Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

HAÏTI

Une dérive inquiétante

· Inprecor n° 390, avril 1995 · p. 12-13 · 1 965 mots

«Justice, transparence et participation», telles étaient les promesses de Jean-Bertrand Aristide lors de sa campagne électorale de 1990. Depuis qu'il est revenu au pouvoir, ces slogans ont été jetés aux oubliettes. Arthur Mahon

S ous plusieurs aspects, le

mouvement populaire haitien est sorti très affaibli des trois années de dictature. Beaucoup de cadres ont été tués ou ont pris l'exil. D'importantes organisations populaires ont été démantelées. Parallèlement, de nouvelles organisations sont apparues. Mais, en général, leurs animateurs n'ont pas le niveau de conscience politique de leurs prédécesseurs. Ils sont notamment bien plus perméables aux manœuvres des occupants nord-américains.

Ces derniers effectuent un travail considérable à travers tout le pays. Sous la dictature, l'USAID et le PIRED (Programme intégré pour le renforcement de la démocratie) avaient déjà accompli un travail pernicieux. Le PIRED, dirigé par l'anthropologue Ira Lowenthal, prenait contact avec les organisations populaires et leur proposait son aide. Il repérait ainsi les cadres des organisations et tentait de les acheter, notamment en leur proposant un visa pour les Etats-Unis. Aujourd'hui, le Département d Etat nord-américain emploie d'autres instruments. L'USAID et PIRED sont en train d'être écartés au profit de l'OMI (Organisation des migrations internationales), qui dispose d'un budget bien supérieur à celui de l'Etat haïtien. Pendant la dictature, l'OMI avait ouvert des bureaux dans trois villes du pays pour enregistrer les demandes d'asile. Les candidats au départ subissaient de longs interrogatoires. Pour justifier leur demande de visa, il leur fallait décrire leurs activités et celles des organisations auxquelles ils appartenaient. L'OMI a ainsi constitué une base de données fantastique sur le mouvement populaire haitien. Le travail de l'OMI en Haiti a été dirigé par un ancien membre de l'armée nazi. Les services de renseignements américains ont gardé le contact avec certains des militants accueillis aux

HAin

Carter Маджиде Ho demoriat Etats-Unis. Et depuis leur retour en Haiti, ils essayent de les utiliser à des tâches d'infiltration. Aujourd'hui, l'OMI est notamment chargée d'encadrer les militaires qui ont été démobilisés au mois de décembre. Le prétexte est de leur donner un salaire et une formation afin de les aider à s'intégrer à la vie civile. Par ailleurs, des agents de l'OMI tiennent des réunions afin de propager une propagande anti-Lavalas, donnent des cours d'instruction civique et proposent des activités rémunérées. Selon son directeur, James Purcell, «'OMI travaille avec plus de six cents organisations communautaires», enseigne à la population «la participation dans un système politique démocratique» et «met en place des projets qui améliorent la qualité de la vie». L'OMI n'est pas le seul organisme américain à se livrer à un tel travail. L'AIFLD (Institut américain pour le développement du syndicalisme libre) propose des stages de formation, et surtout des sommes considérables aux syndicats haitiens. Très peu refusent ces offres. De son côté, le NDI (National Democratic Institute) prend pour cible les organisations politiques et organise des séminaires d'instruction civique.

Populisme

Face à cette œuvre gigantesque d'infiltration, le président Aristide joue un jeu fort trouble, fait tout à la fois de complicité et de concurrence. Il a laissé des hommes liés aux Etats-Unis prendre en charge des éléments clés des service de

CARTER MAGOUYE

FO 10S1. C CHERY VOTEZ DEMOKRAT • DE PUTE sécurité, sans doute afin de lutter contre les complots duvaliéristes. En même temps, il tente de desserrer l'emprise américaine et de jouer son propre jeu. Il est revenu en Haiti sans disposer d'une base organisée, et encore moins d'un parti politique. Il tente de compenser cette faiblesse en s'appuyant sur une partie des organisations populaires. Elles sont nombreuses, mais ne sont souvent constituées que de quelques individus tentant de trouver un emploi ou un peu d'argent dans les allées du pouvoir. On avait déjà connu ce phénomène en 1991. Mais aujourd'hui, il prend une tout autre envergure.

