En juillet 1976, la formation du gouvernement Andreotti avait marqué un tournant important : pour la première fois depuis 1947, le PCI avait cessé d'être un parti d'opposition. Il avait accentué son intégration dans le cadre institutionnel et par son abstention, il appuyait désormais le gouvernement. Quelques semaines après son installation, Andreotti déclencha contre la classe ouvrière l'offensive que la bourgeoisie considérait comme la précondition d'un redressement économique, ne fût-ce que relatif. En fait, la classe ouvrière a payé très concrètement le prix de l'orientation pro-gouvernementale de son principal parti, de l'attitude analogue du Parti socialiste et des prises de position modérées de ses organisations syndicales : augmentation considérable des prix, augmentation des impôts, freinage sinon blocage absolu des augmentations salariales, limitations au mécanisme de l'échelle mobile qui représente la défense principale du pouvoir d'achat des travailleurs contre la vague inflationniste qui déferle. Le point culminant de toute l'opération se trouvait dans l'accord entre l'organisation du patronat industriel et les syndicats, salué par ces derniers comme un exemple de négociation directe entre les forces sociales, au contraire des décrets-lois que le gouvernement avait imposés dans les mois précédents. L'accord impliquait du côté patronal la répétition de lieux communs sur les investissements et sur l'emploi sans aucun engagement précis, alors que les syndicats acceptaient la transformation de sept jours fériés en jours ouvrables et de nouvelles limitations au mécanisme de l'échelle mobile. Si les dirigeants syndicaux espéraient au moins avoir obtenu de fixer une limite aux entorses à l'échelle mobile et aux attaques contre le niveau de vie des masses, ils devaient être très rapidement déçus. Quelques jours après la signature de cet accord, le gouvernement présentait d'autres décrets-lois prévoyant de rembourser aux patrons leurs frais de sécurité sociale, la non-application de l'échelle mobile dans le cas d'augmentations des prix provoqués par des augmentations de la TVA (1) et le blocage des augmentations de salaires au niveau des entreprises (les patrons concédant de telles augmentations n'auraient pas droit au remboursement des frais dits sociaux). Comme nous l'avions indiqué dans un article paru dans "'Inprecor" au mois de janvier, l'offensive bourgeoise n'était pas resrestée sans riposte de la part de la classe ouvrière. Immédiatement après l'adoption des premières mesures gouvernementa-
Livio MAITAN les, dans la première quinzaine d'octobre 1976, une vague de grèves et de mobilisations s'était produite dans différentes villes, notamment au nord du pays. Des manifestations de protestation se succédaient dans les mois suivants, allant de nouvelles grèves et mobilisations jusqu'à des contestations de bureaucrates syndicaux dans des meetings et à l'adoption par les assemblées d'usine de motions allant à l'encontre de la ligne syndicale officielle. A l'occasion de la discussion des plateformes pour les contrats d'entreprise, la volonté des bureaucrates de renoncer presque complètement à exiger des augmentations de salaire se heurtait à des résistances sérieuses. L'exemple le plus important fut celui d'Alfa Romeo à Milan : des motions critiques contenant des propositions alternatives ou partiellement alternatives obtenaient la majorité des voix dans 11 assemblées sur 12 de l'entreprise de Portello et dans 11 sur 24 à Arese (où, d'ailleurs, aucune motion ne fut présentée dans les 13 autres assemblées). Mais, malgré tout cela et malgré le fait que des militants du PCI ou sous son influence assumaient des attitudes critiques, il ne se produisait pas d'explosions ou de débordements analogues à ceux des années 68-69. En fait, le gouvernement réussissait à imposer sa politique sans provoquer de réactions majeures, en exploitant au maximum l'attitude conciliatrice des directions ouvrières et syndicales. Celles-ci, plus directement conditionnées par l'état d'esprit des ouvriers dans les usines, se voyaient pourtant obligées de faire des proclamations sur l'intangibilité du principe de l'échelle mobile et d'avoir recours à des raidissements tactiques, mais ils acceptaient en réalité que des brèches s'ouvrent dans le mécanisme de l'échelle mobile. Ils n'organisaient aucune lutte d'envergure pour briser l'attaque des patrons et du gouvernement. Ce n'est qu'après le décret-loi du 4 février 1977, ressenti comme une véritable provocation, que la bureaucratie syndicale devait se faire l'écho, à sa manière, de l'indignation des travailleurs, en haussant le ton de ses polémiques et en prenant certaines initiatives de lutte, ou bien en les avalisant. Les universités relancent la lutte - le 12 mars, des manifestations de protestation contre l'assassinat de Lo Russo se déroulent dans plusieurs villes. La manifestation de loin la plus importante est celle de Rome où défile une foule de plus de 50 000 personnes. La deuxième partie de la manifestation est une espèce de répétition sur une
