Avec le décès d'Ernest Mandel, le 20 juillet 1995 à Bruxelles, disparaît le principal dirigeant de la Quatrième Internationale
(Q1), dans l'après-guerre, et un théoricien marxiste d'une grande créativité. Educateur hors pair, orateur de masse et propagandiste infatigable, théoricien d'envergure, Ernest
ERNEST MANDEL est né, de parents juifs allemands, en avril 1923, année qui clôt par une irrévocable défaite la période révolutionnaire allemande, inaugurée à la fin de la Première Guerre mondiale. A ce moment, ses parents vivaient déjà à
Anvers (Belgique). Mais pour sa naissance, sa mère avait préféré Francfort qui lui était plus familière. Crise économique, montée du fascisme, menace de guerre, misère des quartiers populaires ont poussé le jeune Ernest à choisir très tôt son camp
— celui de la classe ouvrière et des opprimé(e)s. Il y fut aidé par la tradition familiale, communiste, révolutionnaire, antifasciste et anti-stalinienne. Son père,
Henri, opposant à la guerre de 1914, avait quitté l'Allemagne pour la Hollande. A la chute du Kaiser, en novembre 1918, il regagna l'Allemagne. Il travailla à Berlin, comme journaliste à l'agence de presse soviétique que les bolcheviks venaient de créer. Membre du Parti communiste allemand, il se lia d'amitié à Karl Radek, émissaire de Lénine et de Trotsky au service de la révolution allemande. Affligé par l'assassinat de Rosa Luxembourg et de Karl Liebknecht, en janvier 1919, il partit pour la Belgique. L'actualité, mar-
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Par François Vercammen
Bruxelles, juillet 1995 quée par le nazisme et le stalinisme, captivait le jeune Ernest. Son père éclairait pour lui les événements du jour, tout en l'initiant à la forte tradition marxiste du mouvement ouvrier allemand ANVERS, dans les années 30, était une ville turbulente, agitée par les luttes sociales et par le combat politique entre sociaux-démocrates, staliniens et trotskystes, au sein d'un mouvement ouvrier actif et vivant. Ernest y fréquentait les travailleurs d'avant-garde, dirigeants de masse et souvent autodidactes, membres du Parti socialiste révolutionnaire (PSR), la section belge de la QI (l'ancêtre du POS-SAP). C'est là que résidait aussi le noyau central de la section allemande de la OI en exil, un microcosme fiévreux et internationaliste : discussions acharnées, confection du journal destiné aux travailleurs allemands, organisation des liens avec les camarades luttant dans la clandestinité sous Hitler, contacts épistolaires avec Trotsky... C'est là que naquit le lien, désormais indissoluble, d'Ernest avec le prolétariat allemand, sa foi en la perspective de la révolution socialiste en Allemagne, son « dialogue » jamais interrom-
Mandel s'est toujours défini comme un militant révolutionnaire du mouvement ouvrier. Son aspiration profonde fut celle de construire et de diriger — dans la lignée de Lénine et de Trotsky
— une organisation, la Q1, à la hauteur des tâches politiques et organisationnelles de la révolution socialiste mondiale.
pu avec Marx et Rosa. Son « fol espoir » d'un renouveau socialiste en RDA, lorsque la bureaucratie stalinienne bascule en 1989-1990, sa conviction, en 1944-
1945, que l'heure de la classe ouvrière allemande avait de nouveau sonné, comme en 1918-23, se situent dans cette continuité. Mais aussi sa témérité. dans les moments les plus sombres, pendant la guerre, lorsqu'il distribuait des tracts aux soldats allemands en Belgique occupée
Ou encore lorsque, à la suite d'une première arrestation, il réussit à convaincre politiquement ses gardiens allemands, qui s'avérèrent être d'ex-membres des PS et
PC interdits ; ou encore en avril 1945, quand sa conviction internationaliste et révolutionnaire lui permit de surmonter mille obstacles, afin de rejoindre le plus vite possible ses camarades du Parti en
Belgique.
