Le premier tour de l'election présidentielle en France, le 23 avril a placé en tête Lionel Jospin, candidat du Parti socialiste (PS), avec 23,30 % des voix, devant Jacques Chirac (RPR) avec 20,84 % et le Premier-ministre sortant
Edouard Balladur (18,58 %). A l'extrême droite, qui approche globalement les 20%, Jean-Marie Le Pen, candidat du Front national, devance, avec 15,00 % des voix, Philippe de Villiers (4,74 %). Trois candidats de gauche avaient contesté le bilan gestionnaire de l'austérité du PS. Leur score cumulé atteint 17,26 %, ce qui est loin d'être négligeable. Robert Hue (PCF) a eu 8,64%, Arlette Laguiller (Lutte ouvrière) - 5,30% et Dominique Voynet
(Verts) - 3,32 %. Inprecor a interrogé Alain Krivine, porte-parole de la Ligue communiste révolutionnaire (section française de la Quatrième internationale), pour faire le point sur les résultats de ce premier tour.
Inprecor : Arrivé en tête au premier tour, Lionel Jospin a crée l'une des surprises du scrutin, contredisant les sondages qui plaçaient Chirac en première position ? Comment expliques- tu ce score ?
Alain Krivine : Je crois qu'il y a trois facteurs, en dehors de l'affaire des sondages, qui peut s'expliquer en partie par le fait que près d'un tiers des électeurs ont finalement fait leur choix à la dernière minute, ce qui prouve bien le désarroi politique qui existe dans ce pays et qui ne fait que converger avec la multiplicité des candidatures — indice d'une crise politique et institutionnelle sans précédant. Le premier facteur qui a joué c'est le vote utile. A partir du moment où les sondages laissaient entendre qu'au second tour il pourrait y avoir deux candidats de droite, nombreux sont les électeurs qui souhaitant voter selon leur cœur, c'est-à-dire pour des candidats tirant un peu le bilan critique de la gauche au pouvoir (Hue, Voynet et Laguiller), ont décidé à la dernière minute de voter pour Jospin. Ainsi, le vote utile a joué vraisemblablement de façon importante. La deuxième raison, et qui tient plus au profil que Jospin s'est donné, c'est que dans une situation où une bonne partie du monde politique à gauche comme à droite était éclaboussée par les scandales et les affaires de corruptions Jospin était certainement l'un des meilleurs candidats que le PS pouvait choisir en la matière, avec non seulement un casier judiciaire vierge (ce qui est important par les temps qui courent), mais une honnêteté reconnue par tout le monde. Enfin il avait réussi à prendre ses distances aussi bien vis-à-vis du Président Mitterrand que
France
Entretien avec Alain KRIVINE vis-à-vis de l'expérience gouvernementale, en publiant dans Le Monde un article assez retentissant où il faisait une critique très timoré certes, mais une critique quand même, de la politique passée.
• Le candidat du Front national a réalisé son meilleur score historique, comment expliques-tu cette montée ?
Je crois qu'elle était prévisible. Le Pen n'a pas fait une campagne très voyante, à part quelques grands meetings, et le Front national est parvenu à contrôler ses troupes, évitant d'apparaître jusqu'à présent comme un parti violent aux yeux du large public, à part l'affaire de l'assassinat du jeune français d'origine comorienne à Marseille par des colleurs d'affiches du Front national. Globalement le Front national a réussi à présenter jusqu'à présent une allure respectable et donc d'engranger tout simplement les conséquences du chômage et de la marginalisation de toute une série de couches. Il a de plus tiré profit de la corruption et des scandales financiers. Donc en fait le score de Le Pen est le résultat d'une crise sociale politique qui s'approfondit sans une solution à gauche. Il reflète aussi un enracinement de plus en plus profond du Front national dans ce qu'on pourra appeler le fond de la société française. Le Pen a fait des score très élevé dans des régions où l'immigration est très localisée ; c'est notamment le cas dans l'Est de la France, en Lorraine et surtout en Alsace. Le plus inquiétant c'est que parmi les neufs candidats celui qui arrive en tête au niveau sociologique parmi les ouvriers c'est Le Pen.
• Robert Hue secrétaire du PC a considéré le progrès de 1,9 points réalisé par son parti par rapport à
1988 comme «un événement majeur»
Que peux-tu nous en dire ?