plus grande échelle des événements du samedi précédent. Des affrontements durs et prolongés entre les forces de répression et des groupes de jeunes paralysent le centre de la ville pendant des heures, tandis que le gros des manifestants se disperse. Des affrontements, accompagnés par des actes de vandalisme, se produisent de nouveau à Bologne. A Milan, vers la fin d'une manifestation, des groupes de jeunes attaquent le siège de l'organisation des patrons (Confindustria) de la Lombardie (d'après certains journaux milanais, certains des attaquants disposent de revolvers 44 magnum, beaucoup plus redoutables que les P 38 dont auraient fait usage certains éléments à Bologne et Rome). Dans la soirée du 11 mars, le centre de Bologne est occupé par des chars; 200 personnes environ sont arrêtées. A Rome aussi, il y a des dizaines d'arrestations. Le gouvernement interdit toutes les manifestations publiques à Rome et à Bologne (à la seule exception de la grande manifestation de Bologne dont nous parlerons plus loin). Des causes immédiates ont incontestablement contribué à mettre le feu aux poudres, et ensuite à alimenter l'incendie. A l'origine des premières mobilisations dans les université se trouve une circulaire du ministre de l'Education nationale,
L'austérité d'Andreotti
En place depuis le 31 juillet 1976, le gouvernement Andreotti - appuyé de fait par le PCI - présenta dès le mois de septembre un "Rapport provisionnel programmatique" indiquant les grandes lignes de son orientation sur le plan économique. Depuis cette date, il fit adopter diverses mesures limitées devant préparer le terrain pour une attaque plus ample contre l'ensemble des salariés. Ainsi, en septembre-octobre, 1976, il décrète une augmentation des prix des produits pétroliers et des tarifs de l'électricité et du téléphone. Un blocage de l'échelle mobile est décidé pour les revenus supérieurs à 6-8 millions de lires (le blocage est de 100% pour les revenus de plus de 8 millions et de 50% pour ceux de 6 millions et plus, les autres 50% étant distribués sous la forme de Bons du Trésor non-remboursables avant trois ans). En novembre 1976, une augmentation des impôts indirects doit rapporter à l'Etat une somme de 50 milliards de lires. En outre, diverses mesures sont prises dans le domaine fiscal (anticipation du versement des impôts sur le revenu) et dans le domaine monétaire. Au mois de décembre, la campagne en faveur de l'austérité fut rondement menée à la radio, télévision et dans la presse. PCI et directions syndicales acceptant la nécessité de l'austérité multiplient les discours sur le thème : l'austérité oui, mais pas seulement sur le dos des travailleurs ! Le 4 février 1977, le gouvernement présente le projet de décret portant sur la fiscalisation des dépenses sociales, le gel des discussions contractuelles au niveau des entreprises, la révision de la base de calcul de l'indice des prix. Le 31 mars, sous la "surveillance" du Fonds monétaire international (FMI) et sous la pression de la CEE (Communauté économique européenne) une partie des dispositions annoncées
Malfatti, qui voulait limiter ou annuler des mesures de libéralisation partielles concernant le choix des matières des cours et des examens, choix que les étudiants considéraient comme un acquis définitif. En même temps, la colère des étudiants visait un projet de réforme du même ministre dont le butétait de renforcer les critères de sélection et de déqualifier les diplomes. La lutte se durcissait et s'élargissait à la suite d'une équipée d'un groupe fasciste armé à l'université de Rome, pendant laquelle un étudiant était très grièvement blessé. Les racines sociales du mouvement Mais, alors que se précisaient les réactions au décret du 4 février, un nouvel élément entrait en scène. Après des années de stagnation, entrecoupées de luttes sectorielles, les universités explosaient en une vague de luttes que personne n'avait prévue et qui recréait une atmosphère rappelant les moments les plus fastes de 1967-68. A Turin, Rome, Bari, Palerme, 3ologne et, dans une moindre mesure, Naples et Pise, se tenaient des assemblées de plus en plus nombreuses et combatives, comptant des milliers d'étudiants, suivies parfois par des manifestations de rue massives. Dans presque toutes les principales ville 4 février font l'objet d'un accord avec les directions syndicales. Le FMI en faisait une condition pour l'octroi de la première tranche de son prêt. L'accord inclut les points suivants : diminution de l'impact sur le calcul de l'indice des dépenses pour les journaux, les transports urbains, l'électricité; l'assurance des directions syndicale que "dans la phase actuelle de la crise les discussions des contrats au niveau des entreprises ne donneront pas lieu à des revendications généralisées d'augmentation des salaires"; des discussions devront avoir lieu pour réviser la revalorisation automatique des indemnités pour ancienneté et d'autres "automatismes contractuels"; assurance des syndicats d'a d'adopter des mesures aptes "à contenir la dynamique globale du coût du travail et l'élévation de la productivité" (ce qui implique une "souplesse" des syndicats sur la mobilité du travail, les heures extraordinaires, les jours fériés...). Cet accord apparaît donc comme une première conclusion de l'objectif prioritaire du gouvernement. Andreotti : diminuer le "coût du travail" et attaquer l'échelle mobile. Mais ce qui caractérise souvent, pour l'instant, les mesures annoncées par le gouvernement n'est autre que la distance entre ses déclarations et leur réalisation. The Economist écrit à ce sujet : " Les syndicats et les partis de gauche, de peur d'encourir les foudres du FMI et de la Communauté financière internationale, ont désormais accepté le principe (c'est-àdire jusqu'à ce que leur base ne s'y oppose) que les sacrifices doivent être partagés entre tous. " (2.04.77). Les derniers mouvements d'opposition au sein du mouvement syndical, que nous rapportons ci-dessous, indiquent clairement que nombreux sont les membres qui n'acceptent pas cetaccord! (1 million de lires = 5600 francs français).