LA RACINE PROFONDE de son optimisme proverbial et de sa chaleur humaine se trouve là, dans les épreuves existentielles de l'adolescent déjà militant. Pas dans une croyance naïve en la bonté de l'âme humaine, ni dans la lecture des philosophes des Lumières, ou dans une inter-
prétation fataliste du marxisme. L'expérience lui avait enseigné, précocement, que les humains, faibles et forts, courageux et lâches, abattus et révoltés, sont aussi prêts à se battre sous les dures conditions sociales du capitalisme, et peuvent acquérir ainsi une conscience politique. Et que les plus motivés et les mieux organisés peuvent « faire des miracles », s'ils réussissent à se lier à la classe ouvrière et à la jeunesse, et à bâtir un parti révolutionnaire à la hauteur de la tâche. RÉSISTANCE ET CAMPS NAZIS
En 1939, Ernest devient militant du PSR. Celui-ci avait réussi à sortir de sa marginalité, à la faveur des grèves générales, sectorielles et interprofessionnelles, des années 1932-36, et s'était implanté parmi les mineurs, les métallos et les dockers. Mais il avait subi le contrecoup de la défaite ouvrière de 1938 et sera fortement frappé par la répression en mai 1940 et juin 1941. Contrairement à un mensonge longtemps entretenu par les staliniens de tout poil, le mouvement trotskyste belge participa activement, et dès le départ, à la lutte contre l'occupation du pays par l'armée hitlérienne. Il paya, pour cela, le prix fort : beaucoup de ses dirigeants et cadres périront dans les camps nazis en Allemagne. Ernest lui-même fut trois fois arrêté : une première fois, lors d'une distribution de tracts aux soldats allemands (il fut enfermé à St Gilles, près de Bruxelles, d'où il devait être déporté à Auschwitz, mais réussit à s'échapper) ; une seconde fois, en mars 1944, après une
Mandel (à gauche) et son frère Michel dans les années 40.
distribution de tracts aux usines Cockerill, à Liège (il fut condamné aux travaux forcés et transféré en Allemagne dans un camp de travail, dont il parvint à s'échapper de nouveau) ; puis une troisième fois, pour être encore interné dans un autre camp de travail, d'où il fut libéré, en avril 1945. Il dut la vie sauve au fait qu'il ne fut pas identifié comme « Juif », grâce à la confusion bureaucratique croissante qui frappait le système concentrationnaire du
Le PSR, décapité au début de la guerre, fut réorganisé par la figure emblématique que fut Abraham Léon. Ce jeune dirigeant, né en 1918, remit sur pied le parti : création d'un appareil clandestin, rétablissement des liens avec les cellules et les régions, publication de La Voie de Lénine, diffusion des premiers tracts. Il orienta la section belge vers la lutte contre l'occupation nazie, sur deux fronts : un travail politique en direction des soldats allemands (en collaboration avec les camarades allemands de l'IKD, dont Monat-Widelin, responsable de ce travail en Belgique, puis en France), et une résistance antifasciste de masse, résolument internationaliste, dont la classe ouvrière devait constituer l'épine dorsale. La perspective — celle de toute l'Internationale — était d'œuvrer à la transformation de la guerre en révolution socialiste sur le continent européen, comme en 1914-18 AVEC ABRAHAM LÉON
Dès juillet 1941, Ernest rejoignait le Comité central du PCR (ex-PSR). En
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MANDEL
novembre 1943, il participa, pour la première fois, à la réunion du Secrétariat provisoire européen nouvellement constitué, puis à la première Conférence européenne de la QI, en février 1944. A partir de ce moment, construire un parti révolutionnaire en Belgique et contribuer à la construction de l'Internationale furent les deux piliers de son activité militante. Jusqu'à la fin de sa vie, il maintiendra cette présence simultanée dans les directions belge et internationale, même si son activité internationale prit nettement le dessus à partir du milieu des années 60.
D'emblée, avec Abraham Léon, Ernest soumit à la direction de l'Internationale les résolutions adoptées par la section belge sur les problèmes de l'heure : Les tâches de la Ql en Europe (février 1942), une résolution sur « la question nationale » (portant sur les conséquences politiques de la domination allemande sur les Etats impérialistes européens) et un projet de résolution (fin 1943), manifestement élaboré par Léon et Mandel, comme contribution au débat sur « la liquidation impérialiste ». Avec la participation de Michel Pablo, dont le rôle allait s'affirmer tout au long des années 40 et 50, le secteur européen de la direction de l'Internationale était ainsi en voie de reconstitution. Il fut, une fois encore, brutalement frappé par les arrestations d'Abraham Léon et du dirigeant français Marcel Hic (qui nè rentreront plus des camps), ainsi que celle d'Ernest Mandel.
