Depuis quelques années, ce sont de véritables séismes qui s'abattent sur le Parti socialiste (PS). Jamais depuis son congrès d'Epinay, en 1971, le PS n'est ainsi allé de crise en crise, de bourrasque en bourrasque, les craquements de la carcasse se faisant à chaque fois plus menaçants. Jacques KERGOAT s'arrête sur le dernier épisode du séisme, dans l'article publié ci-dessous, pour expliquer la signification du vote des socialistes en faveur de Lionel Jospin comme candidat à l'Elysée face à Henri Emmanuelli. Jacques KERGOAT
L a chronologie est ici éclairan-
te. En mai 1988, quand son premier secrétaire, Lionel Jospin, passe la main, le successeur annoncé est Laurent Fabius. Cela ne semble guère poser problème : il a fait connaître ses intentions depuis longtemps, bénéficie de l'onction présidentielle, et aucun autre candidat ne s'est fait connaître. Mais c'est mal apprécier l'ampleur des divergences et contentieux qui opposent jospinistes et fabiusiens. Une partie des jospinistes suscitent contre Fabius la candidature de Pierre Mauroy et le font élire à quelques voix près.
Exit Fabius. Il lui faudra près de deux ans pour prendre sa revanche. Mais en janvier 1992, Mauroy, minoritaire au sein du comité directeur, doit présenter sa démission et Fabius le remplace.
Va-t-on alors vers une période de stabilité : à Fabius le parti, à Rocard la candidature à l'élection présidentielle ? On pourrait le croire, car c'est en effet en juillet de la même année que ce dernier est intronisé «candidat naturel» du Parti socialiste. Mais en réalité, il n'en est rien. Le désastre des élections législatives de 1993 bouleverse à nouveau la donne. Fabius doit partir, et Rocard est élu en
FRANCE mars «président de la direction provisoire du Parti socialiste», puis en octobre, premier secrétaire. Ce qui donne guère plus de six mois : tête de liste aux européennes, il fait le plus mauvais score réalisé par le PS, se démet de son rôle de «candidat naturel» et se fait éjecter de son poste de premier secrétaire par Henri Emmanuelli.
Trouver un candidat !
Reste à trouver un candidat à la présidence de la République. Une solution de remplacement semble faire très vite consensus : Jacques Delors termine à Bruxelles un parcours que le PS maastrichtien juge sans fautes, il est resté suffisamment à l'écart de la politique française pour n'être partie prenante ni des «affaires», ni des conflits internes au PS, et surtout, il caracole en tête dans les sondages. Tous courants confondus (1), le Parti socialiste attend que Delors se décide.
C'est fait en décembre. Tout bien réfléchi, Delors ne souhaite pas être candidat et explique honnêtement pourquoi : le programme qu'il propose suppose une coalition gouvernementale entre le PS et les centristes, or ces derniers n'ont donné aucun signe permettant d'espérer leur accord pour une telle coalition. Delors en conclut que même s'il était élu président de la République, il ne disposerait pas de me socele plus ju la majorité parlementaire permettant d'appliquer sa politique.
Le PS est alors devant un vide que la candidature Delors avait artificiellement masqué. Et quand Lionel Jospin se porte candidat, c'est la spirale d'autodestruction qui se met à nouveau en marche. Les fabiusiens, discrètement regroupés derrière Henri Emmanuelli, estiment en effet que sur la lancée de sa campagne présidentielle, Lionel Jospin peut leur reprendre le contrôle du parti alors qu'ils viennent à peine d'en investir la direction. Commence alors la course au candidat suffisamment «consensuel» pour faire renoncer Jospin. Mais les pressentis — Joxe, Badinter — refusent. Jack Lang accepte, mais il n'est pas pressenti. En dernière instance, c'est Emmanuelli qui se résout à se porter candidat, arguant de sa légitimité de premier secrétaire. Jospin ne renonce évidemment pas, et il faut donc recourir à une consultation interne au Parti socialiste. On en connaît les résultats : à la surprise générale, c'est Jospin qui l'emporte, et avec les 2/3 des suffrages des militants. Emmanuelli, ainsi désavoué, hésite à démissionner, se décide finalement à rester au poste de premier secrétaire, du moins pour le temps des campagnes électorales, présidentielle ou municipales.