C'est très exagéré, car un des éléments majeur du résultat c'est plutôt le score de Le Pen, voir la percée de la gauche à la gauche du PS. L'arrêt du déclin du PC et sa très légère remontée est très significative pour le PC qui s'était habitué à chuter d'élection en élection. D'où leur ébahissement, mais je crois qu'il ne faut pas exagérer non plus cette remontée. Il s'agit d'un retour d'une partie de l'électorat traditionnel du PC, qui a été écœurée par la politique du PS et qui a voulu voter plus à gauche. C'est valable aussi pour quelques nouveaux électeurs qui ont pu être séduits par l'apparence de renouveau du langage et la volonté de changement affirmée par le candidat qui, il faut le dire, a fait au niveau verbal une campagne assez correcte. Cette remontée posera des problèmes au PC, car une partie de son appareil va en profiter pour mettre un terme aux réformettes compte tenu de ce «succès», d'autres au contraire vont analyser cela comme une possibilité d'aller plus loin dans le changement. L'un des succès du PC c'est que toutes une série de personnalités qui s'étaient éloignées ou qui étaient loin du PC (dont certains sont proches de l'extrême gauche aujourd'hui) ont décidé, en l'absence d'une candidature unitaire, de soutenir la campagne de Robert Hue, mais pas de façon inconditionnelle. C'est le cas d'écrivains comme Gilles Pérault ou Didier Deaeninckx, de dessinateurs comme Siné,
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d'universitaires comme Vovelle, d'architectes comme Chémétov, etc. Ainsi, pour la première fois depuis longtemps, le PC a réussi à rassembler une série d'intellectuels qui l'avaient lâché.
• Arlette Laguiller a dépassé la - barre des 5 % et a annoncé son intention de créer un «grand parti».
Quelle sera la réponse de la LCR ?
Je pense que la proposition d'Arlette s'inscrit dans un tournant, en tout cas, au niveau du discours durant la campagne. Au début de sa campagne elle avançait comme d'habitude une dénonciation juste mais très abstraite du capitalisme et des bourgeois et au moment où elle s'est aperçue qu'elle avait un vrai écho populaire (notamment parmi les électeurs PC mais pas seulement) elle a, pour la première fois dans l'histoire de Lutte ouvrière, tenté de mettre en avant une démarche transitoire en proposant un Plan d'urgence avec des revendications parfois correctes parfois ultra-gauches ou parfois un peu équivoques en ce qui concerne l'Etat. Néanmoins sa démarche était plus concrète et plus intéressante, ce qui est une première nouveauté chez Lutte ouvrière. La deuxième, c'est l'idée non pas d'un grand parti révolutionnaire mais d'un grand parti au service de la cause des exploités ouvert y compris à ceux qui avaient jugé bon de faire un vote utile et de voter pour Jospin dès le premier tour. Alors que signifie cette proposition qui apparaît comme un tournant ? Je crois qu'il faut d'abord se féliciter du score d'Arlette Laguiller qui contribue aussi à donner raison à notre démarche, à savoir qu'il y a tout un électorat aujourd'hui à la gauche du PS qui se manifeste, et ensuite on va voir de près ce que signifie cette proposition. Ou c'est une proposition sans lendemain et ce qui nous inquiète c'est que dans le dernier numéro de Lutte ouvrière elle n'a pas été reprise ; où c'est une proposition à la lambertiste, ignorant les forces politiques existantes et surtout les forces politiques non-révolutionnaires de la gauche alternative ou écologiste, et dans ce cas le projet se limiterait simplement au renforcement de Lutte ouvrière autour de son noyau central, ce qui serait une opération sectaire et voué à l'échec. Où alors il s'agit d'un parti des travailleurs et dans ce cas là le débat sera beaucoup plus intéressant. Toujours est-il que la LCR prend cette proposition en positif, comme d'ailleurs celle de Voynet de s'orienter de plus en plus vers la convergence de la gauche alternative et des Verts progressistes, de même (bien que ça reste au niveau verbal) que celle de Robert Hue de lancer un Pacte unitaire pour le progrès.
• Le score de Voynet (les 3,35 %) ne révèle t-il pas l'échec de la voie de la recomposition gauche alternative/Verts?
