de la majorité du parti ne s'est pas faite dans le sens des résolutions des Sème et 9ème rencontres nationales qui, elles, étaient axées sur les réformes structurelles, la confrontation de projets de sociétés et la proposition d'une révolution démocratique dans la société brésilienne. Avec un discours à géométrie variable, notre campagne a oscillé entre la ligne des dernières rencontres nationales et une (vaine) tentative de se présenter comme une candidature des pauvres mais cherchant à se ménager la confiance (ou du moins la neutralité) des riches. Cela a été décisif dans la démobilisation des militants.

En outre, Fernando Henrique a également dénoncé la situation sociale à la télévision — allant même jusqu'à montrer la situation de calamité publique de la santé, qu'il a lui-même contribué à créer.

La comparaison avec la campagne du PT dans le Rio Grande do Sul est utile parce que la dénonciation sans concession de l'antenne locale du réseau Globo et l'incapacité du candidat du PMDB, Antõnio Brito, à faire face aux accusations de corruption, ont été décisives dans notre travail politique dans cet État.

Certains ont argumenté qu'il ne fallait pas que la campagne présidentielle colle trop aux campagnes pour les élections des gouverneurs d'État — où les candidatures reflétaient les majorités du PT dans les Etats — qui avaient de faibles indices dans les sondages et qui auraient pu entraîner à la baisse la candidature de Lula. Cela a eu des conséquences désastreuses à São Paulo par exemple, où une plus grande identification de l'image de Lula avec celle de José Dirceu nous aurait peut-être permis d'être présents au second tour — la situation étant dans ce cas aggravée par le fait que des secteurs du parti défendaient publiquement, durant la campagne, le retrait de notre candidature et l'alliance avec le PSDB. Alors que Lula a obtenu 27 % des suffrages exprimés dans l'État, Dirceu n'en a recueilli que 17 % quand il lui en aurait fallu 22 % pour être présent au second tour.

Depuis décembre 1993, nous assistions à la mise en place du plan «Real» (à l'origine intitulé «plan FHC-2») par le gouvernement et aux tentatives de l'utiliser pour faire de Fernando Henrique Cardoso le président de la République. Il est devenu de plus en plus clair, à mesure que , la bourgeoisie se rassemblait autour de Henrique Cardoso, que le plan «Real» serait l'atout électoral de notre adversaire politique principal.

Pourtant, nous n'avons pas été capables d'avancer une proposition de Lula pour le combat contre l'inflation au moment le plus favorable, alors que Lula était en tête dans les sondages et que la monnaie n'avait pas encore été changée. Nous n'avons pas reconnu la question de l'inflation comme l'une des plus importantes de la campagne.

L'effet «Real»

Les divergences entre économistes du parti autour de la concrétisation d'une proposition de stabilisation y ont été pour quelque chose, mais ce qui joué c'est surtout une tendance générale, tant du fait des économistes que de la direction de campagne, à sous-estimer l'impact qu'aurait le plan «Real».

Cette sous-estimation s'est combinée à des divergences et des erreurs d'analyse sur les effets à court terme de l'introduction de la nouvelle monnaie. La vision prédominante était celle défendue, entre autres, par Aloizio Mercadante (le principal porte-parole du parti sur les questions économiques et membre très influent de la Coordination de campagne en matière économique). Cette analyse prévoyait de nombreux problèmes à court terme pour le «Real», notamment une récession et la perception de la part de la population d'une grande perte de pouvoir d'achat. Jusqu'à fin juillet et même début août 1994, on comptait sur un changement de l'opinion de la population «quand elle recevrait son salaire de juillet» (mois d'introduction du «Real», ndlr). Ces divergences d'analyse ne furent progressivement dépassées qu'à partir du début du

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mois d'août.

Les difficultés du débat et de l'analyse du plan «Real» dans la direction de campagne ont eu pour effet de doter la campagne d'un discours très contradictoire sur le sujet. D'une part, nous avons commencé à dénoncer l'opération électoraliste, ses effets récessifs, les pertes de pouvoir d'achat et, de l'autre, nous avons laissé entendre que nous poursuivrions le plan. En conséquence Lula n'a pas fait preuve ni de clarté, ni de fermeté et n'est pas apparu comme une alternative fiable sur ce qui a été le thème principal de la campagne.

Une campagne avec de telles caractéristiques nécessite plus que toute autre que nous ayons une direction politique, un état-major capable de réévaluer en permanence la situation et de prendre des initiatives politiques. C'est principalement par là que nous avons pêché.