les universitaires, on aboutissait à des occupations massives des facultés, des occupations "fermées" (bloquant toute forme d'activité), alternant avec des formes "ouvertes" (permettant la réalisation partielle des cours et des examens). Dans certaines villes - par exemple Gênes et même Milan - il n'y avait pas de mobilisations massives, mais les assemblées et les manifestations se succédaient quand même. A une étape ultérieure, les lycéens se mobilisaient à leur tour, soit en organisant des expériences dites d'autogestion, soit en s'intégrant aux manifestations étudiantes. Commencé dans la dernière quinzaine de janvier, le mouvement des étudiants devenait de plus en plus un mouvement de jeunes. Son développement allait le mettre au centre de la politique nationale. Rappelons certaines des étapes les plus significatives : - le 17 février, le secrétaire général des syndicats, Lucio Lama, qui avait voulu organiser un meeting de "récupération" alors que la majorité des étudiants étaient en faveur d'un débat, doit se retirer du l'université de Rome à la suite d'une violente manifestation impulsée par les "autonomes" . Les jours suivants, des dizaines de milliers d'étudiants et de lycéens romains manifestent à l'initiative - souvent concurrentielle -des comités hégémonisés par le PCI ou le "nouveau mouvement" - les 26 et 27 février se tient à Rome une réunion de coordination des étudiants des principales villes universitaires qui décident de convoquer pour le 12 mars une grande manifestation nationale dans la capitale. - le 5 mars, une grande manifestation, partie de l'université, traverse le centre de Rome, malgré le veto de la police. Vers la fin de la manifestation se produisent des affrontements très durs entre la police et des groupes de jeunes. La police et certains manifestants font usage d'armes à feu. - le 11 mars, l'étudiant Francesco Lo Russo, militant de Lotta Continua, est tué par la police au cours d'affrontements à l'université. Presque immédiatement, des milliers d'étudiants et de jeunes ripostent par une manifestation militante dans la zone de l'université et au centre de la ville. Les étudiants et la police s'affrontent violemment pendant des heures. La gare est occupée pendant une demi-heure avec interruption du trafic, des groupes restreints de manifestants cassent des vitrines et des voitures, saccagent des magasins. Il y a des échanges de coups de feu. Tout cela a incontestablement contribué aux événements des dernières semaines, mais il faut évidemment aller plus loin pour en saisir les véritables causes. Des indications significatives s'étaient d'ailleurs accumulées, déjà aux mois de novembre et de décembre de l'année passée, lors des manifestations - à Milan, Rome, etc. - du "prolétariat jeune" surtout, organisé dans des cercles de banlieues (des milliers de jeunes avaient imposé des réductions du prix des cinémas les après-midi des dimanches et contesté le gala mondain qu'est l'inauguration de la saison du Théâtre La Scala de Milan; les "expropriations prolétariennes" s'étaient multipliées). C'est à l'occasion de ces manifestations qu'apparaissaient les "Indiens" - désormais plus connus comme " Indien métropolitains" - qui s'identifiaient idéalement au peuple d'Amérique du Nord massacré par le capitalisme montant et célébraient ses chefs, réels ou imaginaires (un slogan courant était : Kocis, Geronimo, Nuvola rossa, tutti i giovani alla riscossa (2)). Depuis lors fleurit dans les journaux, les revues, les émissions de radio, toute une littérature pseudo-sociologique s'efforçant d'expliquer les origines de ces nouvelles formes de rébellion et de "subversion" des jeunes. Sans mobiliser la sociologie, deux rappels suffisent ici. Dans un éditorial récent, le "Corriere della Sera" a mis l'accent avec force sur le fait que tout cela découle, en dernière analyse, d'une crise économique prolongée qui a aggravé toutes les contradictions sociales et frappé d'une façon particulièrement dramatique les jeunes par la réduction croissante de l'emploi. Presqu'en même temps, un appel conjoint des trois centrales syndicales a résumé la situation dans les termes suivants : "Depuis 15 années, l'emploi dans l'industrie n'augmente pas, alors qu'il diminue dans l'agriculture. La grande industrie concentre sa demande de travail limitée sur la main-d'œuvre non qualifiée. Le seul emploi qui s'élargit est celui qui inclut le sous-emploi et le travail noir". C'est un fait, en tout cas, que les jeunes chômeurs ou à la recherche de leur premier emploi se chiffrent à deux millions environ et la tendance est à l'augmentation constante. Il faut ajouter que dans ces conditions, les jeunes deviennent encore plus conscients de l'inanité de leurs études dont ils ne peuvent certainement pas apprécier la valeur intrinsèque (qui est très près de zéro), études qu'ils effectuent dans le cadre de structures totalement dépassées, même du point de vue matériel. A l'université de Rome, bâtie dans les années 30, s'entassent 170000 étudiants, à Bologne 60000 ! Tout cela -y a-t-il besoin de le rappeler - dans le contexte d'une crise générale du système qui traîne depuis 10 ans et risque la gangrène, et d'une crise plus spécifique de toutes les valeurs traditionnelles. Cette situation explique, entre autres, que des rejetons des classes dominantes sont impliqués dans les mouvements les plus iconoclastes. Par exemple, le fils d'un très grand dirigeant de l'industrie de l'Etat a été récemment incriminé pour sa participation à une "expropriation prolétarienne" dans un magasin du centre de Rome. Les données que nous venons de mentionner sont à la base de la composition des mouvements qui se sont déclenchés. Dès le début se sont manifestées, en gros, trois composantes principales : la composante traditionnelle représentée par l'étudiant au sens strict (lui aussi, toutefois, ayant des motivations différentes ou placées dans une hiérarchie différente par rapport à 67-68); la composante des étudiants qui sont en même temps des travailleurs temporaires ou saisonniers ou bien effectuant du travail "noir"'; la composante de la jeunesse dite marginalisée, qui n'est pas intégrée à l'université, mais y a trouvé pendant la vague de mobilisations un lieu de rencontre et d'organisation. L'incidence différente des composantes selon les villes et les périodes a exercé une influence certaine sur les formes de lutte et d'expression et sur le type de problématique et de revendications avancés. Dans le cadre d'une crise de l'ampleur de la crise italienne, un tel mouvement ne pouvait pas ne pas être marqué très rapidement par une inspiration anti-capitaliste et ne pas entrer en conflit avec le cadre politique existant. Dans une large mesure, il était spontané. Non seulement les partis réformistes mais aussi les organisations "historiques" de l'extrême-gauche