Trois courtes années ont suffi à Abraham Léon pour transmettre à ses compagnons de lutte, dont son ami Ernest en
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premier lieu, sa vision large de la société et du mouvement ouvrier, sa trempe militante et son optimisme révolutionnaire. « Derrière chaque raison pour désespérer, il faut découvrir une raison d'espoir » : c'est ainsi qu'Ernest lui rendra hommage, en reprenant ce « credo » dans sa préface à la première édition de La Conception matérialiste de la question juive, que Léon avait rédigé en 1942. LE MOUVEMENT OUVRIER BELGE
L'engagement personnel d'Ernest Mandel dans le mouvement ouvrier belge, du début de sa vie militante jusqu'en 1965, a constitué une expérience extrêmement féconde. Elle a apporté quelques-unes de ses principales hypothèses politiques, façonné un certain comportement militant sur le terrain, forgé sa remarquable capacité de généralisation théorique, rarement abstraite, combinée avec une pédagogie jamais pédante. DES 1943-1944, il avait développé pour la première fois, avec Abraham Léon et sous son influence, une analyse refusant l'explication simpliste selon laquelle la trahison des directions réformistes est la cause du retard dans l'émergence d'une situation révolutionnaire en Europe. Ce qu'il cherchait à expliquer, c'était plutôt pourquoi les staliniens et les sociaux-démocrates renforçaient leur emprise, politique et organisationnelle, sur une classe ouvrière qui passait à l'offensive, en Italie et en France. En l'abordant par
« la crise d'ensemble du mouvement ouvrier » et en désignant l'interaction entre le rôle des directions réformistes, la force de l'activité ouvrière et la faiblesse de la conscience de classe, il dégageait une interprétation dialectique qu'il ne cessera d'affiner tout au long de sa vie. En 1943, l'intervention du PCR dans les insolentes grèves de masse de 1941-1942 dans la métallurgie liégeoise et anversoise, et dans les mines de Charleroi, ainsi que la participation directe de Mandel et Léon aux réunions clandestines des « comités de lutte syndicaux », nouveau mouvement ouvrier en rupture avec le réformisme, anticapitaliste bien qu'idéologiquement confus, débouchera sur l'article signé E. R. (=E. M.) : « La crise mondiale du mouvement ouvrier et le rôle de la QI » (1). AU DÉBUT les années 50, la QI, isolée et marginalisée, fit le tournant vers «l'entrisme », c'est-à-dire la participation comme courant révolutionnaire autonome au sein des partis réformistes de masse. En Belgique, la leçon de la Résistance et de la grève générale de 1950 avait porté : c'est en se liant au courant syndical radicalisé d'André, Renard, et en répercutant son influence au sein du Parti socialiste belge (PSB, social-démocrate), que le terrain sera balisé pour une large tendance de gauche, tremplin vers un parti marxiste-révolutionnaire implanté dans la classe ouvrière.
Ernest milita dans le PSB, et devint journaliste au quotidien du parti Le Peuple (1954-1956). André Renard, militant d'origine anarcho-syndicaliste, dirigeant de la Résistance, devenu secrétaire général adjoint de la Fédération générale des travailleurs belges (FGTB), et « idole » d'une puissante gauche syndicale, le remarquera et l'engagera dans la Commission d'étude de la FGTB et comme journaliste à La Wallonie, le quotidien du syndicat des métallos. Objectif : dévoiler la puissance, les mécanismes économiques et les véritables objectifs des grands groupes capitalistes. Ernest prendra ainsi une part déterminante à la rédaction d'un des documents programmatiques historiques du mouvement ouvrier belge, Holdings et démocratie économique, suivi d'un programme de réformes de structure (malgré ses ambiguïtés, une ébauche de programme d'action en vue d'une grève générale).
