Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

SALVADOR

Le FMLN nouveau est arrivé

· Inprecor n° 390, avril 1995 · p. 30-33 · 4 011 mots

El Salvador

En décembre dernier, l'Expression rénovatrice du peuple (ERP) et la majorité de la Résistance nationale (RN) ont quitté le Front Farabundo Marti de libération nationale (FMLN) afin de constituer un parti social-démocrate aux côtés du Mouvement national révolutionnaire (MNR). Afin de mieux connaître la nouvelle organisation interne du Front et de mesurer les avancées du programme de transfert des terres issu des accords de paix, Inprecor a rencontré Mario A. Mijango, ancien «commandant Raul» de l'ERP, coordinateur du secrétariat des Affaires agraires du FMLN et membre de la direction de la Tendance démocratique (TD), force qui a choisi de rester au sein du FMLN. Entretien avec Mario A. MIJANGO

Inprecor : Comment fonctionne le «nouveau» FMLN ?

M. A. Mijango : Pour analyser les nouvelles perspectives du FMLN, il est important de revenir sur son histoire récente. A la fin du conflit armé, en 1992, deux nouvelles réalités sont apparues pour le FMLN : d'une part, le changement de contexte politique au Salvador (abandon de la lutte armée et insertion dans le nouveau cadre politique) ; de l'autre, un nouveau contexte international qui a obligé la gauche du monde entier à revoir dans une certaine mesure ses postulats historiques, afin de pouvoir construire de nouveaux schémas permettant de continuer la lutte pour la justice sociale.

Un important débat s'est alors ouvert au sein du FMLN, dans le cadre des discussions internes de chaque

I SALVADOR parti. Une forte revendication de démocratie interne a vite surgi de ce débat. Si, pendant la guerre, tous les militants avaient respecté sans broncher une discipline militaire, avec l'apparition des nouvelles conditions politiques, chacun a considéré qu'il fallait développer le niveau de participation à l'intérieur des partis. Ainsi, parallèlement au débat sur la nécessité d'une rénovation politique et idéologique pour s'adapter à la nouvelle réalité salvadorienne, on a assisté dans chaque parti à une exigence de démocratisation interne et d'ouverture de plus grands espaces de participation, remettant en cause certaines méthodes et certaines conceptions. La participation active des cadres intermédiaires et des militants de base aux discussions a peu à peu entraîné une fragilisation des positions de pouvoir des directions traditionnelles, «historiques», de chaque parti. Celles-ci ont alors cherché à freiner le processus et à refermer les espaces de participation.

A ce propos, il faut signaler que ce débat n'a pas connu la même intensité dans l'ensemble du FMLN : certains partis ont réussi à verrouiller leurs discussions internes et ont mieux su contenir leur crise. En revanche, de par ses caractéristiques propres, l'ERP a permis une ouverture très large du débat, et il est regrettable qu'en fin de compte, ces discussions aient eu une dérive négative, avec l'expulsion par le groupe dirigeant de l'opposition politique en son sein. Nous — puisque c'est de nous qu'il s'agit — demandions plus de démocratie et de participation interne. Tout en étant d'accord pour travailler à la rénovation des postulats idéologiques de l'ERP, nous affirmions qu'à travers cette rénovation il ne fallait absolument pas perdre de vue deux aspects essentiels : les intérêts sociaux de la population et la construction d'un modèle de société garantissant la justice sociale. Peu à peu, il est devenu impossible de débattre et la direction historique de TERP a décidé d'évacuer le problème en expulsant les cadres dirigeant l'opposition, y compris les membres de la direction nationale du parti.

Un important regroupement ne partageant pas les nouveaux choix idéologiques de l'ERP (1) et l'abandon des intérêts que nous avions toujours défendus s'est ainsi retrouvé du jour au lendemain «dans la nature». Nous avons traversé des moments difficiles, beaucoup d'entre nous avaient milité pendant plus de quinze ans dans les rangs de l'ERP. Nous avons envisagé diverses attitudes : arrêter définitivement la lutte

1) L'ERP a demandé son adhésion à l'internationale socialiste et s'est officiellement proclamée social-démocrate à la mi-1994.