étaient incapables d'imposer leur hégémonie et même de faire valoir une influence importante, et y jouaient plutôt un rôle des militants non organisés ou ex-membres d'organisations, parmi lesquels des survivants des batailles de 68. Il avait toute la potentialité positive des mouvements spontanés, mais en même temps il révélait leurs limites intrinsèques sur le terrain des objectifs et de l'organisation. Il a oscillé (et il oscille encore) entre la proclamation d'objectifs anti-capitalistes très radicaux, teintés d'utopisme, et des objectifs inscrits, en fin de compte, dans une logique réformiste. Son idéologie "moyenne" est incontestablement anti-capitaliste, mais profondément marquée par le sectarisme et l'aventurisme. Les traits ultra-gauches sont évidents; par exemple, dans un texte présenté à la conférence nationale des métallos par des étudiants florentins, ou dans les leitmotive repris par de larges secteurs du mouvement à Rome. La logique réformiste prévaut - outre la plateforme présentée par les jeunes du PCI - dans un texte de l'université de Pise et de certaines facultés de Milan (faculté d'agronomie). L'effort le plus positif pour surmonter cette dichotomie - dans une logique de revendications de transition - a été fait à Turin, mais la plate-forme adoptée a plus été le résultat de l'influence de certains militants d'organisations d'extrême-gauche (dont Lotta Continua et la IVème Internationale) que l'acquis réel des gros bataillons du mouvement. Dans la mesure où il gonflait et il se renforçait, le mouvement ne pouvaitse donner une perspective réelle et acquérir toute sa signification que comme composante d'un front anti-capitaliste plus large. Or, le cadre politique d'ensemble n'offrait (et n'offre à l'heure actuelle) aucun point de référence réel pour progresser dans une telle direction. La conséquence en a été que ce sont justement les forces les plus conscientes de la nécessité de l'insertion dans un bloc anti-capitaliste et donc d'une liaison avec le mouvement ouvrier organisé qui voyaient se rétrécir leurs marges d'opération et leurs capacités d'initiative. Par contre, le terrain devenait plus propice aux franges ultra-gauches et aventuristes des "autonomes" Ceux-ci acquéraient un poids spécifique sans commune mesure avec leur nombre réel : parce qu'ils semblaient capables d'exprimer avec une force plus grande le potentiel antagoniste du mouvement et parce qu'ils semblaient en condition de donner une perspective politique d'ensemble sous forme d'"affrontement armé" avec l'Etat et le système. C'est pourquoi ils donnaient leur marque aux manifestations de Rome: du 5 et du 12 mars et dans les luttes à Bologne, bien qu'ils n'étaient qu'une minorité restreinte et que la majorité des étudiants désapprouvait leurs agissements. Les événements de Bologne et leur signification nationale Le rapport de forces à Bologne, étant donné le poids prépondérant du PLI, ne correspond pas au rapport de forces à l'échelle du pays. Toutefois, les événements qui se sont produits dans la capitale de la région "rouge" ont la valeur d'une indication nationale. La relance du mouvement des étudiants avait eu dès le début des dimensions de masse. Les autonomes y avaient gagné une influence considérable, même si elle demeurait minoritaire. L'assassinat du militant Lo Russo précipitait une épreuve de force généralisée.
Il est impossible de dire, du moins jusqu'à plus ample information, si l'initiative criminelle de tirer sur des manifestants pour les atteindre a été prise dans les sphères gouvernementales ou si elle est le résultat de tendances ultras qui se précisent dans des secteurs des forces répressives. De toute façon, dès que le mécanisme était enclenché, c'étaient les forces décidées à donner une leçon au mouvement des étudiants et aux ultra-gauches - réels ou imaginaires - et à obliger le PCI à faire un choix clair, qui prenaient le dessus. Cette orientation s'accentuait le jour suivant, à la suite de la manifestation de Rome et des nouvelles explosions à Bologne même. Le gouvernement et la Démocratie chrétienne estimaient que l'occasion était propice pour créer, les mass media aidant, une atmosphère de chasse aux sorcières, lancer des opérations de police spectaculaires, arrêter quelques centaines de personnes, fermer - illégalement - des radios (3), préparer de nouvelles lois répressives. Il est compréhensible que les journées chaudes de Rome et de Bologne aient provoqué des réactions de panique dans les milieux bourgeois. Mais, indépendamment de ces dernières, la direction de la classe dominante a saisi l'occasion pour pousser vers la droite l'axe de la situation politique ou, en d'autres termes, pour élargir au niveau plus proprement politique l'offensive contre la classe ouvrière et les masses populaires qu'elle avait menée jusqu'ici essentiellement sur le terrain économique. Le fait que la cible immédiate de la répression était le mouvement des étudiants ainsi que des secteurs de l'extrême-gauche et que certaines actions des autonomes en avaient fourni des prétextes, rendait plus facile à la bourgeoisie d'obtenir le consensus ou l'acceptation passive du PCI et des bureaucraties syndicales. En fait, le PCI est allé au-delà de ce que la bourgeoisie attendait. Le 11 mars à Bologne, il a connu pendant quelques heures des difficultés incontestables non seulement à l'université, où ses étudiants se rangeaient du côté de ceux qui protestaient contre l'assassinat de Lo Russo, mais aussi dans les entreprises. Toutefois, un peu plus tard, la direction locale du PCI prenait position nettement, en condamnant vigoureusement les manifestants et en approuvant l'intervention policière. Le "Corriere della Sera" a pu écrire sans être aucunement démenti que l'envoi des chars dans la ville avait été décidé en accord avec le PCI et que Radio Alice avait été fermée sur demande du maire PCI Zangheri, qui a voulu ainsi avancer sa candidature de petit Noske des régions "rouges". Des membres de la direction nationale avalisaient explicitement l'attitude des dirigeants locaux. Le point culminant a été la manifestation que le PCI a organisée avec toutes les forces "démocratiques" le 16 mars et à laquelle ont pris part quelques 150 000 personnes, provenant de toute l'Emilie. Cette manifestation restera dans l'histoire de ces dernières années comme le symbole d'une colossale opération de mystification et de diversion. Au moment où la bourgeoisie et son gouvernement s'efforçaient d'exploiter au maximum la situation pour faire passer une série de mesures répressives, le PCI et ses alliés faisaient bioc avec les partis bourgeois, avec le gouvernement, avec les "forces de l'ordre" , en nourrissant la légende d'une conspiration obscure, d'un danger immédiat de destruction des libertés démocrati-