La direction de la campagne devait être la Coordination de campagne. Cette dernière avait été élue par le DN du PT (et incluait en plus certains membres nommés directement par Lula) et, à partir de juillet 1994, a compté des membres de la direction des autres composantes du Front Brésil populaire. Elle a pourtant été progressivement vidée de tout contenu. Certains de ses membres n'y ont jamais assumé un engagement réel, comme c'est le cas, par exemple, du député José Genoino, qui en principe était responsable des relations avec le groupe parlementaire ou du politologue Francisco Weffort, qui par ses articles dans la grande presse était étrangement élogieux vis-à-vis de la candidature de Henrique Cardoso. Aucun des deux n'a assisté à la moindre réunion de cette instance.

Par ailleurs, toute discussion sérieuse dans cette instance a été quasi-impossible par le bombardement dans la grande presse, alimenté non seulement par les déclarations formelles de dirigeants et de parlementaires du parti opposés aux décisions qui y étaient prises, mais aussi aux déclaration «officieuses» de dirigeants et responsables qui désavouaient totalement la

Coordination. La contradiction entre les débats de la Coordination et les déclarations dans la presse est apparue avec le plus d'acuité lors de l'épisode du remplacement de Eduardo Bisol (6). Depuis cela, la Coordination ou les instances du parti n'ont jamais réussi à jouer le moindre rôle de direction politique effectif.

Le problème des alliances

C'est le principal point de grief de la droite du parti contre sa gauche. Le PT aurait, sous la direction de la gauche, mené une politique d'alliance étriquée. C'est tout simplement faux ! Pour ce qui dépendait du PT, toutes les alliances possibles ont été réalisées. Dans les autres cas, ceux avec qui on nous proposait de nous allier ne voulaient pas d'une alliance avec le PT ou bien imposaient des conditions inacceptables. C'était le cas dans l'Etat de Paraíba, où le soutien à Mariz impliquait une alliance avec Ronaldo Cunha et Humberto Lucena et où le candidat du PT, bien qu'il ait été systématiquement torpillé durant toute la campagne par un large secteur du parti, a finalement obtenu 7 % des suffrages.

Une autre discussion a eu lieu, sur un type d'alliance où nous abandonnerions notre projet politique pour nous placer en position de partenaire subordonné de courants bourgeois hégémoniques. C'était le cas de la proposition visant à retirer notre candidature à São Paulo pour soutenir Mário Covas (le candidat du PSDB). Les tentatives pour mettre en place ce type d'alliance, une option extrême et non viable sans un reniement total du PT, ont fini par peser contre nous et par grever lourdement nos campagnes.

La confusion dans les relations avec le PSDB remet en cause jusqu'au projet du PT. Ceci a contribué de façon décisive à nous désarmer : l'«allié» d'hier se transformant rapidement en principal ennemi d'aujourd'hui. Henrique Cardoso était déjà le principal défenseur de l'entrée du PSDB dans le gouvernement Collor et est devenu le principal adversaire de Lula à partir du moment où il a pris la charge du ministère des Finances. La force de notre principal adversaire s'est construite sous nos yeux et le PT n'a pas su s'y opposer, parce qu'il continuait à traiter Henrique Cardoso comme un partenaire privilégié

Les prises de positions qui affirment la nécessité d'élargir notre présence dans les classes moyennes en modérant nos propositions ignorent les c'était déjà le cas en 1989. Nous avons plus, pas été capables de nous adresser de l'électorat, les «sans chemises» qui ont porté Collor au pouvoir en 1989, les masses populaires inorganisées. C'est cette même majorité d'exclus, illusionnée par le «Real», qui a permis l'élection de Henrique Cardoso. Les limites du PT Ces élections ont été l'occasion d'un test pour le parti, aiguisant ses contradictions et mettant en lumière ses limites. Le résultat est préoccupant si on conçoit le PT comme un instrument de construction d'une alternative à l'hégémonie du capitalisme néolibéral et de démocratisation radicale de la société brésilienne. Cette bataille électorale a révélé une dilution de la perspective socialiste du parti. Elle a également fait montre d'une compréhension partielle et fragmentée de ce qui était défini comme l'axe central de notre programme : rendre la citoyenneté universelle. Cela s'est traduit par un discours abstrait, comprenant certaines propositions pour les salariés, insérés dans le marché et ayant accès aux services sociaux, couplé à une rhétorique générale destinée à la majorité de la nation, les exclus. Les majorités

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réelles, les femmes et les Noirs, et les minorités importantes comme les homosexuels et la jeunesse, n'apparaissaient pas dans le projet que nous renvoyions réellement à la société. Pour finir, les concessions faites aux forces conservatrices comme la hiérarchie de l'Eglise catholique et les Forces armées, ont révélé un discours ambigu, avec un contenu distinct suivant le public auquel il s'adressait.