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politique ; rejoindre n'importe lequel des autres partis du FMLN, ce que nous avons finalement exclu car si, au sein de l'ERP, qui avait connu un certain niveau d'ouverture, nous avions été confrontés à des problèmes de ce type, dans les autres partis, plus fermés, notre position risquait d'être encore plus précaire. C'est dans cet état esprit que nous avons choisi une troisième alternative, celle de rester unis en tant que groupe politique et de conserver notre lien historique avec le FMLN, que nous jugeons comme l'outil indispensable pour la révolution salvadorienne.

C'était d'ailleurs un de nos principaux points de désaccord avec la direction de l'ERP car, dès 1993, celle-ci a commencé à remettre en question la validité de l'existence du Front. Nous avons décidé de ne pas fonder une organisation politique traditionnelle, un parti de plus, mais d'apporter au FMLN une nouvelle manière de faire de la politique basée sur un concept organique différent : non plus l'addition de partis mais un parti unifié avec des tendances politiques en son sein. Nous nous sommes donc organisés dans une tendance formant partie intégrante du FMLN, essayant de lutter pour sa démocratisation et sa rénovation politique et idéologique, et pour qu'il ne s'éloigne pas des intérêts des classes sociales qu'il a toujours dit représenter.

Selon moi, le départ de l'ERP et de la RN, même s'il a été vécu difficilement, était devenu nécessaire parce que les contradictions internes liaient les mains du FMLN, l'empêchant de déployer son action politique, comme l'ont d'ailleurs bien montré nos résultats électoraux de 1994, période où les tensions au sein du Front étaient à leur apogée. Le départ de l'ERP et de la RN n'implique pas forcément que leurs bases et leurs militants aient tous quitté le Front. Ainsi, quand nous avons été exclus de l'ERP, un contingent important de cadres historiques et de sympathisants de l'ERP ont décidé de rester à nos côtés, dans les départements d'Usulutan, San Miguel et Morazan, trois bastions historiques de l'ERP.

Un phénomène similaire s'est produit dans la RN : lors de la rupture avec le FMLN, un secteur dirigé par Marco Jimenez, actuel coordinateur adjoint du Front, a décidé de s'y maintenir. Ces gens se sont également organisés en tendance, la Tendance frontiste.

La nouvelle situation existant depuis décembre 1994 a ouvert un espace pour débattre de la démocratisation, de l'unification et de la rénovation politique et idéologique du FMLN en tant que tel. La Convention des 17 et 18 décembre réunissant tous les délégués du FMLN a décidé à l'unanimitéde travailler dans la direction d'une unification afin de transformer le Front en parti unifié avec droit de tendances politiques. Cela nous conduit à concevoir un système organisationnel de type nouveau : le parti unifié ne doit absolument pas reprendre le concept de parti unique, du style de ceux qui existaient dans les pays du bloc socialiste. Les tendances sont essentielles pour qu'existent un débat et une diversité permettant de dynamiser politiquement le parti et éviter qu'il se fossilise.

Dans ce contexte, la Tendance démocratique et la Tendance frontiste sont dans une position beaucoup plus confortable que les autres forces parce que le fait d'accepter le concept de parti unifié avec des tendances oblige les Forces populaires de libération (FPL), le Parti communiste (PC) et le Parti révolutionnaire des travailleurs centraméricains (PRTC) à revoir leur propre organisation interne pour s'adapter à la nouvelle donne.

L'unification du parti permettra de

Le départ de /'ERP et de la RN n'implique pas forcément que leurs bases et leurs militants aient tous quitté le Front mieux utiliser les ressources humaines et matérielles car, quoi qu'en disent certains, pendant la période de la guerre, le «cinquisme» (2) a entraîné une grande déperdition d'énergie. Chacun doit s'engager à développer le FMLN, même si à un moment donné, il se sent plus proche de telle ou telle tendance. Chaque tendance devra tendre avant tout au renforcement du FMLN en tant que parti, et seulement ensuite penser à sa propre construction.

