Quand la banque américaine, Moody's Investors Service, vous décerne une bonne note, vous pouvez être sûr que votre peuple souffre. C'est le cas de la Grèce, qui a été promue, le 23/12/96, du niveau Baa3 à Baal. Certes, ceci se traduit par un meilleur crédit parmi les cercles financiers internationaux, dont l'apport est considéré comme primordial pour un pays dont la dette extérieure est calculée par l'OCDE à quelques 38 milliards de dollars pour un PIB annuel d'environ 120 milliards de dollars. Or, la bonne note accordée par les milieux capitalistes est le prix d'une politique économique plus que « rigoureuse » - « la plus dure des dernières années », se vante le ministre « socialiste » de l'économie et des finances, Yannos Papantoniou.
Par Ilyas Altinoglu
Athènes, le 16 mars 1997 UN TISSU SOCIAL EFFRITÉ Et pourtant, à en juger par les vagues de protestations dans le pays, tout le monde n'est pas d'accord. L'austérité dure déjà depuis plus de dix ans sans le moindre signe d'amélioration pour les gens : bien au contraire aussi bien le niveau de vie que le taux de chômage empirent. La seule réussite est la modernisation de la Grèce qui s'« européanise », dans le sens très précis de l'approfondissement de la déchirure sociale à l'instar des grands pays impérialistes. Désormais, la misère, la mendicité et la violence se propagent de plus en plus dans les grandes villes comme Athènes. Les Grecs préfèrent se faire des illusions sur les causes. Un mélange éclectique de nationalisme agressif, substitut illusoire aux impasses de la crise, d'ouverture cosmopolite, enracinée historiquement dans la diaspora tant du capital que de l'émigration ouvrière, cherche la cause de la misère croissante soit dans le soi-disant retard dans le développement soit comme un prix à payer pour rattraper ce retard soit enfin comme une simple soumission aux diktats de la Commission européenne. Or, ce schéma idéologique est en train de se heurter à la réalité de sa dynamique même. Albanais, Kurdes et autres Polonais immigrés (« illégaux » pour la plupart et dont le
Grèce est estimé à un million pour une population de 10,3 millions), Gitans, Turcs et autres marginaux traditionnels de la société grecque, n'assurent qu'un mirage de prospérité relative à un niveau de vie en chute absolue. Si la baisse cumulative des salaires réels est chiffrée autour de 20% pour la période 19851996, il faut y ajouter la baisse du salaire différé (plus difficile à chiffrer mais aussi importante) qui provient des réductions dans les dépenses sociales. Ces dernières sont jugées parfois comme exagérées dans le sillage d'une privatolatrie béate pour laquelle tout ce qui est public est a priori condamnable. En effet, selon l'OCDE, « le
système des pensions reste l'un des plus généreux de l'UE » en Grèce. Or, ce même organisme trouve que les indemnisations de chômage sont si ridicules (moins de 1 % du PIB pour un taux de chômage de 10 %, moins de 50 % du salaire minimum, durée de 5 à 12 mois) qu'ils deviennent un frein à la « flexibilité du marché du travail ». La difficulté provient de ce que le tissu social qui peut amortir les rentabilisations privées (i.e. licenciements) est en train de perdre son efficacité, après tant d'années de « modernisation ». L'augmentation du taux de chômage en est un indice : depuis dix ans, il suit de près les mouvements du centre de l'Union européenne et il s'est « stabilisé » au dessus des 10 %. Cette convergence réelle avec le reste de l'Europe est également observée au niveau de l'évolution de la conjoncture économique et politique. Après la chute absolue de la production de 1993, la reprise n'a pas été plus euphorique que dans les grands pays européens (à l'exception de la GrandeBretagne pour des raisons particulières). Cette reprise est largement hypothéquée par la mise en place des préparatifs maastrichtiens. Toutefois, la tendance à long terme du chômage, malgré les convergences européennes, est vers une flexibilisation plus aiguë (chômage des jeunes, des femmes, de longue durée). Les trois facteurs qui traditionnellement en permettaient l'amortissement sont en mutation : • premièrement le chômage des jeunes qui était naguère amorti par l'insertion familiale, ne l'est plus en raison de son poids qui