Nuages noirs à l'horizon
Le 31 mars, la plupart des soldats de la force multinationale, en majorité nord-américains, présents en Haïti, revêtiront le béret bleu des Nations unies. Le Conseil de sécurité a en effet jugé la situation suffisamment «sûre et stable» pour prendre le relais des Etats-Unis. Ce jugement risque de se révéler hasardeux.
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Depuis 1986, les forces démocratiques ont souvent sousestimé les réseaux duvaliéristes et leur imbrication avec l'armée. En 1991, beaucoup ont cru qu'ils s'étaient évaporés, alors qu'ils opéraient seulement un repli tactique. Inversement, il serait erroné de sousestimer la signification de la réduction des effectifs de l'armée. Ils sont passés en quelques semaines de 7 500 soldats à 1 500. Ce fut, à la fois, le produit d'une volonté politique d'Aristide et de l'effondrement, dans certaines villes, de l'armée. La raison principale doit en être recherchée dans la mobilisation d'une partie de la population, devant qui nombre de militaires ont préféré s'effacer afin de sauver leur peau.
Lors des élections de novembre 1987, interrompues dans un bain de sang, et lors du coup d'Etat de 1991, les commandos duvaliéristes ont pu s'adosser à l'armée. Maintenant que l'armée n'est plus que l'ombre d'elle-même, un coup de force sanglant est-il encore possible ? Il serait dangereux d'écarter cette hypothèse. En 1987 comme en 1991, il avait suffi de peu d'hommes en armes pour faire basculer la situation. Et si, aujourd'hui, il reste seulement 1 500 hommes à l'intérieur de l'armée «officielle», le sort des 6 000 autres est loin d'être réglé. Ils possèdent entre leurs mains un arsenal considérable Trois mille anciens militaires ont repris du service au sein de la force intérimaire de police. Officiellement, ils ne disposent pas d'armes de guerre mais, s'il le fallait, il ne leur faudrait pas beaucoup de temps pour s'en procurer.
A l'approche des élections prévues pour la fin du mois d'avril ou le début du mois de mai, les actions terroristes risquent de se multiplier, comme avant celles de 1987 et de 1990 (où Aristide avait échappé de peu à l'explosion d'une bombe). Pour le moment, on assiste surtout à une recrudescence de meurtres et de cambriolages, qui sont probablement
Haiti
Arthur Mahon l'oeuvre de militaires démobilisés.
Le 7 février marque en Haïti l'anniversaire de deux dates historiques : le départ de Jean-Claude Duvalier en 1987, et l'entrée en fonction du président Aristide en 1991. Dans un discours prononcé à cette occasion, ce dernier a appelé à la constitution de brigades d'autodéfense. C'est la première fois qu'il évoquait cette question depuis fort longtemps, et l'hebdomadaire conservateur Haïti Observateur n'a pas manqué de le souligner avec rage. En 1987, Aristide avait popularisé l'idée des «brigades de vigilance». Avant les élections de novembre 1987, à la suite de plusieurs attaques contre des quartiers populaires, la population de Port-au-Prince organisa son autodéfense. Mais l'armée mit rapidement fin à cette expérience.
Le soutien d'Aristide à la réactivation de brigades de vigilance est assurément fort positif. Malheureusement, cela vient un peu tard. Après son retour triomphal en Haiti, le 15 octobre, une grande partie de la population aurait été prête à se mobiliser pour en finir avec le danger duvaliériste. Mais, faisant passer sa politique de réconciliation avant toute autre considération, Aristide contribua à briser net l'élan de ceux qui voulaient faire la chasse aux tontons-macoutes et à leurs successeurs. Par ailleurs, comme cela s'est passé en 1991, avec les conséquences que l'on sait, les autorités n'informent pas la population des résultats des enquêtes qui ont été menées sur divers complots.
Aujourd'hui, la situation est très contradictoire. Quatre mois après le retour d'Aristide, dont le mandat s'achèvera dans un an, la population est fort déçue. La répression sauvage des trois dernières années a disparu, mais la vie quotidienne reste très dure. Il y a très peu d'emplois, le coût de la vie est aussi élevé que durant l'embargo et, dans la plupart des quartiers de la capitale, l'électricité se fait très rare. Le gouvernement aurait voulu faire du 7 février un jour de festivités, mais la population n'a pas répondu à l'appel. Le président Aristide échappe à la critique. Par contre, les ministres sont montrés du doigt. Deux d'entre eux ont dû quitter leurs fonctions à la suite de pressions populaires.
Or, la situation risque de s'aggraver encore dans les mois qui viennent. En effet, jusqu'à présent, le gouvernement n'avait guère avancé dans l'application du plan d'ajustement structurel que le cabinet d'Aristide a proposé de lui-même aux bailleurs de fonds en août 1994. Dans le discours de politique générale qu'il prononça lors de son entrée en fonction, le premier ministre Smarck Michel se montra même très prudent en la matière. Mais à la suite d'une nouvelle réunion avec les bailleurs de fonds tenue à Paris les 30 et 31 janvier, et au cours de laquelle une aide importante a été promise, des dispositions sont prises pour accélérer le processus. A travers cette aide conditionnelle, Haïti va encore perdre un peu plus de son indépendance. Même si le nombre de leurs soldats va en diminuant et que les événements se déroulent de manière plus cahotique qu'ils ne le souhaiteraient, les Etats-Unis ont globalement les cartes en mains. Cela est patent pour ceux qui voient des Nord-Américains empêcher des manifestations, accréditer des journalistes haitiens ou organiser les examens d'entrée à l'Ecole de police.
Une aggravation des conditions de vie pourrait déboucher sur une démoralisation propice à des opérations de déstabilisation. Mais elle peut également conduire à des explosions sociales. On en a eu un exemple le soir du 11 février dans la petite ville de Limbé, dont la population s'était déjà élevée contre le recyclage de militaires dans la police. Après le départ des membres de la force multinationale à Cap Haitien, une foule a fait irruption dans la caserne où se trouvaient dix huit membres de la force de police. Au moins l'un d'eux a été tué.*