Nous risquons d'être confrontés au fait que certains courants hégémoniques veulent diriger le Front ou, plus grave encore, le transformer insidieusement en parti unique. D'après nous, la construction d'un parti unique pourrait signifier la mort politique du FMLN, car c'est la diversité des positions politiques en son sein qui a donné lieu à des débats ouverts et productifs. Bien que ces dangers existent, je crois que les perspectives d'avenir sont très prometteuses car nous sommes capables de construire un instrument politique adapté à la nouvelle période historique. Avec des nuances et une intensité différente en termes de volonté, les militants de tous les partis désirent travailler dans cette direction, ce qui est très positif

La marche vers l'unification sera marquée par une nécessaire période de transition où chaque parti devra faire preuve de sa bonne volonté. Nous sommes en train de créer les instances internes chargées de veiller sur ce processus et de l'orienter. L'unification permettra d'unir le FMLN autour d'une seule ligne politique. Jusqu'à présent, une partie de nos faiblesses venait du fait que, dans la pratique, chaque parti développait ses propres positions et pouvait exercer son droit de veto contre les autres. La modification des structures internes a déjà produit des résultats positifs avec l'apparition d'un phénomène nouveau : tous les militants pensent en premier lieu au Front et ensuite à leur regroupement.

Le Front s'apprête à livrer bataille sur deux terrains. D'une part, le respect intégral des accords de paix, ce qui devrait avoir de nombreuses répercutions sociales, non seulement pour les bases du FMLN mais pour la société en général, car ces accords contiennent en essence le modèle de société démocratique que nous voulons construire dans ce pays. D'autre part, comme les autres partis, nous nous préparons pour la prochaine échéance électorale, prévue pour 1997 (élections de l'Assemblée législative et des conseils municipaux) en réactivant nos structures départementales et municipales. Nous essayerons de mener une campagne plus efficace que celle de 1994 où nous étions novices en la matière.

Je suis optimiste car je crois que nous avançons dans la direction réclamée par nos bases, qui sont très favorables à l'unification du Front. Les avancées actuelles correspondent à une aspiration de la société salvadorienne qui veut un FMLN unifié, qui ne représente pas simplement une opposition mais soit une véritable option de gou-

2) Dans tous les domaines, chaque parti a créé sa propre organisation (mouvements de femmes, équipes d'alphabétiseurs ou de promoteurs de santé, etc). Par ailleurs, les cinq partis formant le Front devaient chacun avoir un représentant dans chacune des structures internes du FMLN. Le vote des décisions se faisait non pas de manière majoritaire, mais selon un système de quota : chaque parti était représenté par une voix, indépendamment de son implantation réelle dans le pays et avait la possibilité d'exercer son droit de veto contre toute décision jugée néfaste.

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vernement. Tel est notre défi. Nous croyons que comme force de gauche, le FMLN a joué un très bon rôle dans l'opposition, mais nous voulons maintenant dépasser cela pour devenir une option de pouvoir crédible. Or pour ce faire, nous avons besoin d'un instrument politique fort, capable d'apporter des solutions aux problèmes du pays. C'est à cela que nous nous attelons en ce moment.

• Aujourd'hui, chaque parti dispose de ses propres organisations populaires de base dans les campagnes. Pensez- vous les unifier ou garder des structures séparées ?

Le débat là-dessus a lieu en ce moment et est intimement lié à la question de l'unification du parti. Nous sommes parvenus à un premier consensus : il est nécessaire de séparer le parti en tant qu'instrument politique des organisation populaires de base, qui sont l'expression des formes d'organisation sociale de la population. En tant que TD, nous voulons introduire un concept de séparation très claire car, au Salvador, nous avons besoin de deux expressions de la gauche : l'une sociale et l'autre politique. L'existence des deux ne suppose en aucune manière une déperdition d'énergie mais au contraire une complémentarité des efforts. Cette véritable indépendance des organisations populaires vis-à-vis des partis est indispensable. Il ne faut pas qu'elles continuent à être de simples extensions de l'appareil des partis, comme c'était le cas précédemment. La TD a proposé que les instances populaires reviennent à leur vocation originelle : s'identifier aux secteurs sociaux qu'elles représentent et travailler pour eux.