ques. Au Comité central deux jours avant, le porte-parole du Secrétariat national, Bufalini, avait fait un pas de plus dans la régression théoritico-politique du PCI en déclarant que par rapport à la période des années 50 et 60 où "la police était employée en défense des privilèges de classe et où nous nous battions contre elle... la situation est renversée. Aujourd'hui, la police est appelée à défendre l'ordre démocratique face aux attaques d'équipes ennemies du régime démocratique, de la République née de la Résistance." Le PCI en difficulté L'explosion du mouvement des étudiants et des jeunes, au-delà de ses spécificités, exprimait un phénomène plus général : la dynamique des forces sociales pouvait être de moins en moins comprimée dans le cadre politique existant. Les tensions nourries ou aggravées par la persistance de la crise ont mis en crise le projet d'Andreotti de stabilisation à froid et le projet du PCI d'une concrétisation graduelle du compromis historique. Pour le PCI notamment, il devient de plus en plus difficile de continuer à apparaître comme coresponsable de la politique du gouvernement sans disposer effectivement des pouvoirs d'un parti de gouvernement; de poursuivre sa défense de la politique dite d'austérité sans que soit esquissée, même vaguement, une possibilité de réalisation d'un plan économique à moyen terme. Le Comité central de mars - convoqué deux jours après les événements de Rome et de Bologne - a reflété cette difficulté en prenant acte de la déception de ceux qui avaient espéré que les succès électoraux et les changements du rapport de forces au niveau parlementaire auraient donné aux masses autre chose qu'une dure offensive du patronat impliquant, pour la première fois depuis de longues années, une réduction du niveau de vie. L'incertitude, le mécontentement, l'esprit critique se sont manifestés sous des formes multiples. Déjà il y a quelques mois, par exemple, des dirigeants du parti et des syndicats s'étaient plaints que les cadres et les militants ne s'engageaient pas dans la défense de la ligne. Au mois d'octobre, des membres et des électeurs du parti avaient participé à des grèves sauvages, décidées par la base. Ces phénomènes se sont accentués. A Bologne, les étudiants se sont refusés à distribuer un tract de la fédération du parti. Pendant la manifestation des 150 000, au grand regret des bureaucrates, l'orateur de la DC - pourtant présenté comme un ancien partisan - a été sifflé bruyamment, y compris lorsqu'il faisait "profession de foi chrétienne" (les personnes présentes sur la place avaient été sévèrement filtrées et il n'y avait pas de "gauchistes" parmi eux). A Turin, de nombreux délégués ouvriers de la Fiat n'ont pas voulu faire partie du service d'ordre pour "protéger une manifestation contre les ultra-gauches"; ceux qui acceptaient déclaraient qu'ils n'auraient pas participé à des bagarres éventuelles. Dans les sections où se déroulaient des congrès locaux, des discussions très vives éclataient. En même temps, des secteurs d'avant-garde de la classe ouvrière, notamment dans les grandes usines, ont connu une politisation et une radicalisation et, tout en n'exprimant pas de lignes alternatives, ils ont mieux compris la nature des directions réformistes par rapport auxquelles ils se différencient sous des formes multiples (grèves spontanées, méthodes radicales de lutte dans les manifestations et dans les cortèges à l'intérieur des usines, soutien à des manifestations désavouées par les directions, etc.). Les élections des délégués ouvriers au cours im des derniers mois ont révélé des modifications importantes. L'extrême-gauche a parfois remporté des résultats satisfaisants (par exemple chez Pirelli à Milan): Des militants et des électeurs du PCI ont voté parfois pour des candidats d'extrême-gauche (des jeunes militants de notre section italienne ont été élus à la Fiat de Turin et à l'Alfa Romeo de Milan). Le 5 février s'est tenue à Milan une manifestation contre les mesures du gouvernement - la première depuis des mois de démobilisation - sur initiative des "coordinamenti" (4) ouvriers de Milan, notamment de la zone dite romaine et celle d'Alfa Romeo; y ont participé 5 000 ouvriers et étudiants. Dernier phénomène à souligner : des noyaux ouvriers d'avant-garde - dont l'influence est sensiblement différente d'une ville à l'autre - se sont radicalisés dans un sens ultra-gauchiste et aventuriste en trouvant des conditions relativement plus propices pour une telle orientation, dans les formes de lutte de secteurs du mouvement étudiant. La grève du 18 mars a été importante comme expression des orientations et des tendances qui opèrent à l'heure actuelle. Les directions syndicales ont confirmé leur choix aussi bien en ce qui concerne les objectifs (accent sur les investissements, surtout dans le Midi, sur la liste bien connue des réformes, etc.) qu'en ce qui concerne les méthodes (4 heures pour les catégories industrielles, une demi-heure pour les transports, 8 heures dans le Midi). Le résultat a été ce à quoi il fallait s'attendre : des pourcentages de grévistes très élevés et une participation relativement limitée aux manifestations de rue (pas plus de 20 000 personnes à Milan et à Turin, moins à Gênes, un peu plus à Naples). Les discours des bureaucrates sont tombés dans l'indifférence générale et ont parfois provoqué des réactions négatives (Lama à Naples et Trentin à Bologne ont eu droit à des sifflets). Les slogans officiels ont été faiblement repris. Au Comité central du PCI il y eut des échos de tout cela. Bien qu'on ne puisse pas parler de lignes ou d'orientations opposées, des différenciations ont clairement émergé. Ainsi, des inter-? ventions ont mis l'accent sur les racines sociales des tendances ultra-gauches. D'autres ont souligné la prétendue analogie en•tre les autonomes et les équipes de choc fascistes de 1919, analogie introduite par Berlinguer après l'incident Lama à l'université de Rome et défendue avec force par Amendola. Certains ont insisté sur la nécessité que les étudiants commúnistes soient, en tout cas, au sein des mouvements de masse. D'autres ont insisté sur la nécessité de fixer des conditions et de prendre des distances. Certains ont déclaré qu'il ne fallait pas changer d'attitude face au gouvernement Andreotti. D'autres ont avancé, ne fût-ce qu'ayec une grande prudence, l'idée qu'il ne fallait pas exclure un retour à l'opposition. Dans l'intervention déjà mentionnée, Bufalini a polémiqué à deux reprises contre ceux qui parlent d'autodéfense, en affirmant qu'il fallait compter sur la police. Amendola, Imbeni, secrétaire de la fédération de Bologne, et Villari ont exprimé les positions les plus droitières. Luforini, Lombardo Radice et le turinois Ferrara ont manifesté une compréhension plus grande de la nature et de la dynamique des mouvements en cours et exprimé des critiques plus ou moins explicites envers les prises de position du parti ou de certains de ses dirigeants.