Tout comme les Nord-Américains, le Palais présidentiel distribue beaucoup d'argent à des groupes de base, par exemple sous le prétexte d'accomplir quelques travaux (réparation de routes, ramassage d'ordures, etc.) qui ne sont souvent pas menés à terme. Et bien souvent, les réseaux remontant au Palais présidentiel et à l'ambassade américaine s'entremêlent, car cet aspect de la politique du pouvoir constitue un terrain en or pour les manœuvres d'infiltration de la CIA. Au mois de novembre, Aristide avait réuni au Palais national plusieurs centaines de responsables d'organisations populaires. A la stupéfaction des plus sérieuses, il avait, selon le bulletin Haïti Info (1), annoncé qu'elles recevraient de grosses sommes d'argent pour s'organiser, mais qu'il leur faudrait donner les noms et adresses de leurs membres. Ce qui, à l'époque, pou-

1) Haiti Info, 3 décembre 1994, vol.3, numéro 5, c/® Lynx Air, Box 407139, Ft. Lauderdale, FL 33340 USA.

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vait apparaître comme de l'irresponsabilité, faisait en fait partie d'une politique de corruption et de cooptation. Durant la lutte contre la dictature, Aristide avait ignoré les organisations qui tentaient avec héroïsme d'organiser la lutte sur le terrain. Aujourd'hui, il tente de les contourner en constituant à la va-vite un conglomérat d'organisations qu'il puisse contrôler et qui lui serve de masse de manœuvre. Il est aidé en cela par toute la nébuleuse qui gravite aujourd'hui autour de lui. Plusieurs journaux ont révélé récemment les salaires mirifiques et les sommes considérables que l'on dépense aujourd'hui à l'ombre du Palais, où règne le népotisme et où s'installe graduellement un pouvoir populiste assez classique.

Après la catastrophe occasionnée par la tempête tropicale Gordon au mois de novembre, des chèques ont été remis aux députés, même dans les circonscriptions qui ont été épargnées. En tournée à Jérémie, Aristide a apporté un chèque d'environ deux cent mille dollars américains, qui sème depuis la division parmi les pauvres de cette ville.

Rester au pouvoir

Devant la montée des mécontentements, Aristide fait semblant de prendre un cours gauche. Son porte-parole, Yvon Neptune, a reconnu le 9 mars que «le pays tout comme le peuple sont en train de souffrir». Il a fait porter la responsabilité sur «ceux qui à l'intérieur du gouvernement» ne prennent pas les mesures nécessaires, et a encouragé la population à «exercer ses droits» et même à manifester pour exiger la baisse des prix. Cependant, un mois plus tôt, dans une interview, l'ultra-libéral gouverneur de la Banque centrale, Leslie Delatour, reprochait au président de s'être montré «extrêmement généreux envers certaines personnes» telles que la très riche famille des Mews, qui se dit aujourd'hui pro-Aristide. Interrogé à ce sujet, le président a répondu : «il vaut mieux être trop doux que trop dur». C'est pourtant en s'attaquant aux intérêts de gens comme Mews qu'il pourrait être possible de faire baisser les prix !

Le 7 février, pour répondre à la montée de l'insécurité, devant laquelle la police se fait impuissante, Aristide avait appelé la population à organiser des brigades de vigilance. Il s'agissait a priori d'une intention louable. Mais dans l'ambiance malsaine qui règne actuellement, où les organisations populaires sérieuses ne sont qu'une petite minorité, cet appel ne pouvait qu'être très ambigu. Dans certains quartiers, il a effectivement encouragé la population à faire la chasse aux brigands.

Et l'insistance d'Aristide et des Américains pour que ces brigades agissent en liaison avec la police et la force multinationale n'a guère été suivie d'effet. Chaque jour, la population se fait maintenant justice elle-même. Mais, parallèlement, n'importe quel individu mal intentionné peut maintenant s'estimer autorisé à monter de prétendues «brigades de vigilance» afin de renforcer son pouvoir. Et d'autant plus que de l'argent a été distribué à cette fin. On a d'ailleurs commencé à voir des anciens militaires se dire «brigades de vigilance» pour prendre le contrôle d'un