Par ailleurs, la TD considère qu'en tant qu'instrument politique légal, le FMLN doit jouer un rôle dans la vie politique du pays, ce qui lui offre de larges possibilités mais comporte aussi des limites, limites que n'aurait pas à respecter une gauche d'expression sociale. Ainsi, nous voulons que le FMLN accepte le concept d'autonomie réelle des organisations populaires vis-à-vis du parti. Evidemment, autonomie ne doit pas signifier apolitisme des membres de ces organisations. Cette nécessaire autonomie devrait permettre aux organisations populaires de prendre leurs propres décisions, de se refonder autour de leurs aspirations propres et de définir leurs plans d'action, tout en entretenant une relation horizontale avec la gauche politique.

Le débat sur cette question est vif actuellement, car certains secteurs prétendent au contraire unifier les appareils des partis et ceux des organisations populaires au sein du «nouveau» FMLN. En fait, ce débat recoupe celui qui oppose les partisans d'un parti unique et les défenseurs des tendances. Je crois que dans ce domaine, les positions de la TD sont davantage comprises par les organisations populaires que par certains partis. Selon moi, prétendre unifier et convertir en une seule et même chose les organisations populaires et les partis pourrait conduire le FMLN à développer un très grand activisme politique interne, ce qui constituerait un facteur d'usure et réduirait sa marge de manœuvre dans la confrontation politique avec le gouvernement.

Une telle situation ne ferait que renforcer les problèmes actuels ; ainsi, le Conseil national du Front a récemment admis que nos problèmes internes nous avaient empêché de répondre aux attentes de notre électorat, et que le FMLN en tant qu'opposition politique à l'Assemblée n'est pas assez offensif. Il faut que nous arrivions à équilibrer notre restructuration interne avec l'action politique au niveau national. Le choix d'une dynamique entièrement tournée vers l'intérieur et la résolution de nos problèmes risqueraient de beaucoup affaiblir le Front en tant qu'option

• A deux mois du 30 avril, date limite de la fin du programme de transfert des terres (PTT) prévu par les accords de paix, quelle quantité de terres a-telle été effectivement transférée ? Que se passera-t-il si le programme n'est pas achevé ?

Malheureusement, deux ans et demi après le début de ce programme, l'évaluation établie par le FMLN le ler mars et approuvée par le gouvernement et l'ONUSAL, établissait que 55 % des terres avaient été effectivement transférées à leurs occupants. Donc, guère plus de la moitié du programme a été accomplie à deux mois du 30 avril. Le FMLN, et notamment le secrétariat des Affaires agraires, fait pression sur le gouvernement pour faire accélérer la procédure. Mais la législation salvadorienne crée de nombreuses difficultés : le processus de transfert d'un bien, quelle que soit son importance, nécessite environ quatorze étapes dont chacune a une complexité propre. De la demande d'achat au propriétaire à la promesse de vente, il faut franchir de multiples phases intermédiaires (évaluation du prix, négociations, cadastre de la propriété, écritures juridiques diverses, etc.). Ce cadre juridique obsolète contribue à ralentir le processus. En outre, il ne faut pas sous-estimer la mauvaise volonté du

Le FMLN a exigé du gouvernement qu'il légifère, même de manière provisoire, pour accélérer les étapes et éliminer celles qui ne sont pas indispensables dans le cadre du programme de transfert des terres. Mais malgré de nombreuses tables rondes, cela n'avance guère : en février 1995, seulement 73 propriétés ont été négociées.

