Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

AFRIQUE DU SUD

Les premières contradictions du pouvoir

· Inprecor n° 392, juin 1995 · p. 23-25 · 2 172 mots

Afrique australe Syndicalisme Stalinisme

Dans le discours des dirigeants de l'ANC, deux discours, également officiels, sur le Programme de reconstruction et de développement (RDP), s'entrecroisent (1). Le premier consiste à faire dépendre la satisfaction des revendications populaires des performances économiques du pays, évaluées selon des critères tout à fait orthodoxes. Le second consiste à charger les masses d'une responsabilité centrale dans la «reconstruction» du pays. Peter BLUMER

Or, finalement, pour que ce double schéma puisse prétendre à une certaine cohésion il faut pouvoir affirmer que le nouvel Etat sud-africain est dans son essence l'Etat des masses populaires. On s'en doute, l'énorme élan d'enthousiasme qu'ont représenté les élections d'avril 1994 constitue, sans difficulté pour le moment, le moteur de cette propagande. Il est d'ailleurs bien difficile d'expliquer hors d'Afrique du Sud ce qu'a pu représenter pour ce peuple l'accès à la citoyenneté et à l'égalité juridique. Mais dans une société aussi violemment oppressive il n'est pas certain que l'effet avril 1994 puisse durer très longtemps. On a pu le constater à l'occasion de quelques grèves importantes et vérifier que certains secteurs populaires n'étaient plus forcément enclin à faire passer leurs revendications après leurs «responsabilités» de solidarité envers leurs leaders. Il va donc y avoir un hiatus de plus en plus important entre la manière dont le pouvoir cherche à faire accepter sa politique et la manière dont les populations noires ressentent celle-ci.

Les directions ne peuvent pas taire les antagonismes sociaux qui sont pourtant inchangés, il ne leur est pas possible de juguler les pressions sociales qui s'exer-

• AFRIQUE DU SUD I du pouvoir

STOP XILLI

INNOCEN cent au sein même des équipes dirigeantes, politiques et syndicales. Il ne s'agit plus du débat, déjà vieux de trois ans, sur le cumul des mandats entre les différentes structures et organisations, etc. Il s'agit, bel et bien maintenant, d'affairisme à un niveau très impressionnant. L'un des derniers exemples en date est celui de ce dirigeant syndical — John Copelyn, ancien critique de gauche de l'ANC jusque dans les années 80, ancien dénonciateur du cumul des mandats (version anglaise : double hat) — et qui, au travers du business légal de son syndicat (celui du textile) aura touché en 1994 près d'un million de rands de royalties alors qu'un cadre syndical «classique» gagne moins de 50 000 rands !

On peut alors s'étonner de certaines «stratégies» : «Il est clair que le rapport du COSATU avec le nouveau gouvernement est à la fois complexe et nuancé. Le COSATU a un type de relation différent selon le ministre, et peut prévoir d'établir différentes interactions avec les différents ministères, départements et affaires. Le COSATU est résolu à se donner les moyens afin d'influencer et faire pression sur l'ANC, à soutenir l'ANC en tant que composante du gouvernement d'unité

SAL PEOPLEL nationale et à résister aux décisions gouvernementales qui vont à l'encontre de ses intérêts. Pour la majorité des syndicats affiliés, l'alliance tripartite (ANC-SACP-COSATU) est le meilleur moteur de ce processus complexe de progression et d'engagement dans la lutte indépendamment de la politique du gouvernement» (Karl Von Holdt, South African Labour Bulletin, novembre 1994).

L'impossible scénario

L'histoire ne suivra pas ce scénario. Elle ne le suivra pas plus en Afrique du Sud qu'elle ne l'a suivi ailleurs à chaque fois qu'on a voulu subordonner un projet social progressiste à une combinaison politique dominée par une dynamique sociale inverse. Il y a d'ailleurs un parfait contresens sur ce que l'on entend par «réalisme».

Le problème ne se résume pas en une évaluation des rapports de forces et des marges de manœuvre pour déterminer le rythme du possible. Il est dans la dynamique sociale impulsée et dans la direction

1) Il s'agit d'un document adopté par les organisations membres de l'Alliance du Congrès comme guide pour son action gouverementale. Voir Inprecor n°384 octobre 1994.

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que prend la pratique politique réelle. Là est le vrai problème, et non dans la lenteur et les difficultés qui s'imposent de facto. La critique ne va donc pas au seul rythme des mesures envisagées par le nouveau gouvernement sud-africain mais bel et bien à la dynamique sociale qui s'inscrit progressivement dans sa pratique.