En participant à la popularisation de ce programme, dans l'équipe de Renard. Ernest se familiarisa avec le mouvement syndical de haut en bas, avec sa force et ses faiblesses, sa routine quotidienne et ses combats, dont surtout la formidable grève générale de l'hiver 1960-1961. Il y côtoya des centaines de délégués et de militants syndicaux, la crème de l'avant-garde ouvrière de l'époque, et vit de près les conditions du travail exploité dans les entreprises. Parallèlement, il réussit à impulser la publication de deux hebdomadaires, La Gauche (dont il fut le rédacteur en chef) et son homonyme pour la Flandre, Links, qui ralliaient au sein du PSB, à partir des années 1956-57, un courant de gauche large, pluraliste, formé de syndicalistes et d'intellectuels. Programmatiquement hétérogène, ce courant réussit à se consolider à travers une série de batailles politiques et sociales, contre la droite réformiste
Ce fut une réussite remarquable : les marxistes-révolutionnaires firent la démonstration que, même peu nombreux, ils pouvaient prendre l'initiative politique sur une large échelle, et se situer au cœur de la vie politique du mouvement ouvrier. La leçon ne sera pas perdue : Ernest ne cessera d'expliquer aux camarades de la section belge et de l'Internationale la validité de cette démarche. La grève de 196061 et ses lendemains furent l'apogée de cette gauche anticapitaliste large qui, expulsée du PSB en 1964-1965, allait éclater, par étapes, en différents courants, et échouer dans sa tentative de former un nouveau Parti socialiste de gauche à caractère de masse. L'EUROPE ET LA RÉVOLUTION
Approfondissant sa réflexion, puisant aux grands débats du mouvement ouvrier du XX® siècle, travaillant en même temps à son Traité d'économie marxiste (publié en 1962), Ernest progressait dans l'élaboration d'un schéma stratégique pour la révolution socialiste dans les pays capitalistes développés d'Europe. L'interrogation, née pendant la guerre, revenait en force : comment expliquer, afin de la battre en brèche, cette domination réformiste persistante sur la classe ? Son analyse portera sur les deux bouts de la chaîne : quelles contradictions objectives du système capitaliste pourraient déboucher sur une situation révolutionnaire - en dehors d'une nouvelle guerre mondiale, qui serait nucléaire et dévastatrice ? D'autre part, sur le plan subjectif, comment la classe ouvrière parviendra-t-elle, dans un contexte de prospérité économique, à une conscience anticapitaliste révolutionnaire, et comment les marxistes-révolutionnaires pourraient-ils prendre la direction du combat de la classe et construire leur parti ?
Dans l'analyse de ce qu'il appellera
1) Publié dans Quatrième Interationale, janvier 1944.
d'abord « néocapitalisme », puis « capitalisme tardif », Mandel dévoilera les forces motrices du capitalisme contemporain et leur impact sur les rapport sociaux et la lutte de classes. Il essayera, d'autre part, d'approfondir ses conclusions programmatiques et stratégiques, en dialogue avec la gauche des PS et des PC (notamment en Italie) qui s'affirme à l'échelle européenne. « La Belgique entre néocapitalisme et socialisme » est simultanément publié dans La Gauche et dans Partisans (Paris, octobre-décembre 1963), suivi de « Une stratégie socialiste pour l'Europe occidentale » dans la Revue internationale du socialisme (mai-juin 1965), dirigée par Lelio Basso. La montée révolutionnaire de 1968-1974, en Europe du Sud, permettra de vérifier ces hypothèses. Mais en inaugurant une nouvelle période politique, elle obligera à prendre en compte les modifications substantielles intervenues dans la société et le mouvement social en Europe capitaliste.
Toutes ces questions stratégiques, longtemps l'apanage des cercles militants restreints, ce seront désormais des centaines de milliers de militants qui en débattront à l'échelle internationale. LES ANNÉES 1962-1964
A partir du milieu des années 60, Ernest Mandel déplaça, de plus en plus, ses activités publiques vers l'arène internationale. Ce qui était d'abord une tentative modeste d'aller à la rencontre de la nouvelle radicalisation jeune, qui pointait le nez, deviendra un formidable effort pour hisser la QI à la hauteur de sa vocation historique : participer à la constitution d'une nouvelle direction socialiste révolutionnaire du prolétariat mondial. C'est l'époque où Ernest rencontra sa première épouse, Gisela Scholtz, militante du SDS allemand et future membre de la direction belge et internationale, morte prématurément en 1982.
Rétrospectivement, on s'aperçoit que les années 1962-64 ont constitué un tournant capital, où se sont comprimées, en un moment unificateur, trois évolutions lentes et cumulatives, devenues déterminantes de la situation objective de l'Internationale et de la vie militante d'Ernest.
