Aristide a placé son retour sous le signe de la réconciliation. Réconciliation avec l'armée, avec l'oligarchie, avec les forces politiques qui ont soutenu le coup d'Etat, et avec la hiérarchie catholique. Semaine après semaine, il parle de moins en moins de «justice» et de plus en plus de «réconciliation». Avec la complicité des militaires nord-
O uatre jours après son
retour, Aristide annonça qu'il avait demandé au commandant-en-chef de l'armée de «mettre de l'ordre dans le désordre». Depuis l'intervention nord-américaine, l'armée se trouvait de plus en plus affaiblie par les protestations populaires. A tel point que certains journalistes écrivaient qu'elle était démantelée. Mais depuis son retour, Aristide lui a redonné une légitimité. Il appelle la population à «marcher main dans la main avec les autorités militaires, haïtiennes et étrangères». Cependant, il n'est pas totalement naïf. Il a obtenu la mutation de certains hauts-officiers. Et il a tiré profit d'une affaire de corruption pour remplacer le général Duperval à la tête de l'armée. Les Etats-Unis ont refusé le grand coup de balai que voulait donner Aristide. Mais il semble qu'il ait obtenu leur accord pour une réduction des effectifs de l'armée à 1 500 hommes. Avant l'intervention américaine, et les désertions qui ont suivi, l'armée en comportait officiellement 7 500 (3 000 seulement selon certains experts nord-américains). Certains seront expulsés de l'armée, et recevront un revenu et une formation de la part de l'USAID. Les autres seront, pour la plupart, intégrés à la nouvelle force de police. Une école de police, mise en place par les Etats-Unis, ouvrira ses portes au mois de janvier et formera environ cinq mille policiers, des anciens militaires pour la plupart.
En attendant, les Etats-Unis forment, de manière accélérée, une police provisoire. A la fin du mois de décembre, trois mille militaires, ayant suivi une formation d'une semaine, seront ainsi prêts à faire régner l'ordre à nouveau. Beaucoup s'inquiètent en Haiti de ce recyclage des militaires haïtiens dans la nouvelle police. Seuls sont refusés les tortionnaires notoires. La politique de réconciliation a redonné confiance aux militaires haïtiens.
Haiti américains, les forces de répression relèvent la tête.
Arthur MAHON
Sûrs de leur impunité, dans deux villes au moins, ils ont tiré sur des manifestants. Dans l'une d'elles, la foule a ensuite tué deux des soldats. Sauf exception, les soldats américains restent aujourd'hui passifs devant les exactions commises par les forces de répression haïtiennes. Davantage encore qu'avant le retour d'Aristide, ils se solidarisent avec les paramilitaires du FRAPH et les officiers contestés par la population. On a même vu des soldats américains menacer de leurs armes des manifestants. Dans le nord du pays, ils ont obtenu la fermeture d'une radio locale qui avait tenu des propos jugés «anti-américains» et avait dénoncé un officier haïtien bien connu pour ses méfaits. A Cap Haïtien, ils ont lancé des grenades lacrymogènes sur des manifestants. L'incident s'est passé après la venue d'Aristide dans cette ville. Devant plusieurs milliers de personnes, il avait étreint l'évêque Gayot qui, comme ses collègues, s'est rendu complice des putschistes. Une partie de l'assistance protesta contre cette accolade. Et après le départ d'Aristide, environ deux mille personnes continuèrent à manifester contre Gayot. A l'Electricité d'Haïti, un ouvrier a été battu et menotté par des militaires américains. Avec ses collègues, il occupait le bureau du nouveau directeur, dont ils refusent la nominaпорое сити. tion. Dans plusieurs autres entreprises et dans des facultés, on demande la révocation des responsables accusés de corruption.
Beaucoup de paramilitaires avaient dû battre en retraite durant les premières semaines qui ont suivi l'arrivée des troupes américaines. Or, maintenant, ils redressent la tête. Même dans la région proche du Cap Haïtien, qui avait été désertée par les militaires, l'insécurité est revenue. Aristide a rappelé que le système des «chefs de section», qui font la loi dans les campagnes, avait été aboli en 1991. Un communiqué de l'armée leur demande même de rendre leurs armes.
Cependant, dans de nombreuses régions d'Haiti, et peut-être même sur la plus grande partie du territoire, tout continue à peu près comme avant. Ici, un chef de section et ses adjoints tendent une embuscade à des paysans. Là, un maire-adjoint, est assassiné et décapité. Dans le Nord-Ouest, les militaires américains ont été accusés par un député d'avoir fourni de nouvelles armes aux chefs de section. Selon un sénateur, plus de deux cent mille personnes, qui avaient quitté leur domicile depuis le coup d'Etat pour échapper à la répression, n'osent pas encore retourner chez elles.
Le nouveau gouvernement est un symbole de «réconciliation nationale». Il est dirigé par Smarck Michel, un homme d'affaires proche d'Aristide. Il crie déjà à la «déstabilisation» quand des lycéens et des ouvriers manifestent. Le président aurait préféré nommer Claudette Werleigh, qui était depuis un an ministre des Affaires étrangères. Mais les Etats-Unis et l'oligarchie s'y sont opposés. Wilthan Lhérisson, un général à la retraite, qui a occupé de très hautes fonctions sous Duvalier et Namphy, est ministre de la Défense. Le président de la Chambre du commerce et de l'industrie, Maurice Lafortune, a été nommé ministre du Commerce et de l'Industrie. Le ministère des Travaux publics, des transports et des communications a été confié à Marc Henri Rousseau. C'est sans doute, du fait de ses fonctions, le plus grand employeur d' Haïti. Lorsque cette nomination a été annoncée aux députés, l'un d'eux s'est exclamé : «C'est une provocation inacceptable !». En effet, les putschistes avaient fait de Rousseau leur ministre des travaux publics après le coup d'Etat. Il est accusé d'avoir volé de l'argent dans les caisses de l'Etat dans les années 80, et a été pour cette raison révoqué en 1991. Les Etats-Unis quant à eux se disent très satisfaits. Trente conseillers américains sont en place dans les ministères.*