1) Seul Jean-Luc Mélenchon, le dirigeant de la Gauche socialiste, émet quelques réserves.
Séismes à répétition donc, provoqués par des clans qui s'arrachent avec férocité un pouvoir interne de plus en plus dérisoire. On ne peut qu'être frappé du rythme accéléré auquel se succèdent les séismes, surtout quand on se rappelle que François Mitterrand a été premier secrétaire 9 ans (de 1971 à 1980), Lionel Jospin 8 ans (de 1980 à 1988) et que, en 24 ans, il n'y a eu qu'un seul candidat aux élections présidentielles (François Mitterrand) devant lequel les autres candidats potentiels se sont chaque fois retirés sans qu'il soit besoin de recourir au vote des militants.
Or une fois Mauroy investi, il n'aura fallu que 22 mois pour que sa place soit remise en cause au congrès de Rennes, 21 mois ensuite pour qu'il soit démissionné et remplacé par Fabius, 18 mois pour que Rocard chasse Fabius, 15 mois pour qu'Emmanuelli expulse Rocard, et 8 mois
L'après mitterrandisme
Il est nécessaire de s'arrêter sur ce dernier épisode. Quelle est en effet la signification du vote en faveur de Jospin ? Sûrement pas une différence de projet, car les projets initialement avancés par les deux hommes se distinguaient fort peu. Les par• tisans d'Emmanuelli avancent à posteriori plusieurs explications. Jospin s'étant déclaré le premier, c'est Emmanuelli qui aurait été perçu comme diviseur. Jospin apparaissait également moins lié à un appareil partidaire, en quelque sorte plus libre et plus autonome. Enfin, les sondages lui donnaient de meilleurs résultats qu'Emmanuelli, et sa candidature permettait d'espérer, avec moins d'incertitude, la présence de la gauche au second tour du
Tous ces éléments ont très certainement joué. Ils esquivent cependant ce qui paraît bien être la raison principale de ce vote, c'est-à-dire la proposition formulée par Henri Emmanuelli de regrouper au sein d'une même confédération le Parti socialiste et «Radical» (2), le parti de l'affairiste Bernard Tapie (3).
C'est un vote «moral» qu'ont ainsi effectué les militants du PS. Ils ont davantage voté «contre l'alliance avec Tapie» que «pour Jospin». Et ils ont manifesté avec une grande clarté que le Parti socialiste était bel et bien entré dans l'aprèsmitterrandisme. Nul ne doute, en effet, que Tapie est bien en cour à l'Elysée, que sa candidature aux élections européennes avait été impulsée par François Mitterrand pour «abattre en plein vol», selon l'expression employée par l'intéressé, la candidature de Michel Rocard. Et nul ne doutait non plus que la candidature d'Henri
Emmanuelli avait les faveurs du président, ou plus exactement que celle de Jospin ne les avait pas.
La forte participation aux élections dans les sections, malgré les consignes d'abstention de certains proches de Jacques Delors (Ségolène Royal), a manifesté aussi un sursaut : ne plus se laisser imposer ses choix par François Mitterrand, en finir avec les «combines».
Deux blocs
Avec ce vote, se sont aussi constitués ou reconstitués, deux grands blocs au sein du Parti Socialiste. Reconstitués, en partie au moins, car ces deux blocs ressemblent beaucoup à ceux qui s'étaient affrontés à Rennes : d'un côté fabiusiens, poperénistes et militants de la Gauche socialiste, de l'autre côté jospinistes, mauroyistes, rocardiens et chevènementistes (4). Mais deux éléments sont venus depuis lors se superposer.
Le premier est que sont apparues les révélations sur le passé de François Mitterrand, ses relations troubles avec les «collaborateurs» de Vichy, maintenues dans l'après-guerre. Le premier bloc, autour d'Emmanuelli, a choisi de dénoncer à cette occasion la campagne menée contre François Mitterrand. Le second bloc, autour de Lionel Jospin (à la notable exception des chevènementistes) a choisi de faire connaître son malaise et son trouble.