De la situation mondiale, d'abord. Des fissures apparaissaient, enfin, dans la chape de plomb, imposée par les vainqueurs de la Deuxième Guerre mondiale — l'impérialisme américain et la bureaucratie stalinienne - aux mouvements émancipateurs des peuples et de la classe ouvrière : victoire de la révolution cubaine (1959), défaite de l'impérialisme français en Algérie (1962), révoltes ouvrières à Berlin-Est (1953), en Pologne et Hongrie (1956), conflit sino-soviétique, écla tement de la bureaucratie stalinienne mondiale, fin du monolithisme au sein des PC, reprise balbutiante du mouvement gréviste dans les pays impérialistes. Un espace s'ouvrait, le débat politique s'imposait. UNE LUEUR D'ESPOIR perçait à travers ces fissures : des éléments épars d'une «nouvelle avant-garde large» s'affirmaient, en rupture politique et parfois organisationnelle avec les directions réformistes traditionnelles.
La direction de la QI était très sensible à ces développements. L'optimisme révolutionnaire — souvent décrié, voire ridiculisé, au sein d'une gauche désabusée - peut être (malgré certains écarts inévitables) un puissant vecteur pour l'analyse. Ce fut le cas, en l'occurrence. Le VII® Congrès mondial (1963) saisit pleinement « la dialectique actuelle de la révolution mondiale » (titre de la résolution centrale).
Cinq ans plus tard, ce sera « 1968 », de façon tout à fait inattendue, avec la remontée spectaculaire et simultanée de la révolution mondiale dans ses trois secteurs (néo-colonial, stalino-bureaucratique, impérialiste). Cette remarquable sensibilité politique ne relevait nullement d'une quelconque capacité prophétique. Elle fut le résultat d'une direction plus nombreuse et collective. Cette conception internationaliste, globalisante, était directement liée à l'activité de l'Internationale, ses sections et ses militants. Malgré sa marginalité politique héritée de la « traversée du désert » depuis 1938, la QI avait su s'accrocher à des luttes radicales et à des expériences révolutionnaires d'une grande richesse politique et d'une exemplarité symbolique, se situant, elles aussi, à l'écart du courant dominant.
Organiser, en 1950, une brigade de travail en Yougoslavie (que Staline cherchait à étouffer) et se saisir de l'autogestion comme levier d'un renouveau socialiste ; se faire « porteurs de valise » du FLN algérien afin qu'il puisse vaincre l'impérialisme français et, ensuite, tenter de mettre la révolution algérienne sur la voie d'une transcroissance socialiste ; reconnaître, dès 1960, la portée socialiste de la révolution cubaine et s'identifier, sans préjugé, à la direction de Fidel et du Che, puis soutenir, dans la foulée, les guérillas en Amérique latine : la QI était certes petite et minoritaire à l'époque, mais n'agissait pas comme une secte, préoccupée avant tout par l'auto-préservation et l'auto-proclamation.
Ernest Mandel était étroitement mêlé à ces processus. Lui-même produit de
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cette évolution de la QI, il a mûri au sein d'une direction dont la riche dialectique interne l'a familiarisé avec tous les grands problèmes de ce siècle. De plus, en 1963, cet acquis intellectuel était déjà socialement trempé dans un quart de siècle de militantisme, au sein d'un mouvement ouvrier de masse en Belgique LE DIRIGEANT DE L'INTERNATIONALE
La période qui va de 1965 aux années 80 a certainement constitué l'apogée de la puissance intellectuelle créatrice et de l'influence politique d'Ernest Mandel, à l'échelle mondiale, sur l'avant-garde révolutionnaire et sur l'intelligentsia de gauche. Cela est évidemment lié au tournant de la situation mondiale et à l'essor numérique et politique de la QI elle-même. Partout, les sections de la QI se sont saisies des occasions de lutte et se sont placées dans la nouvelle perspective de révolution socialiste mondiale. C'était aussi l'époque où les frontières se fermaient devant Mandel : interdit de visa par les gouvernements staliniens, il le fut également de la part des gouvernement des États-Unis, de France, d'Allemagne, de Suisse, d'Espagne (sous Franco), d'Australie...
La plus grande joie d'Ernest a certainement été d'avoir pu agir, avec une équipe renouvelée et renforcée par la jeune génération de révolutionnaires, en totale harmonie avec son organisation. Tailler, pour la QI, un espace politique allant largement au-delà de sa surface organisationnelle immédiate, pointer vers la vaste
MANDE!
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Ernest
perspective historique comme horizon des luttes immédiates, bâtir un solide soubassement politique pour ce militantisme décuplé, insuffler à notre mouvement une forte confiance en soi — cette contribution d'Ernest Mandel est gravée dans l'histoire de la QI. Il faudra du recul et beaucoup d'investigation pour en rendre compte pleinement, dans sa globalité et ses multiples aspects concrets.