tend à prendre une allure sinon espagnole, du moins italienne; • secondo, les rapports privilégiés avec la campagne pouvaient dans une certaine mesure résoudre les problèmes les plus pressants, surtout dans ces années 80, relativement fastes pour l'agriculture. L'augmentation du taux de chômage, l'effet combiné de la Politique agricole commune (PAC) et de l'OMC font que la campagne ne peut plus jouer ce rôle. Par ailleurs, l'objectif avoué, dans un pays où 20 à 23 % de la population est dans le secteur agricole, est la réduction des deux-tiers de cette population pour renforcer la compétitivité ; • troisièmement, la flexibilisation très poussée de la force de travail via une structure traditionnelle revitalisée de petites entreprises et d'économie dite souterraine. Certes, il est très difficile de décrypter précisément des évolutions qui sous un même label sont en fait contradictoires. Mais on sait qu'une grande partie des travailleurs dits « indépendants » (presqu'un tiers de la force de travail, contre un sur sept en UE) sont des travailleurs modernes à salaire aux pièces, forme particulièrement dure d'exploitation et de précarité, qui ne concerne pas que les immigrés ! Une partie de ce travail, précaire et partiel, parfois complémentaire, souvent féminin et jeune et toujours à cadences infernales, est d'ailleurs au noir : les difficiles calculs de l'économie « parallèle » donnent un chiffre qui va de 30 % a 50 % du PIB ! UN CONSENSUS VULNÉRABLE A ces tendances lourdes, comme à la morosité ambiante du capitalisme européen, il faut aussi ajouter les choix politiques de la convergence européenne qui ont déjà saboté la timide reprise de 1994 et qui vont probablement aussi transformer cette année 1997 en une année de faillite politique du projet Dans la course aux critères de convergence, la Grèce n'a qu'un seul atout : être le seul pays parmi les quinze, exclu, a priori de la première vague de l'Union monétaire et économique. En ettet, critères financiers obligent, la Grèce se trouve en défaut sur tous les fronts : inflation de 6,5 %, dette publique de 113,4 %, déficit public de 4,2 % (prévisions gouvernementales pour 1997, qui tablent sur une augmentation du PIB de 3,3 %). Même les plus farouches partisans d'une austérité européenne n'ont pas osé proposer que la Grèce soit dans le peloton de tête. Ce qui n'enlève rien à la gravité de la politique de convergence, puisque toute la question dépend de la case de départ et du cadre idéologique. La case de départ étant déjà défavorable - lors de la signature du traite de Maastrichtrequiert une austérité d'autant plus dure, Le cadre idéologique a été par contre hautement consensuel, jusqu'à récemment encore, ce qui ne constitue pas une particularité grecque, si on en juge par les débats récents y compris dans un pays comme l'Allemagne. Vu le poids du pays au sein de l'UE, il n'est pas complètement absurde de reconsidérer les attitudes souvent apparemment contradictoires, face à une UE dont le noyau capitaliste libéral veut extraire toute l'âme sociale conquise par les travailleurs depuis plus d'un siècle de luttes. Certes, le traité de Maastricht a été signé par la Grèce, par un gouvernement de droite dans sa petite parenthèse (dure) au pouvoir. Mais il est tout aussi vrai que la social-démocratie européenne s était deja soumise aux chantres du libéralisme. Le PASOK ne fait pas exception et la mort du leader charismatique, Papandreou, il y a un an, a confirmé la montée d'une nouvelle direction plus « moderniste » et « européenne » et moins « nationaliste », prête à affronter sa base même, comme l'ont montré les luttes récentes tant des paysans que des professeurs. En effet, le carcan consensuel d'une nécessaire convergence maastrichtienne pouvait se maintenir tant que l'alternative se limitait à un repli nationaliste : l'explosion nationaliste locale des dernières années 80, face surtout aux voisins turc, macédonien, albanais, et aussi par rancœur contre les grandes puissances de la part d'un pays qui veut se considérer comme relativement pauvre et délaissé, n'a pourtant pas pris une tournure de repli autarcique. La preuve en est la victoire des pro-européens au sein du PASOK, ainsi que la victoire de ce parti aux élections de septembre 