Le deuxième élément est le poids nouJacques Delors, mais par sa petite famille lande, Ségolène Royal, etc. Alors que les «deloristes» avaient jusqu'alors le double profil «deuxième gauche modérée» et «fidélité à François Mitterrand», ils se sont cette fois-ci ralliés à Lionel Jospin.
Mais, en réalité, l'existence de ces deux blocs ne clarifie rien sur le plan poli-
Le premier bloc, autour d'Emmanuelli (5), parle incontestablement à gauche : c'est lui, par exemple, qui a imposé que le parti prenne position sur les 35 heures sans diminution de salaire. Mais il propose par contre une alliance à droite, avec Radical, le parti de Bernard Tapie.
Le deuxième bloc (6), lui, apparaît comme proposant des alliances à «gauche». A travers les «assises de la transformation sociale», dont Jean-Christophe Cambadélis a été l'initiateur, il s'est tourné vers les écologistes de Dominique
Voynet aussi bien que vers les communistes critiques de Charles Fiterman et de Marcel Rigout. Par contre sur les questions programmatiques, ce bloc s'exprime à droite, prend souvent des positions ostensiblement modérées : il s'est ainsi tant que faire se pouvait opposé aux 35 heures sans réduction de salaire.
Voilà donc qui ne simplifie pas l'analyse. Le verbe gauche pour s'allier à la droite, le molletisme et les diverses variantes de néo-molletisme (7) y ont habitué le mouvement ouvrier français. Quant au fait de parler à droite et de chercher malgré tout des alliances à gauche, les social-démocraties allemandes et nordiques y ont déjà eu recours : un bon «Bad-Godesberg» théorique n'est pas incompatible avec la volonté de trouver des interstices où quelques écologistes remuants puissent s'ébrouer tranquillement. Mais, jusqu'à présent une telle situation n'a pas été expérimentée en France.
A quoi il faut ajouter que ces deux blocs ne sont pas homogènes, loin de là. Dans le premier bloc, la capacité à «parler à gauche» est à porter principalement au crédit de la Gauche socialiste, d'Emmanuelli et dans une moindre mesure, des poperénistes. Les fabiusiens, quelle que soit leur agilité doctrinale, n'ont jamais brillé par le côté radical de leurs propositions. Et dans le deuxième bloc, la capacité à dialoguer avec les écologistes et la gauche critique est à porter au crédit de Cambadélis, et dans une moindre mesure, de Lionel Jospin. Par contre, les deloristes, tout en laissant faire, n'ont jamais caché qu'en termes d'alliance, c'est la démocratie chrétienne qui les intéressait. Et Michel Rocard s'est précipité aux dernières «assises de la transformations sociales», pour conforter Delors dans l'idée qu'il fallait former une majorité de gouvernement avec les centristes, et pour rappeler à ceux qui l'auraient oublié, que c'était bien là le sens de ce qu'il avait préconisé, il y a quelques années, sous le nom de «big bang».
Au moment où ses lignes sont écrites, la campagne de Lionel Jospin démarre à peine. Mais déjà, le programme présenté par Lionel Jospin a surpris par son extrême modération et le grand flou de ses proposi-
2) Le Mouvement des radicaux de gauche (MRG) avait très récemment changé son nom en Radical.
3) Bernard Tapie est a l'heure actuelle sous le coup d'une procédure judiciaire qui lui interdit d'exercer un mandat électif.
4) Les amis de Jean-Pierre Chevenement ont depuis lors quitté le Parti socialiste et fondé le Mouvement des citoyens. Mais ils ont rallié, le 11 mars, la candidature de Lionel Jospin.
5) II regroupe aujourd'hui les fabiusiens, les poperénistes, la Gauche socialiste et le petit groupe des emmanuellistes.
6) Il est composé des amis de Jean-Christophe
Cambadélis, des mauroyistes, des rocardiens et des jospinistes «pur sucre».
7) Du nom de Guy Mollet, secrétaire de la SFIO de 1946 à 1970, qui avait la réputation de gagner ses congrès à gauche, et de mener ensuite une politique de droite.
tions. Incontestablement, le poids de Jacques Delors et de son entourage (8), s'est ici fait sentir.