Justement je crois que ce n'était pas une vraie recomposition. Elle était minée dès le départ par le fait que Voynet a été présentée uniquement par les Verts. Une inflexion a eu lieu par la suite, puisqu'elle a accepté le soutien d'une série de forces de la Gauche alternative. Mais pour l'opinion publique elle est restée une candidature verte et du coup la presse annonce cela comme un échec parce qu'elle a fait un peu moins qu'Antoine Waechter en 1988. Cependant, entre temps, une partie de l'électorat vert traditionnel (aussi faible soit-il en France) l'a boudé, alors qu'elle a rassemblé une partie des gens qui se réclament de la gauche alternative. Ceci étant, elle n'est pas apparue comme une candidature de rassemblement même si elle aussi en cours de route a corrigé de façon positive sa campagne en mettant en avant les éléments d'une politique de rupture avec le modèle libéral dominant (35 heures, égalité des droits, solidarité internationale, etc.). Mais c'était trop tard et, comme elle le dit elle même, elle était «trop verte pour les Rouges et trop rouge pour les Verts». L'ambiguité du lancement de cette campagne, que nous avions dénoncé et regretté dès le départ, fait qu'elle a eu du mal à trouver sa place entre des candidatures comme celle de Hue ou de Laguiller.
• Quels sont tes pronostics pour le second tour?
Je crois que les pronostics sont toujours dangereux. Il faut regarder la réalité en face : ce qu'on appelle la gauche est minoritaire en France (40 % par rapport à une droite qui représente 60 %). Néanmoins, des dynamiques peuvent se créer, car aujourd'hui les frontières ne sont plus très nettes et une partie des abstentionnistes ou de gens qui ont voté blanc rien que pour ne plus revoir Pasqua, Balladur et Chirac au pouvoir pendant 7 ans peuvent se mobiliser. Mathématiquement et politiquement Chirac devrait gagner ces élections. Cependant, il n'est pas à l'abri des manœuvres d'une partie de la droite, dont la crise est telle, qu'elle peut encore préfèrer un Jospin président de la République que Chirac. Les plus européens de la bourgeoisie française sont très craintifs par rapport à une victoire de Chirac et on voit aujourd'hui des idéologues de la droite très connus appeler à voter Jospin, tel Alain Minc, l'un des «penseurs» de Balladur. Sans oublier les déclarations fracassantes de Le Pen, expliquant que Jospin est un personnage sympathique, ce qui fait partie de la stratégie du Front national cherchant à tout prix à être reconnu par le monde politique bourgeois. On peut donc voir une partie de la droite — pour des raisons qui lui sont propres -- qui soit refuse de voter pour Chirac soit même vote pour Jospin. Aucun pronostic n'est possible, Jospin a une chance d'être élu, elle est très faible mais elle existe.
• Et la LCR?
Sur le terrain électoral, au second tour nous appelons à barrer la route de l'Elysée à Jacques Chirac, sans aucune illusion sur ce que ferait Jospin surtout après 14 ans de gestion socialiste des affaires de la bourgeoisie. La montée des luttes sociales au cours de la période pré-électorale indique que les travailleurs sont de plus en plus nombreux à rejeter la passivité et l'illusion que leur sort dépend des élections. Plus de cinq millions d'électeurs ont voté pour des candidats de gauche tirant un bilan critique de la gestion PS de l'austérité bourgeoise Nous entrons donc dans une période de remobilisation où un troisième tour social n'est pas exclu. Encore faudra-t-il lui proposer un débouché politique, pour éviter l'échec.
C'est pour cela que la LCR souhaitait une candidature unitaire à la gauche du PS, à même de créer une dynamique et posant des jalons pour un travail commun des forces anticapitalistes. Nous ne sommes pas parvenus à la réaliser, mais le résultat électoral et la remobilisation sociale confirment le bien fondé et l'urgence d'une telle démarche. Les conditions d'un tel regroupement commencent à exister. Manquer un tel rendez-vous serait à coup sur pousser cette nouvelle génération dans l'écœurement et le désarroi, ou dans les bras du PS ou du PC. C'est maintenant qu'il faut répondre, en créant des lieux unitaires d'action et de réflexion. C'est ce que nous proposons à l'ensemble des forces anticapitalistes.*
Propos receuillis le 25 mars par Sonia LEITH -35