L'effort pour surmonter ces contradictions s'est traduit essentiellement par l'adoption de la formule : parti de gouvernement et parti de lutte en même temps. Il n'y a pas besoin de démontrer qu'une telle synthèse est beaucoup plus facile sur le plan littéraire que dans la pratique : est-il possible aujourd'hui de mener une lutte à la tête des masses sans être impliqué dans une dynamique antigouvernementale ? La seule conclusion concrète a été en réalité la décision d'exercer sur Andreotti une pression croissante, pour l'obliger à prendre quelques engagements programmatiques plus clairs et pour préparer le terrain à un gouvernement disposant d'une base plus large, à savoir une intégration plus directe et un poids plus grand du PCI lui-même. La grève « générale » du 18 mars L'évolution de la situation politique depuis octobre 1976 et les événements des deux derniers mois ont eu sur la classe ouvrière des effets différents. En schématisant un peu on peut dire que le gros de la classe ouvrière a manifesté des attitudes d'hésitation et d'expectative non parce qu'elle a épuisé son potentiel combatif, mais parce qu'elle sent que les objectifs et les méthodes imposés par la bureaucratie syndicale sont absolument inadéquats et que le PCI se trouve dans une véritable impasse. Les ouvriers continuent à participer massivement aux grèves, mais ils ne se mobilisent que très partiellement pour les manifestations qui les accompagnent (il arrive parfois qu'aux meetings ne se retrouvent que les bureaucrates et les contestataires qui les sifflent...). Les secteurs ouvriers dont nous avons parlé et le mouvement étudiant ont participé aux manifestations en avançant des slogans qui allaient à l'encontre de l'orientation officielle et exprimaient surtout la volonté de lutter contre le gouvernement Andreotti. Le PCI et les directions syndicales elles-mêmes ont dû tenir compte de cette atmosphère en tolérant et parfois en introduisant subreptiscement des slogans sur la nécessité d'un "gouvernement nouveau, un gouvernement populaire" A Florence, l'une des citadelles du PCI, l'esprit antigouvernemental a été prédominant et les manifestants ont chanté à pleine gorge Bandiera Rossa et l'Internationale. Mais l'épisode le plus significatif a eu lieu encore une fois à Turin. Le mouvement étudiant - qui avait élu dès le début un comité d'agitation - avait discuté longuement avec les bureaucrates syndicaux pour participer au meeting avec droit de parole. L'accord était réalisé mais, à la dernière minute, les bureaucrates le rompaient en exigeant de censurer l'intervention du représentant des étudiants et de lui imposer un passage contre l'utilisation de la violence sous quelque forme que ce soit. (C'était la condition dictée par le CC du PCI.) Pour protester contre la discrimination, un large secteur ouvrier et les étudiants sifflaient le discours du syndicaliste et quittaient la place en se dirigeant vers la préfecture pour exiger la libération des camarades arrêtés. Pas plus d'un tiers des manifestants ne restait sur la place à écouter les bureaucrates consternés. Le cortège, ensuite, revenait sur la place et cinq orateurs, ouvriers et étudiants, (dont deux membres de la IVème Internationale) prenaient la parole de la tribune que les bureaucrates venaient de quitter.
Différenciation dans les syndicats Nous avons vu comment les syndicats, dont la situation éta it difficile depuis plusieurs mois, ont réagi au nouveau décret-loi d'Andreotti du 4 février 1977: S'ils avaient aussi avalé sans réagir cette pilule-là, ils auraient enregistré une perte de prestige sérieuse et ils auraient risqué des tensions graves avec la base. La nouvelle montée du mouvement étudiant jouait, pour reprendre une vieille expression, un rôle de détonateur en ce qui concerne les conflits à l'intérieur des syndicats. C'était surtout la défaite de Lama à l'université de Rome qui opérait dans une telle direction. Un certain clivage se créait, à propos de cet épisode, entre les sommets de la fédération unitaire, notamment le courant plus proche de Lama lui-même et certains bureaucrates de la CGIL romaine d'un côté et la FLM (la fédération des métallos) de l'autre. Cette dernière repoussait toute idée de conflit avec le mouvement étudiant ou de condamnation sommaire; elle relançait le dialogue en invitant les étudiants à envoyer des délégations à sa conférence nationale de Florence (en fait, la participation étudiante a été inégale et contreversée, mais le problème posé par la nouvelle vague de mobilisations des universités et des jeunes en général a été, l'axe central des débats). Le secrétaire général de l'UIL, Benvenuto, prenait aussi ses distances par rapport à Lama (il est vrai que la concurrence entre le PCI et le PSI - dont Benvenuto est membre - y était pour quelque chose). La question se pose de savoir si dans un contexte tel que celui que nous avons analysé, étant donné les difficultés très grandes que connaissent aussi bien le PCI que le PSI sur le terrain des perspectives d'ensemble, les syndicats ont la possibilité de récupérer un rôle plus proprement politique et devenir un canal de radicalisation relative. Après tout, quelque chose d'analogue s'était passé en 1969... En fait, nous avons assisté à une espèce de mouvement pendulaire. La tendance de 69 (rôle central des syndicats dans les confrontations politiques) a été suivie par un mouvement en sens inverse qui s'est précisé notamment en 1975-76 à la suite de l'impasse de la stratégie des syndicats elle-même, de l'impact de la crise économique qui politisait beaucoup plus qu'auparavant les conflits sociaux, de la montée électorale du PCI. Maintenant, un nouveau tournant peut's'esquisser, surtout si le PCI ne réussit pas à sortir, sous une forme ou sous une autre, de son impasse actuelle. Il est significatif que depuis quelques mois des polémiques se développent dans les syndicats contre les tentatives des partis de faire valoir leur influence alors que se lèvent dans le PCI des voix critiques à l'égard des syndicats. Au dernier CC, Amendola a été le porte-parole de ces critiques, sous un angle droitier, et d'autres orateurs ont mis l'accent sur le rôle plus grand que leur parti aurait eu par rapport aux syndicats dans la défense des intérêts des masses. Le problème se pose aussi de savoir si les syndicats, sous une pression plus directe de la part des travailleurs, pourraient être amenés à infléchir leur ligne vers la gauche ou si des courants de gauche plus caractérisés pourraient surgir en leur sein. Nous avons déjà dit qu'au mois d'octobre les directions syndicales avaient été obligées de raidir tactiquement leur position à la suite des grèves spontanées ou semi-spontanées. Après le 4 février, elles ont réitéré leur décision de ne pas accepter le