Certaines des propositions du candidat sont ouvertement contradictoires avec celles contenues dans le programme du parti, comme, par exemple, sur la réduction du temps de travail, où Lionel Jospin ne propose sur les deux années qui viennent, qu'une réduction du temps de travail à 37 heures ce qui n'est pas sans causer un certain malaise chez les militants socialistes eux-mêmes.
Et la recomposition ?
Que va-t-il se passer dans le Parti socialiste au lendemain de l'élection présidentielle ?
Si Jospin est présent au second tour (9), et y fait un bon score, il aura la possibilité de s'imposer comme patron du Parti socialiste, très certainement dans la douleur, mais peut-être sans crise majeure. Paradoxalement, il est vraisemblable que les perspectives de recomposition seraient alors brouillées.
Pour ses partenaires d'abord : le PS «jospiniste» serait alors le partenaire hégémonique de la recomposition et celle-ci aurait toutes les chances de devoir se faire dans le PS, ou en tout cas sous sa domination ostensible. Cela peut en faire hésiter plus d'un, sinon du côté des dirigeants, du moins du côté des troupes.
Mais c'est aussi pour Jospin lui-même que les perspectives de recomposition peuvent se trouver bouleversées. Réinstallé à la tête d'un grand parti, il peut alors regarder avec un peu moins de considération des partenaires somme toute lilliputiens. Il peut se prendre au jeu de la «social-démocratie à la française», celle que lui proposent les journalistes (10) et les politologues (11) qui oublient la crise et la division du syndicalisme, la faiblesse du mouvement associatif et l'existence maintenue du Parti communiste. Il peut aussi, lui qui est très réellement attaché à l'esprit de parti, avoir envie d'entreprendre la reconstruction d'un PS que François Mitterrand lui aura finalement laissé dans un état pire que celui où il l'avait trouvé.
Ecologistes et communistes critiques trouveraient-ils alors, à front renversé, des interlocuteurs du côté du premier bloc, et notamment du côté de la Gauche socialiste ? Il faudrait pour cela, que ces derniers aient visiblement renoncé à leur démarche en direction de Bernard Tapie, et qu'ils aient réussi à effacer l'image désastreuse qui s'attache maintenant à leurs continuels retournements.
A l'inverse, si Jospin fait un médiocre résultat, il est vraisemblable que les couteaux sortiront de l'ombre et que la crise traversera alors l'ensemble du Parti socialiste. Débouchera-t-elle sur une scission ? C'est peu probable, mais ce ne saurait être exclu. Mais en tout état de cause, la recomposition serait alors à l'ordre du jour : un Jospin minoritaire effraierait évidemment moins les écologistes et les communistes critiques.
Existe-t-il, pour le Parti socialiste, d'autres projets de recomposition ? Faut-il envisager qu'une victoire de Jacques Chirac rendrait cette fois-ci des centristes disponibles pour l'aventure d'un «parti démocrate à l'américaine» ?
Il n'est pas évident, en tout cas, que le PS soit en mesure de saisir cette opportunité. Les forces qui se sont déjà placées dans cette perspective sont en effet en position subordonnée dans chaque bloc : les fabiusiens derrière Emmanuelli, les rocardiens et les deloristes derrière Jospin. Et l'on voit mal, compte-tenu des contentieux personnels, comment fabiusiens, rocardiens et deloristes pourraient défendre ensemble cette perspective, condition pourtant indispensable s'ils veulent l'imposer. Il semble donc peu probable que la rencontre avec les centristes et le «parti démocrate à l'américaine» soient à l'ordre du jour dès le lendemain de l'élection présidentielle.
A moins que, sur la lancée de sa campagne du second tour, ce ne soit finalement ce cheval là qu'enfourche Lionel Jospin. Serait-ce là un comportement surprenant ? On a déjà vu, dans l'histoire du Parti socialiste, bien des comportements surprenants.*
Le 15 mars 1995
8) Lionel Jospin a pris Jacques Delors comme président de son comité de soutien.
9) Nous n'envisageons pas dans cette série d'hypothèses, celle qui ferait que Jospin serait élu président de la République. Quoique l'exaspération des conflits au sein de la droite ne permette pas d'exclure complètement cette possibilité.
10) Cf. Alain Duhamel dans Libération du 9 mars 1995.
11) Bergougnaux et Manin dans leur dernier ouvrage.