Ernest Mandel intervient lors d'un meeting à Turin en 1971
A PARTIR DE 1968, la renommée d'Ernest dépassera largement les cercles militants. Il sera présent aux quatre coins de la planète, pour des meetings de masse, des réunions de formation, des séminaires de travail, des cours universitaires. Il doit y avoir des milliers de « cassettes-pirates », disséminées dans les bibliothèques militantes, avec ses cours et discours, où sa pensée se développe au contact direct avec un public engagé, critique et enthousiaste.
Mais il y eut, aussi, une immense « face cachée » de cette activité débordante, peu ou pas connue du grand public. Ernest fut un organisateur de la QI, comme de la section belge, concerné par tous les aspects du travail militant, y compris les plus fastidieux (traduction, mise en page, campagnes financières, mise en place de réseaux sympathisants, infrastructure matérielle...). Entré au Secrétariat international en 1946, il se dépensa, dans un monde en ruines, pour reconstruire des sections en Europe, à côté de la sienne propre, notamment dans les pays clés, tels que l'Italie et l'Allemagne. Il partit en Asie, pour y reprendre contact avec les organisations de la QI en Inde, Indonésie et Sri Lanka (où le LSSP était en train de s'imposer comme parti majoritaire de la classe ouvrière). Il accordait une grande importance aux relations avec le SWP des Etats-Unis, un des piliers historiques du mouvement trotskyste. Au sein de la QI et du mouvement ouvrier en général, Ernest luttait toujours pour l'unité, contre tout sectarisme. Ce qui cadrait bien avec sa préoccupation de l'unité de l'Internationale.
Il était de la brigade de travail en Yougoslavie, en 1950, et participa, par la suite, aux conférences de Korcula, où se côtoyaient des intellectuels socialistes des deux Europes. Il a pris part au travail de solidarité avec le FLN algérien (la Belgique était une importante base arrière pour le travail clandestin). L'invitation que lui adressa le Che pour participer à ses côtés, en 1962-63, au débat qui divisait la direction cubaine, sur l'orientation politico-économique de la construction du socialisme, le combla de bonheur.
APRES 1968, son « carnet » de conversations, consultations, discussions, personnelles avec des dirigeants révolutionnaires et anticapitalistes, ainsi que des intellectuels de gauche du monde entier (dont beaucoup venaient frapper à sa porte), ne cessera de s'amplifier. Il ne ratera aucune occasion pour rencontrer un(e) « émigré(e) » des pays de l'Est ou de l'URSS — planète interdite — pour recueillir des échos directs de ce qui se passait dans les profondeurs de ces sociétés.
Ses notes prises à l'occasion des conversations et des réunions internes, ses contributions aux débats au sein de la QI (publiés dans ses bulletins intérieurs), son immense correspondance politique, mais aussi ses articles dans les publications de l'Internationale, constituent une mine d'or.
Il ne cessait de cultiver des intérêts fort divers. Il se passionnait pour Spinoza, rêvait d'écrire un livre sur « la révolution permanente en Flandres/Hollande du XVI siècle », se préoccupait de la question éthique, se ressourçait dans Ernst Bloch qu'il tenait pour « le plus grand philosophe marxiste du XX siècle », et « s'encanaillait » par la lecture d'une masse de romans policiers, comme il le « confessa » dans le livre qu'il consacra à ce sujet.