diktat de Andreotti et après la mi-mars elles ont même déclaré que, si le gouvernement ne tenait pas compte de leur point de vue et des orientations des travailleurs exprimées par la grève du 18, une confrontation dure devenait inévitable. Leur marge de manœuvre est toutefois limitée : d'un côté elles ne veulent pas une véritable épreuve de force, de l'autre elles acceptent la logique de la politique d'austérité et l'exigence fondamentale des patrons sur la réduction du coût du travail. Il est significatif que même le rejet des deux points centraux du dé-
L'appel des conseils d'usine
Les déclarations faites le 24 mars dernier par la direction de la fédération unitaire, révélant son acceptation d'une remise en question des modalités de calcul de l'indice du coût de la vie, comme les accords signés le 31 mars, ont stimulé l'expression d'une sérieuse opposition au sein des organisations syndicales. Une fois de plus s'affirment les modifications des rapports de force au sein du mouvement ouvrier organisé qui impliquent l'impossibilité pour les directions de faire passer sans autres leurs positions. Ainsi, le 25 mars, 70 cadres de la FIM-CISL (syndicat de la métallurgie) et de la FLM prenaient position contre l'orientation des directions syndicales. Ils lançaient un appel à une assemblée nationale des Conseils d'usine pour discuter aussi bien de la ligne des syndicats que de la question de la démocratie interne. Dès l'annonce de l'accord du 31 mars, dans la zone industrielle du nord de Milan, un appel est lancé (voir ci-après) aux délégués de toutes les catégories, aux conseils d'usine, aux 70 syndicalistes, afin d'exiger une assemblée nationale des délégués. Cet appel, largement discuté dans des dizaines d'usines, en assemblée générale, a rapidement reçu l'appui de 300 conseils d'usine et de nombreux cadres syndicaux. Giorgio Tiboni, secrétaire de la FLM, expliquait ainsi la fonction de cette initiative : "Nous cherchons à élaborer une position unitaire en partant des conseils d'usine pour aller ensuite à tous les niveaux des structures syndicales. Les dirigeants confédéraux ne peuvent pas penser pouvoir imposer leur unité en la faisant tomber du sommet. Soit ils respectent la ligne élaborée dans les assemblées, soit, en tant que dirigeants intermédiaires, nous ne nous considérons pas liés par les décisions prises au sommet." Le 5 avril, c'est plus de 2000 travailleurs qui se sont réunis au théâtre Lirico de Milan. Les délégués des plus grandes entreprises de la région de Milan, comme d'ailleurs ceux d'entreprises d'autres villes (Italsider de Tarante, Cogne d'Aoste, ...) ont affirmé la nécessité d'une assemblée nationale des conseils d'usines, de la bataille pour la démocratie syndicale. En outre, face au courant anti-syndicaliste représenté par la dite "autonomie ouvrière" , ils ont souligné clairement l'importance d'une bataille à mener au sein des organisations de masse que sont les syndicats. Cette réunion du Lirico, comme toutes les initiatives qui l'ont précédée et la suivront, confirment, vu le rapport de force actuel entre les classes au sein même de ces organisations, des contradictions que suscite la politique du PCI et des directions syndicales.
cret du 4 février s'accompagne de l'offre de concessions importantes sur le terrain décisif de l'échelle mobile (changement du calcul du "panier de la ménagère" en ce qui concerne les prix des journaux et des transports urbains, de façon à limiter la hausse de l'index). Nous avons d'ailleurs déjà mentionné les différenciations internes aux syndicats à plusieurs niveaux. En tant qu'organisation, la FLM ne cesse de jouer le rôle de pilier de la "gauche". "Travailleuses, travailleurs, Les récentes décisions de la direction nationale CGIL-CISL-UIL d'attaquer à nouveau l'échelle mobile en retouchant le "panier" est d'une gravité sans précédent. - Il s'agit d'une décision qui va à l'encontre des engagements pris lors de l'assemblée nationale des 7/8 janvier; - Il s'agit d'une nouvelle capitualtion sur le problème de l'autonomie du syndicat face aux partis politiques; - Il s'agit d'une remise en cause de la démocratie et de la nature de classe du syndicat. Tout ceci peut encore être arrêté. Les conseils d'usine et les délégués signataires proposent en conséquence les objectifs suivants : 1) la convocation dans les plus brefs délais possibles de l'assemblée nationale des délégués, qui avait d'ailleurs été décidée lors de l'assemblée de janvier, pour vérifier les objectifs et la ligne établis lors de cette assemblée; 2) la suspension immédiate des rencontres syndicat-gouvernement car la direction nationale réunie le 24 mars n'est pas garante de la démocratie et des décisions prises par les travailleurs et par le syndicat dans son ensemble. Afin d'atteindre ces objectifs, les signataires de ce document proposent à tous les travailleurs, à tous les conseils d'usines et aux délégués de toutes les catégories, aux syndicalistes signataires du "document des 70", qui exprimait le désaccord face aux décisions prises par la direction le 24 mars, une assemblée régionale le 6 avril à 9 heures du matin au théâtre Lirico de Milan." Cette initiative est lancée par : les Comités d'usine de : Italmontaggi, Catenificio Lombardo, Passavant, Itesat, Caffaro, Veam, Coelletron, Crouzet, Fargas, Honeywell. Les délégués de conseils de : Fiat-CGE, Ilme, Fiat Sempione, Schindler, La Cler, Morel Philips, Anceschi, Atkinson, Mercedes, Cassinelli, CGE Monteferro, Banfi, E. Arden, Otem, Italver, Carboloy, Bayer, Max Mayer, Bulgari, Cifa, Sir, Alfa Romeo, Triulzi, Svi-Standard, Zambeletti, Geronazo, Pierrel, Ceat.