C'est ce qu'ignore Jeremy Cronin, le secrétaire général adjoint du SACP (voir page 18). Lorsqu'il évoque, par exemple, les propositions de deux de ses dirigeants et ministres, Alec Erwin et Ronnie Kasrils, le premier défendant des privatisations comme instruments macro-économique et le second soutenant de nouvelles dépenses militaires pour maintenir les capacités de défense du pays. Ces orientations n'ont plus rien à voir avec des problèmes de rythme, de tactique et même de compromis passager. Il s'agit d'orientations dont le contenu social est évidemment contradictoire avec tout le projet antérieur des luttes contre l'apartheid.

Rupture avec le stalinisme?

C'est pourquoi, paradoxalement, je ne partage pas le point de vue de Jeremy Cronin sur la rupture de son parti avec sa matrice politique antérieure. Le stalinisme ne fut pas seulement un suivisme vis-à-vis de la «patrie du socialisme». Il a été aussi un ensemble de doctrines qui s'imposaient dans chaque parti communiste pour justifier les aléas de la politique soviétique. C'est une longue histoire au cours de laquelle se sont empilées, sans jamais s'exclurent, diverses «théories» sur l'Etat, les classes sociales, les rapports sociaux, l'histoire, etc.

Jusqu'à quel point le SACP a-t-il effectivement rompu avec cette matrice? Jeremy Cronin ne répond jamais à cette question. Dans un article récent de l'organe de son Parti, il critique un certain nombre de thèses néolibérales entendues dans les débats «à la mode» en Afrique du Sud. Dans la même revue le secrétaire général du COSATU, Sam Shilowa, explique : «La mise en œuvre par les masses du RDP est un mythe total à ce stade. L'implication des masses dans le processus est spontanée, et si elle se réalise cela se produirait par accident plutôt décision»(The African Communist, premier trismestre 1995). Mais pourquoi ces dirigeants communistes sont-ils si discrets sur les campagnes de masse, les actions de propagandes, les activités d'auto-organisation qui pourraient être entreprises pour redonner indépendance et pouvoir au mouvement de masse ? Comment se fait-il que l'on puisse, tout à la fois, se présenter comme la principale force politique ouvrière (si ce n'est la seule !) et afficher autant de modestie et de discrétion quand il s'agit de définir une pratique concrète contre les solutions néolibérales ? Les militants du Parti affirment qu'ils doivent tenir compte des positions qui sont les leurs dans le gouvernement et qu'il faut attendre pour juger. Mais cette présence dans le gouvernement est plus une conséquence qu'une explication ! Le SACP n'a, en effet, jamais voulu éclaircir ses positions sur la nature de l'Etat «démocratique» dont il faisait pourtant la clef de voûte de sa stratégie. Cet Etat était un peu à la manière de la chauve-souris tantôt oiseau tantôt souris, selon le goût de l'interlocuteur ou l'effet recherché. Mais quel est la nature de l'Etat sud-africain d'aujourd'hui ? Les militants du SACP avec lesquels on peut discuter de cette question n'ont jamais de réponse claire ; ils n'ont surtout jamais de réponses qui soient fidèles à ce qu'annonçait la théorie du Parti dans les années de lutte. Et finalement, à quelle «étape» de la révolution démocratique sommes-nous ? Car ce qui était annoncé comme une lutte en deux «étapes» (démocratique puis socialiste) est désormais présenté comme «plus complexe» et plus lent... A tel point que la première étape semble parfois s'identifier à une gestion performante du capitalisme sud-africain.

C'est pourquoi le SACP n'a pas rompu avec la matrice politique du stalinisme. Certes, sa rupture avec les mythes sur l'Union soviétique a été un premier tournant. Mais elle posait immédiatement d'autres questions, sur le rapport entre les masses et l'Etat, sur la fonction d'un parti communiste dans un mouvement de masse (le Parti comme moyen ou comme but en soi), sur les mécanismes bureaucratiques et les intérêts sociaux qu'ils expriment, etc. Cette rupture, le SACP ne l'a malheureusement pas réalisée. Les écrits de ses dirigeants le confirment.

La nature de l'Etat

La plus grande confusion règne sur le caractère éminemment bourgeois de l'appareil d'Etat sud-africain actuel, quelle que soit, au demeurant, la nature que l'on attribue à la direction de l'ANC. Et le rapport entre les masses et cet Etat n'est nullement clarifié : il est tantôt dépeint comme l'Etat démocratique forgé par la victoire du mouvement des masses et tantôt comme le lieu d'un conflit social transitoire. On retrouve alors, presque mot pour mot, ce qui fut la ligne de certains partis communistes européens (italiens et français) au lendemain de la Seconde Guerre mondiale quand il s'agissait, paraît-il, de reconstruire les économies et les Etats. C'est avec une étrange similitude que le syndicat des mineurs, NUM, a proposé au dernier congrès du COSATU que soit menée une campagne pour «une contribution volontaire des ouvriers, avec une contributions des employeurs qui lui correspond» pour financer le RDP.