Au cours de la bataille électorale les structures du parti se sont liquéfiées, littéralement diluées dans des comités de candidatures inclusifs. Le verdict des urnes est révélateur de la démobilisation des couches militantes, qui, pendant cinq années, ont été traités par la presse et par une partie du groupe parlementaire de «bureaucratie partidaire». La dispersion politique et idéologique du camp «pétiste» est alimentée par l'absence d'une presse propre au parti. Notre base sociale, mais également nos couches militantes ont comme seule source d'information la presse bourgeoise, qui a saisi toutes les occasions pour saper l'unité et la cohérence du parti, pour alimenter les intrigues et renforcer les positions qui l'intéressent, même si leur importance était minime dans le PT. Et même notre droit d'expression gratuite à la télévision dans le cadre de la campagne électorale officielle a été

Les relations de la direction du parti avec la fraction du PT au Parlement fédéral sont un vieux problème jamais résolu. Durant le débat sur la révision constitutionnelle la direction a su défendre les positions du parti face à un groupe parlementaire au prix d'innombrables efforts et d'une longue et dévastatrice polémique par voie de presse. Les déclarations médiatiques intempestives de parlementaires de premier plan du PT ont pesé négativement sur notre campagne électorale à des moments-clés — comme lors de la discussion sur Bisol ou encore dans la dernière ligne droite quand certains ont affirmé qu' «au second tour, ils iraient eux-mêmes diriger la campagne».

Le PT traverse un processus encore inachevé de redéfinition de sa direction : un changement, amorcé lors de la Sème rencontre nationale du parti de juin 1993, a permis une opposition plus ferme du parti au gouvernement d'Itamar Franco et à le révision constitutionnelle. Mais la majorité de la direction ne disposait pas de l'unité politique et de la force suffisante pour mener la campagne Lula, et s'est dissoute dans une Coordination de campagne centrée sur Lula. Pendant la campagne, le pouvoir a été concentré entre les mains du candidat. C'est ce qu'ont révélé toutes les prises de décision importantes de la campagne depuis la 9ème rencontre nationale — comme le choix d'Aloísio Mercadantes comme suppléant de Lula, la définition du ton et du discours destiné aux médias ou même des différentes réponses que nous avons apportées au plan «Real».

Un bilan non définitif

Notre intervention dans l'arène politique sera différente selon que nous remportons ou non le second tour des élections pour les gouverneurs du Rio Grande do Sul, de Brasilia et de l'Espirito Santo. Le Rio Grande do Sul est un des États les plus importants du pays, où Lula a remporté le premier tour de la présidentielle le 3 octobre 1994 et où le parti est mieux organisé que dans le reste du pays. Dans cet État, notre gestion de la mairie de Porto Alegre a créé une référence en matière d'administration publique au service des majorités et constitue une atout maître pour la bataille électorale. Une victoire pourrait nous fournir une vitrine nationale. Brasilia a, en tant que capital du pays, un rôle politique important sur la scène politique nationale. Il est primordial pour nous d'arracher la victoire dans ces Etats, le 15

Notre tâche, dans l'immense majorité des Etats, est de contribuer à la défaite du PSDB et du bloc politique qu'il dirige, étant donné qu'il sera le principal adversaire dans les années à venir. Ceci doit être fait tout en préservant notre indépendance, c'est-à-dire que là où nous donnerons une consigne de vote pour un candidat particulier, il faudra le faire sans aucune participation ni engagement auprès des gouvernements élus et sans accord programma-

Dans les cas de São Paulo et du Minas

Gerais, le profil des adversaires des candidats du PSDB, qui représentent la droite rend impossible le soutien à ces derniers contre les porte-parole locaux de la nouvelle droite «moderne» incarnée par le PSDB. Cela contraint le PT à se positionner contre tout soutien à l'un des candidats (ou à expliquer qu'il ne faut voter pour personne).

Il y a une forte tendance parmi les personnalités connues du parti à prôner un soutien du PT à Mário

Covas à São Paulo et à Azevedo dans le Minas Gerais (les candidats du PSDB, ndlr). Ceci révèle une profonde incompréhension de la nouvelle conjoncture dans laquelle nous nous trouvons, et où le PSDB est notre principal adversaire. Cela n'a aucun sens de soutenir ou de légitimer des candidatures qui, une fois victorieuses, iront renforcer le camp néolibéral dans les principaux

Etats du pays.*

São Paulo, 17 octobre 1994

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