Phénomène plus significatif. : immédiatement après les mobilisations du 18 mars, des dizaines de syndicalistes occupant des fonctions dirigeantes surtout à l'échelle locale (partiellement aussi à l'échelle nationale) et appartenant à des catégories différentes (métallurgie, textile, bâtiment, etc.) ont signé un texte demandant la convocation rapide d'une assemblée nationale des délégués, en principe déjà décidée, et repoussant le nouveau repli proposé par la fédération unitaire sur l'échelle mobile. Les semaines qui viennent permettront de vérifier la portée réelle de cette initiative. Tout cela étant dit, il faut néanmoins souligner la difficulté principale. Dans la situation actuelle en Italie et face à l'axe de la politique du gouvernement, des différenciations pour ainsi dire quantitatives ne peuvent avoir qu'une portée extrême- ment limitée. Ce qui est en jeu, c'est l'orientation de base de la politique économique du gouvernement et de la bourgeoisie. Sur ce terrain, même la gauche syndicale renonce à porter l'attaque. Non seulement la conférence récente de la FLM, mais aussi le texte critique que nous venons de mentionner, accepte, en dernière analyse, la logique de la politique dite des investissements et de la réduction du coût du travail, en se limitant à en contester les conséquences pratiques les plus graves. C'est pourquoi la bataille de critique et d'opposition partielle s'est concentrée jusqu'ici beaucoup plus sur des questions tactiques ponctuelles, sur des méthodes de lutte, sur les problèmes du rapport avec les mouvements des étudiants et des jeunes, que sur les choix stratégiques. Queiques axes d'orientation Nous n'avons pas la possibilité de traiter ici le thème de la situation de l'extrême-gauche. Nous nous limiterons donc à souligner la portée actuelle de ses difficultés. Justement au moment où le PCI et les bureaucraties syndicales connaissaient toutes les difficultés dont nous avons parlé, la crise de l'extrême-gauche battait son plein : après les grèves d'octobre à l'issue de son congrès, Lotta Continua éclatait comme or-• ganisation nationale avec une ligne tant soit peu définie et au contact du mouvement étudiant, le projet d'unification entre Avanguardia Operaia et le PDUP volait en éclat. La coîncidence n'est pas purement chronologique : le fait est que l'extrême-gauche n'a pas réussi à apparaître comme une alternative au niveau des mouvements de masse non plus. Il ne faut pas en tirer la conséquence que l'aire de l'extrême-gauche sans son ensemble s'est rétrécie. Le PCI lui-même a dû reconnaître à son dernier CC que ce n'est pas du tout le cas. Les événements des dernières semaines démontrent plutôt le contraire. Il serait tout aussi erroné d'ignorer que les militants des différentes organisations ne sont pas présents dans les mouvements actuels. Ils y jouent parfois un rôle important. Mais ils n'y assument pas un rôle dirigeant; surtout ils ne l'ont pas en tant que représentants d'une organisation. Ce qui - disons-le en passant - les pousse à s'adapter aux mouvements et à devenir à leur tour les véhicules de conceptions néo-spontanéistes (cela vaut en premier lieu pour Lotta Continua, mais aussi pour AO et une partie du PDUP). La conséquence est évidemment d'accroître le vide d'une perspective politique centrale avec tous. les dangers que cela implique à moyen, sinon à court terme.
Dans un tel contexte, des responsabilités énormes incombent aux secteurs et aux militants d'avant-garde de la classe ouvrière et aux mouvements de masse étudiants. Réaliser rapidement des mobilisations unitaires est une tâche absolument vitale. La base de cette unité, du point de vue stratégique, doit être recherchée sur le terrain de l'emploi (de nombreuses plateformes des étudiants incluaient la demande de la réduction des heures de travail sans réduction des salaires) et, dans un sens plus immédiat, dans la lutte contre les mesures économiques que le gouvernement a adoptées ou préparées, contre tous les projets des organisations patronales et contre le plan de réformes du ministre Malfatti. La défense intransigeante de l'échelle mobile reste l'élément essentiel de l'unité d'action à l'heure actuelle. En même temps, il faut mener une lutte contre les nouvelles lois répressives, pour la libération de tous les emprisonnés et pour la réouverture des radios fermées. Le mouvement des femmes - qui a confirmé sa vitalité très grande lors des manifestations du 8 mars - devra être prêt à se mobiliser contre toute tentative de la DC de vider encore davantage de son contenu la loi sur l'avortement actuellement en discussion au Sénat. Pour mener ces combats, il est nécessaire d'imposer un fonctionnement démocratique des organisations syndicales et des conseils de délégués et d'organiser démocratiquement le mouvement étudiant. Surtout dans le mouvement étudiant, il est nécessaire de mener une bataille contre les conceptions aventuristes des autonomes et contre leurs pratiques anti-démocratiques dans les assemblées et dans les manifestations, pour le respect des décisions prises par les majorités et pour le droit à s'exprimer pour tous les courants et toutes les positions (une partie du mouvement, les autonomes en réalité, n'admet pas que les étudiants du PCI puissent prendre la parole sous prétexte qu'ils sont "extérieurs" au mouvement, "révisionnistes", etc.). Le projet pour lequel il faut continuer à travailler est celui d'une épreuve de force sous forme d'une grève générale avec participation de toutes les catégories de travailleurs et de tous les mouvements de masse anti-capitalistes, une grève qui ne soit pas symbolique ou simplement conçue comme un instrument de pression, mais qui soit maintenue jusqu'à la réalisation des objectifs fondamentaux. La perspective sur le terrain gouvernemental reste celle d'un gouvernement des partis ouvriers -PCI et PSI - appuyé sur les syndicats et tous les autres mouvements et organisations de masse, pour l'accomplissement d'un programme anti-capitaliste.
27 mars 1977 NOTES (1) TVA : taxe à la valeur ajoutée, impôt indirect dont le taux est fixé par le gouvernement. (2) Cochise, Geronimo, Nuage rouge, tous les jeunes à la l'attaque ! (3) Les mesures d'interdiction d'antenne frappaient Radio Alice et Radio Lora à Bologne. Radio Alice, coupable d'avoir informé son public des manifestations qui se déroulaient, fut accusée d'avoir dirigé |' "émeute". A Rome, l'attaque a visé notamment Radio Città futura. Aussi bien Radio Alice que Radio Città futura sont gérées par des militants d'extrême-gauche dont des membres de la IVème Internationale. (4) coordinations de militants ouvriers d'avant-garde dans certaines entreprises.