Il reste à résoudre le cas d'environ 400 anciens combattants de l'Armée nationale démocratique (END, armée du FMLN) et de plus de 2 000 occupants de terres sympathisants du Front. Nous sommes inquiets car le processus avance très lentement et le délai est trop court. Le FMLN a demandé au gouvernement la prolongation du délai, ainsi que la reconfirmation de la validité des certificats donnés aux occupants, théoriquement caducs le 30 avril. Nous ferons notre possible pour avancer au maximum jusqu'au 30 avril, mais il faut être réaliste, une extension du délai sera

Le respect de cette clause des accords de paix aura des répercutions très importantes car cela stabilisera les bases du FMLN, ainsi que les anciens combattants des forces armées. D'ailleurs, il faut faire une parenthèse : quand je parle de 55 % de terres octroyées, je me réfère exclusivement au PTT concernant les anciens combattants et les sympathisants du FMLN, or, le programme de transfert pour les anciens soldats gouvernementaux est bien plus en retard encore, ce qui a récemment donné lieu à des actions très violentes de leur part (3).

Le programme de transfert des terres permettra une réorganisation de la structure économique du Salvador : l'octroi au secteur paysan d'une grande partie des terres productives du pays devrait permettre un développement dans les campagnes et l'acquisition d'un meilleur niveau de vie. Pour cela, il faudra que plusieurs conditions soient remplies : le transfert des terres bien sûr, mais également l'accès à des crédits suffisants, ainsi qu'un appui technique

3) Les anciens militaires ont organisé des manifestations très violentes à San Salvador fin janvier et début février pour exiger le respect des accords les concernant.

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aidant à orienter la production. Tel est notre prochain défi.

Nous devons essayer de réussir à dépasser le niveau de pauvreté actuel. Selon moi, la seule façon d'échapper à la pauvreté, c'est de créer les conditions pour que les gens contribuent à leur propre développement et non de continuer à recevoir des aides extérieures. Si, à une époque donnée, l'assistance aux communautés vivant dans des conditions très difficiles a été indispensable, je pense que cela ne suffit pas à permettre de sortir de la pauvreté. Celle-ci ne peut être dépassée que par le développement. Dans cette perspective, nous ne devons plus accepter les aides extérieures sans contrepartie mais nous engager à les rembourser à moyen terme, afin d'être responsables vis-à-vis de ceux qui nous aident.

La TD a mené campagne auprès de ses sympathisants dans les communautés rurales pour faire évoluer les mentalités et leur faire comprendre qu'ils resteront pauvres tant qu'ils dépendront de programmes d'assistance. En ce qui concerne la propriété, autre point délicat, nous croyons qu'il faut dépasser le concept de grande propriété sociale avancé jusqu'ici par la gauche car, à l'évidence, ce modèle a échoué au Salvador, où la propriété coopérative ne s'est pas révélée être une forme d'organisation efficace. Attention, nous ne disons pas que la propriété privée est la panacée, ce qui reviendrait à reproduire les erreurs des pays de l'Est qui, après avoir admis que leur système social fonctionnait mal, ont cru trouver une solution dans le capitalisme.

La TD a été l'une des premières forces à diffuser un nouveau concept, celui d'une propriété sociale avec des caractéristiques privées : ainsi dans le cadre du PTT, chaque personne reçoit la terre en son nom propre et s'intègre ensuite à la production coopérative (la moitié de la terre sert à la production vivrière familiale et l'autre moitié aux cultures de la collectivité). Nous pensons que la création de petites unités productives constituées de propriétaires essayant de développer au maximum la valeur globale de leur terre peut se révéler très positive. De cette manière, les gens se sentent propriétaire du bien qu'ils travaillent et pour lequel ils investissent. Mais, en même temps, ils sont conscients que pour réussir à se développer il est indispensable de rester organisés. Concrètement, nous essayons d'associer la propriété individuelle avec une expression sociale collective.

Je suis très optimiste sur cette forme d'organisation. Lorsqu'on en discute avec les paysans, on s'aperçoit que c'est le type de réponses qu'ils attendent.