Les dirigeants du SACP savent que tout cela conduit à la catastrophe. Inévitablement le problème de la fonction du Parti va se poser. Inévitablement le rôle espéré (et parfois réalisé) de poisson pilote de l'ANC va perdre toute crédibilité. Certains poseront alors la question de sa dissolution ou de sa transformation radicale. Mais ce débat ne sera pas simplement idéologique, il reposera pour beaucoup sur

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des intérêts sociaux : positions acquises dans l'appareil d'Etat et dans les affaires. En quelque sorte une mutation sociale sur fond de continuité théorique. Les vieilles théories, jamais remises en question, sur l'Etat, sur sa transformation, sur les alliances de classes auront ainsi mené à une intégration politique et sociale à laquelle, pourtant, la base du Parti est totalement opposée.

Ainsi, aujourd'hui, comment peut-on expliquer que la phase dite de «reconstruction du pays» ou même de «construction de la Nation» s'accompagne paradoxalement d'une «déconstruction» de l'ANC et d'une crise d'identité sans précédent de toutes les organisations qui défendent cette ligne ? Il n'y a dans cela aucune malice de l'histoire ni simple difficulté passagère. Le

Pour un mouvement ouvrier de l'après avril 1994

Pourquoi faut-il soulever ces problèmes et en débattre avec les membres du SACP, du COSATU et même de l'ANC ? Parce qu'au détour de cette catastrophe d'ordre «privé» (celui du SACP), va se développer une catastrophe autrement plus large pour le mouvement de masse. En Afrique du Sud, comme dans beaucoup d'autres pays au cours de la dernière période, de la crise du Parti ne naîtra pas spontanément une nouvelle organisation prenant mécaniquement sa place. Le SACP et plus largement la gauche militante de l'ANC ne constituent pas seulement un courant politique. C'est aussi un point de référence pour des milliers de gens qui y trouvent des références politiques, une structure de pensée et un lien social. La crise d'identité actuelle va alors livrer ces gens à la démoralisation.

Le débat sur le Parti des travailleurs est intéressant d'abord à ce niveau-là. Sera-t-il possible d'engager une politique unitaire qui engendre un nouveau pôle de résistance sociale et de projet révolutionnaire ? Comment mettre en chantier un nouveau mouvement ouvrier qui ne soit pas seulement «post-apartheid» mais qui soit aussi post-avril 1994 ? Un mouvement ouvrier qui ne sombre pas dans la prétendue co-responsabilité au sein des entreprises (en voulant reproduire dans un pays d'oppression raciale un schéma rendu possible en Allemagne par les énormes performances du capitalisme). Un mouvement politique qui se construise en opposition à la dégénérescence bureaucratique et affairiste actuelle.

Entreprendre ce long et difficile parcours ne peut évidemment pas se faire en commençant par contourner les débats et contradictions que connaissent le SACP, le COSATU et le mouvement social qui s'identifie à l'ANC. Contourner ce problème, en feignant d'y voir une simple péripétie de la collaboration de classe, serait une erreur. Mais si l'on ne veut pas non plus se cantonner à des discussions stériles il faut trouver très vite des axes de campagnes, des activités, des projets qui puissent intéresser certains militants et militantes et leur redonner courage, au-delà de la crise de leurs organisations. Le chômage, le racisme, la misère, la terre, la santé, le logement, demeurent des préoccupations centrales où les intérêts de classe sont facilement identifiables.

C'est à ce prix qu'il sera possible de redéfinir un projet politique radical. Il ne peut y avoir de débat sur un nouveau parti des travailleurs qui ne soit pas aussi un débat sur le mouvement syndical, sur le mouvement des femmes et sur l'ensemble des mouvements sociaux.

On ne peut, en effet, poser la question du Parti des travailleurs sous la même forme réductrice et sectaire avec laquelle les militants du Parti communiste ont posé le problème de leur «Parti». La continuité du combat politique en Afrique du Sud passe donc par différentes luttes, différentes organisations, différents mouvements sociaux. Le processus sera inévitablement pluraliste au départ et c'est en terme de convergence que se posera la seconde étape. Cela n'exclut pas, bien au contraire, que des noyaux de militants, conscients de tout cela, se mettent, dès à présent, au service d'un tel projet et y travaillent avec cohérence. *

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