1996. Et on peut y ajouter le paradoxe d'une droite toute entière tournée vers l'Europe, sans que le nationalisme n'y ait provoqué des ruptures de type « souveraineté nationale » comme on en connaît dans d'autres pays. En fait, parmi les forces politiques parlementaires il n'y a que le PC qui n'arrête pas de faire porter la faute pour tous nos maux sur les « étrangers », américains, européens et autres. Même un parti comme le DIKKI (Mouvement démocratique social, scission du PASOK) n'étend pas sa critique du traité de Maastricht jusqu'à une demande de rupture. D'une certaine façon, le retour au parlement du Synaspismos (Rassemblement de la gauche et du progrès, a réussi à attirer après les élections une partie de syndicalistes et des communistes) a consacré sa ligne du « hors de l'Europe point de salut », même si sa propre interprétation se résume essentiellement en marchandages de couloir ou en batailles parlementaires à Strasbourg ou à Bruxelles. L'entrée de Synaspismos au parlement, l'apparition d'une force comme le DIKKI ainsi que le renforcement relatif du PC (chacun de ces partis ayant eu autour de 5 % de voix), plus la victoire du PASOK, ont posé la Grèce comme un des rares pays de l'Europe où le personnel proprement bour-
geois ne réussit pas à sortir d'une marginalité relative. En fait, la droite grecque (un seul parti rassemble tout ce beau monde : Nouvelle Démocratie) traverse une crise récurente dont l'origine est son éloignement durable du pouvoir : si on excepte l'intermède de 1990-1993, quand elle a essayé de gouverner avec une majorité parlementaire d'un seul député, cela va faire 20 ans aux prochaines élections qu'elle est loin du pouvoir. Or, précisément, si le PASOK a encore réussi à se faire élire, cela n'a pas été pour son programme de misère maastrichtienne, mais pour endiguer une attaque, plus dure encore, de la droite. Même au plus fort de la campagne électorale on ne pouvait trouver de militant du PASOK qui soutint le programme de sa direction . Les élections de septembre 1996 ont bien été la consécration d'un rapport de forces en faveur de la gauche et c'est ainsi qu'elles ont été perçues. Le résultat ne s'est pas fait attendre. Parce que, malgré l'optimisme affiché pre-électoralement, le gouvernement « socialiste » devait augmenter les recettes et réduire les dépenses : les mères de familles nombreuses, dont les allocations familiales étaient ainsi jugées superflues, comme les retraités, dont l'imposition pouvait être augmentée, furent symboliquement les premiers à descendre dans les rues. Le nouveau budget allait en partie donner raison aux premières en espérant que les difficultés allaient s'arrêter là. DES LUTTES QUI OUVRENT DES BRECHES Ceci n'a pas été le cas. Les ouvriers marins, qui ont suivi, ont mené une lutte très dure pendant des semaines : ce qui a fait déborder le vase était précisément une imposition supplémentaire. Mais le problème de fond touche à la réalité très dure d'un secteur florissant de la bourgeoisie grecque ainsi qu'aux résultats d'une libéralisation mondiale des transports maritimes. Les quelques noms mondialement connus d'armateurs grecs ne sont pas des cas isolés. En disposant de la première flotte du monde et de plus de la moitié de la flotte européenne, le capital grec est une vraie « superpuissance » du secteur, comme le montre à la caricature cet armateur grec venu de nulle part qui a failli acheter l'entière flotte roumaine léguée par Ceaucescu (scandaleux bradage qui a été évité de justesse) ! En mars 1996, on comptait à plus de 3 246 les bateaux de commerce sous propriété grecque, avec un tonnage total de 75 160 000 tonnes. Or, de tous ces bateaux seulement 2 019 (tonnage de 28 millions) battaient pavillon grec (quinze ans auparavant les chiffres correspondants étaient 3 896 bateaux et 43 millions de tonnes). C'est que capital « volatile » le capital d'armateur l'est sûrement. Comme aussi son caractère justement supranational : le puissant centre des armateurs, grecs, le « Committee », se trouve à Londres et non pas au Pirée ! Pourquoi alors s'étonner que cette prospérité du capital soit inversement proportionnelle à celle des marins ? Les 120 000 marins de 1974 ne sont plus que 30 000 actuellement. A l'origine se trouve