En parallèle au programme de transfert des terres, un problème grave reste à résoudre : le transfert des terres des «villes nouvelles» créées par le FMLN dans les zones rurales. Lors de la guerre, de nombreux Salvadoriens durent quitter le pays pour chercher refuge à l'étranger et beaucoup d'autres devinrent des «déplacés» de l'intérieur. A l'approche de la fin du conflit, ces réfugiés et déplacés se regroupèrent pour créer de nouvelles communautés, telles Guarjila au Chalatenango, Segundo Montes au Morazan, Santa Marta dans le Cabañas, etc. Ces «villes nouvelles» sont aujourd'hui confrontées à deux problèmes majeurs : d'une part, elles ne sont pas reconnues par le ministère de l'Intérieur en tant que circonscriptions administratives et ne sont donc pas intégrées à la division territoriale et politique du pays, ce qui les écarte de tous les programmes d'appui social et de reconstruction financés par le gouvernement. Du coup, elles dépendent étroitement de l'aide internationale.

D'autre part, ces « villes nouvelles » font face à de multiples complications en matière de transferts de terres. Ces communautés, pour la plupart installées à l'origine sur des terrains agricoles non bâtis, ont acquis des caractéristiques urbaines (construction de lotissements, cliniques, écoles, petites usines, etc.) grâce à l'appui de la solidarité et de la coopération internationales. Cela a conduit les propriétaires à spéculer en essayant de vendre leurs terres au prix du sol urbain et non du terrain rural. Ils demandent des sommes exorbitantes. Dans la plupart des cas, il a été impossible de négocier la vente avec les propriétaires car ils veulent qu'on ajoute à la valeur du terrain celle des immeubles construits dessus par les occupants. Cela concerne plus de 900 propriétés et les négociations sont au point mort pour l'instant. Il sera impossible de résoudre ce problème à travers les formes actuelles du PTT, parce qu'il stipule que la volonté de vendre du propriétaire est indispensable. Le FMLN a donc demandé au gouvernement d'insituer un régime spécial pour ces « villes nouvelles » vu l'ampleur de ce phénomène et ses

Un problème similaire se pose dans les centres urbains des anciennes zones contrôlées par la guérilla : au début de la guerre, les propriétaires ont généralement abandonné leurs maisons, qui ont été occupées par des sympathisants du

FMLN puis par des déplacés internes ou des réfugiés. Aujourd'hui, les propriétaires veulent récupérer leurs logements ou demandent des prix très élevés aux occupants. Nous avons répertorié plus de 1 300 cas de ce type dans tout le pays. Cette question ne pourra pas non plus être résolue par la voie du PTT tel qu'il existe, parce que la valeur d'un logement urbain est bien supérieure au prêt de 30 000 colons accordé à chaque occupant pour acheter de la terre. Il faudrait donc aussi définir un régime spécifique.

Le secrétariat des Affaires agraires du FMLN travaille à des propositions portant sur tous ces thèmes. Une sous-commission s'occupe spécifiquement des «villes nouvelles», une autre du PTT, et une troisième de la définition de la politique agraire du FMLN, avec comme objectif premier l'élaboration d'un avant-projet de Code agraire pour le Salvador — cela n'existe pas. L'un des avantages d'avoir enfin dépassé le «cinquisme» est qu'il n'y a plus obligatoirement un représentant de chaque parti par commission et que l'on a choisi leurs membres en fonction de leurs compétences et de leur motivation et non de leur appartenance politique.

• Si, le 30 avril, le gouvernement décide d'arrêter définitivement les transferts de terres, quelle que soit la quantité effectivement transférée, le FMLN a-t-il prévu d'organiser des mobilisations comme celle qui a eu lieu à la mi-décembre (4)?

Nous avons exigé une accélération du processus mais il est clair que tout ne sera pas fini le 30 avril. Nous avons donc prévu des moyens de pression : nous nous réservons le droit d'appeler à des mobilisations populaires légales pour que cette question soit résolue. Les communautés concernées doivent organiser des mobilisations à la base car la table des négociations possède ses limites et les possibilités de dialogue sont en train d'épuiser. Si le gouvernement décide de tout bloquer, le FMLN appelera à des mobilisations dans tout le pays pour le droit à la terre.*

San Salvador, 2 mars 1995 Propos recueillis par Paquita Marqués

4) Les bénéficiaires potentiels du PTT ont organisé des marches depuis toutes les régions du pays vers San Salvador pour exiger une accélération du processus.

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