Dans toute cette activité militante, trois problèmes fondamentaux de ce siècle ont constitué le centre de gravité d'une analyse qui n'a jamais lâché prise : la dynamique des contradictions de la société capitaliste, dans sa totalité : l'activité de la classe ouvrière et le rôle du mouvement ouvrier sous le capitalisme avancé ; et le stalinisme. Conscient de l'exceptionnelle avancée que constitua l'analyse faite par Trotsky de ce dernier phénomène, parmi les plus déroutants du siècle, Ernest a puissamment contribué à sa mise à jour, à l'encontre de tous les dogmatismes des épigones du trotskysme
sur ce plan. Très tôt, il fut le rapporteur sur cette question aux congrès de la QI : c'est lui qui présenta, lors du Ve Congrès mondial, le précieux document, à la fois de bilan et de refondation « Montée, déclin et chute du stalinisme » (2): Il suivait pas à pas les tentatives de réforme bureaucratiques, en dévoilait le soubassement économique et social, et scrutait l'horizon de la révolution politique, d'abord en URSS, puis en RDA. Plus que jamais à la fin de sa vie, il considérait la clarté politique à propos de la « démocratie socialiste » comme une exigence absolument fondamentale pour (re)gagner les peuples, la classe ouvrière et la jeunesse à la perspective socialiste, après l'expérience désastreuse du « socialisme réellement existant » (3). LE DERNIER COMBAT
La tournure des événements en RDA, dans le reste de l'Europe de l'Est, et en URSS, après l'écroulement des régimes staliniens, fut une immense déception, pour Ernest comme pour toute la gauche antistalinienne et réellement socialiste. Il n'admettait qu'avec une forte réticence intérieure, que le processus de restauration capitaliste avait franchi, dans ces pays, un seuil décisif. Indépendamment de tout pronostic, Ernest mobilisait cependant toute son énergie pour la dernière grande bataille militante de sa vie : sauver de la débâcle, le maximum d'acquis. Il mobilisait des moyens matériels et militants pour consolider des noyaux marxistes-révolutionnaires en ex-URSS et en ex-RDA, et se battait pour défendre « la légitimité de la révolution d'Octobre » (Cahier de l'IIRE), ainsi que le rôle et les idées de Trotsky face au monde ex-stalinien qui s'ouvrait à lui (participation en ex-URSS à des débats publics et médiatiques, et à une réunion avec les instances du PC ; un nouveau livre sur Trotsky, publié en ex-RDA, par la maison d'édition de l'ex-PC, ce dont il était très fier).
Son optimisme proverbial ne le rendait pas aveugle, pour autant, devant la tournure réactionnaire que prenait la situation mondiale. Il savait par expérience que la survie de l'Internationale, son esprit révolutionnaire et son intégrité organisationnelle dépendaient plus qu'auparavant de la conviction politique de ses cadres et militants. Ainsi, naquît Socialisme ou barbarie, manifeste programmatique de la QI à l'aube du XXI° siècle. Au départ, il s'agissait, dans son esprit, de consolider les acquis politiques de l'Internationale, face au doute qui s'emparait de toute la gauche au niveau mondial. Mais très vite, Ernest comprit que les bouleversements en cours n'affectaient pas seulement les rapports de force, mais aussi, et en profondeur, les structures sociales des sociétés, des Etats, des classes, des forces politiques, l'ambiance culturelle, ainsi que les consciences. Préparer la QI pour le siècle prochain impliquait, dès lors, une extension substantielle du programme marxiste-révolutionnaire, à l'encontre de tout sectarisme ou dogmatisme, ainsi qu'un profil politique résolument tourné vers l'avenir et les généra-
Ainsi, et malgré une première crise cardiaque en décembre 1993, Ernest Mandel continua à jouer son rôle au sein de l'Internationale. Il guettait, malgré tout, les possibilités d'un retournement de situation, notamment par une victoire de la gauche au Brésil. Mais parallèlement, il enregistrait la déchéance morale et politique des directions réformistes traditionnelles et le déclin du mouvement ouvrier « classique », et ne cessait de s'indigner de la barbarie du capitalisme, en s'interrogeant sur la survie du genre humain...
S'il continuait à travailler avec acharnement, malgré le déclin de sa santé, c'était « pour l'Internationale, le sens de ma vie », comme il l'a écrit dans son testament. Il trouvait réconfort auprès d'Anne, son épouse, avec qui il a partagé les dernières treize années de sa vie. ERNEST MANDEL nous a quittés. Nous pleurons sa disparition, mais c'est vers le combat révolutionnaire que nous nous tournons. Sa vie a constitué un puissant appel à l'engagement au côté des exploités et des opprimés, et à la construction du parti et de l'Internationale socialistes révolutionnaires. Il nous lègue un fabuleux héritage politique, que nous engagerons — avec l'esprit critique qui s'impose — dans les luttes politiques et idéologiques à venir, celles qui accompagneront nécessairement la redéfinition d'une alternative programmatique et stratégique pour le socialisme.
Ernest
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MANDEL
2) Quatrième Internationale, décembre 1957
3) Voir la résolution « Démocratie socialiste et dictature du prolétariat », adoptée par la Ql en 1985, dont il fut l'inspirateur et le principal rédacteur.