le mot : rentabilisation. Pour la bourgeoisie, l'affaire est simple : il n'y a qu'à suivre l'exemple récent des Pays-Bas (qui ont levé toute obligation de nationalité sauf sur le capitaine qui seul continue à devoir être hollandais) ou encore mieux de la Grande-Bretagne qui a libéralisé complètement son régime. La libéralisation à outrance du commerce mondial non seulement ouvre des possibilités énormes pour faire des profits, mais aussi donne au capital proprement supranational (financier, de transport et autre, la possibilité de mépriser toute réglementation sociale, ouvrière, en somme « archaïque », posée par les Etats, qui voudraient protéger l'environnement ou les hommes qui y vivent ou y travaillent. Plus que les marins, quand les paysans sont entrés en lutte, avec blocages des voies nationales, ils avaient aussi en face d'eux un gouvernement-courroie de transmission des décisions prises par Bruxelles et par l'Organisation mondiale du commerce et assorties d'une idéologie de « nécessité économique ». Or, la dernière n'est pas si évidente pour une agriculture qui a réussi à produire de façon tout a fait « rentable » le coton dont a besoin l'Europe. La production de cette année a connu un record négatif (962 000 tonnes contre 1 300 000 tonnes en 1995-1996) à cause des conditions naturelles (inondation, grêle), mais reste au-dessus du quota européen (800 000 tonnes). Ce qui a permis aux marchandages de Bruxelles de fixer un prix du coton à 290 drachmes (où est incluse I'« amende de corresponsabilité » pour excédents). Cela semble amortir la baisse des revenus, mais ne donne pas d'issue aux problèmes agricoles. En schématisant, on pourrait dire que l'aspect le plus explosif ne concerne pas les cultures « rentables » des grandes plaines, mais bien une structure sociale qui a déjà poussé (sur les montagnes et près de la mer) une grande partie des petits paysans à avoir une double occupation: dans leur petit terrain de culture et dans les services ou dans une usine proche comme salariés. La volonté d'exclure tous ces gens des mécanismes officiels de subventions, aides, etc., est censée réaliser la modernisation, à savoir la réduction des deux tiers de la population paysanne, au protit d'une agriculture capitaliste rentable, mais elle risque non seulement de vider la campagne mais aussi de faire disparaître toute culture de qualité. Quand (le 20/1/97) les 60 000 professeurs du secondaire sont entrés en lutte, ils ne soupçonnaient peut-être pas qu'ils allaient tenir une grève de huit semaines. Après tout, ce qu ils demandaient n était pas extraordinaire et en plus leur syndicat n'est pas hostile au parti gouvernemental (en grande partie, c'est la tendance syndicale proche du PASOK qui a mené la lutte !). Or, ils se sont ainsi heurtés aux conditions très restrictives du programme de convergence et à sa logique de réduction des dépenses sociales. Certes, leur détermination et la sympathie dont ils ont joui au sein de la population, malgré la désorganisation des écoles pendant deux mois, sont dûs aussi et surtout à l'état lamentable d'une éducation publique ultra-sélective, qui accumule violences et misère sans débouchés professionnels et sans pédagogie centrée sur la connaissance et la culture — les explosions périodiques des lycées le montre. Malgré l'organisation d'une solidarité par des élèves et des parents, le mouvement des protesseurs n'a pas pu provoquer une extension qui aurait pu taire reculer un gouvernement qui parait même content d'avoir « économisé » deux mois de salaires. Cependant, l'irruption des masses ouvrières et paysannes qui ont transcrit les données du débat pour le poser en termes de classe et de besoins ouvre certaines brèches dans le consensus sur les nécessités et conditions monétaires. On le voit dans l'impact que semblent connaître les propositions pour la marche européenne contre le chômage, la précarité et l'exclusion. En ettet, la perspective d'une riposte unitaire des travailleurs européens contre l'Europe du fric et des banquiers offre enfin une issue de classe au refus des travailleurs à répondre par un repli nationaliste à l'Internationale des marchés et du capital. C'est là que se fonde l'optimisme du comité grec pour l'organisation de la marche.