Il ne fait guère de doute que l'équipe en place veut rester au pouvoir. Il n'est pas exclu que, pour cela, il soit proposé un amendement à la constitution lors de la prochaine session parlementaire, afin que le mandat du président soit prolongé de la durée des trois ans passés en exil. Jusqu'à présent, Aristide reste épargné par la critique populaire qui reproche au gouvernement de ne rien faire pour lutter contre la vie chère et le sous-emploi. Des explosions sociales peuvent survenir à tout moment, même si la population se montre aujourd'hui très méfiante, sentant bien qu'il y a des pièges disposés partout autour d'elle. Dans ces conditions, une partie des cercles dirigeants américains pourrait être favorable à ce qu'Aristide reste en place au delà du 7 février 1996, afin de neutraliser les protestations.

Les élections, dont le premier tour se déroulera le 4 juin 1995, constituent un enjeu considérable. A cette occasion seront élus les députés, les deux tiers des sénateurs, les maires, les conseils de commune et de section rurale. Il y a plus de deux mille postes à pourvoir. Or il n'est pas du tout sûr que le travail de sape réalisé actuellement par les diverses agences américaines se révèle aussi payant qu'elles peuvent l'espérer, même si, en raison de la déception qui règne actuellement, le taux d'abstention risque d'être important. Contrairement même à ce qui s'était passé en 1990, les puissances impérialistes ne disposent guère à l'heure actuelle d'un réel parti politique à leur service.

Privatisations

Sans doute les Etats-Unis vont-ils essayer notamment de s'appuyer sur les divers réseaux duvaliéristes. Dans plusieurs zones du pays, ceux-ci restent très arrogants, souvent avec le soutien des militaires américains. Ces derniers se laissent de plus en plus aller à des «dérapages». Dans l'importante ville des Cayes, on a même vu des officiers américains se laisser aller à brutaliser des responsables haitiens et les traiter de «chiens». Faute de mieux, les services américains et leurs complices s'ingénieront à créer une atmosphère de violence afin de décourager la population d'aller voter. Les assassinats politiques risquent ainsi de se multiplier. Des attentats contre des personnalités de plusieurs bords se sont déjà produits. Le ler mars, le chauffeur du MPP (Mouvement paysan de Papaye) a ainsi été abattu à Port-au-Prince sans que rien ne lui soit dérobé. Le MPP a dénoncé ce meurtre comme étant un «avertissement clair». Cela n'a pas empêché le congrès de ce mouvement, qui s'est tenu quelques semaines plus tard, de prendre des positions fermes, notamment contre l'occupation américaine.

Les Etats-Unis craignent que l'OPL (Organisation politique Lavalas) ne remporte une victoire lors des élections. On dit que le président Aristide partage cette crainte. Cette organisation a été fondée sous la dictature par des dissidents du parti communiste haitien, des religieux, des intellectuels, des personnalités liées à des organisations populaires. Elle a succédé à l'Organisation Lavalas, qui avait été créée en février 1991, mais n'avait pas réussi à prendre son essor. L'OPL prend peu de positions publiques, conserve un profil assez flou, et ne semble pas armée d'un programme de revendications concrètes. Mais, dans sa majorité, elle refuse de tremper dans les manœuvres du pouvoir et de se subordonner aux desiderata de la présidence. Cet esprit d'indépendance n'est pas pour plaire à un président qui s'éloigne chaque jour un peu plus des options premières de «Lavalas», notamment en matière d'éthique politique. Sous la pression du président, l'OPL va néanmoins prendre part aux élections dans le cadre d'un front où elle se trouvera associée à deux petites formations politiques, dont les exigences envers Aristide semblent bien moins prononcées.

Quelle sera l'attitude des députés de l'OPL et de ses alliés lorsqu'il s'agira de voter les mesures contenues dans le plan d'ajustement structurel que prépare l'actuel gouvernement ? Voici une question sur laquelle on s'interroge tant au Palais présidentiel que dans les agences américaines. Pour leur part, les syndicats de six entreprises visées par les projets de privatisation se sont prononcés avec clarté, en déplorant «les conséquences sociales, économiques et politiques» de ces mesures, ainsi que «l'absence de transparence» de la part du gouvernement. Elles lui ont demandé de stopper le processus de privatisation et demandé «un débat public afin que la population puisse en connaître les conséquences».*

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