Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

RÉPUBLIQUE DU CONGO

Le Congo après Mobutu

· Inprecor n° 417, octobre 1997 · p. 18-22 · 4 417 mots

Par

Colette Braeckman *

L'article ci-contre a été rédigé par Colette

Braeckman suite à une mission d'enquête au Congo, au mois de juin, organisée par le réseau d'ONGs

«Alternatives» qu'anime Pierre

Beaudais à Montréal

(Quebec). Nous remercions Pierre qui nous a amicalement transmis cet article ainsi que Colette

Braeckman qui nous a aimablement autorisé à le publier.

* Colette Brackman est journaliste au Soir de Bruxelles.

Inprecor n° 500 - décembre 1997

• u deput, tout etait clair : le Laire a

- Mobutu était une société bloqué enlisée sur la voie d'une démocratisation souhaitée par tous, depuis sept ans, mais inaccessible. Qu'on en juge : la conférence nationale souveraine, qui avait mobilisé la population durant 18 mois et symbolisé ses espoirs de changement, s'était embourbée dans les maquis de la procédure et le Haut Conseil de la République, chargé de mettre en œuvre ses conclusions, n'était plus qu'une assemblée — mammouth, où plus de 700 notables s'attachaient surtout à protéger leurs prébendes et privilèges. Quant aux élections, prévues pour juillet 1997, seuls quelques Occidentaux, naïfs ou cyniques, feignaient encore d'y croire. En réalité, nul n'ignorait qu'elles allaient une fois encore être différées, afin d'accorder encore un peu de bois de rallonge à un régime que chacun savait à la fois moribond et bien décidé à s'accrocher au pouvoir jusqu'au bout. En outre, le Zaïre de Mobutu, de plus en plus oumis à la France, représentait un dange roissant pour la stabilité des pays voisin Une rébellion devient révolution... Il fallut que le Rwanda sente que la menace d'offensive, préparée depuis les camps de réfugiés plantés sur sa frontière comme une écharde, devienne imminente, pour que soudain se déclenche une opératior militaire dont l'envergure surprit tous les observateurs. A l'insu de tous en effet, une armée s'était constituée aux frontières du pays, avec, initialement, le soutien politique et militaire de l'Ouganda et du Rwanda : armée composite, formée d'opposants lumumbistes, de soldats ougandais d'origine rwandaise ou zaïroise, auxquels devaient par la suite s'ajouter, avec le soutien de l'Angola, des ex « gendarmes katangais » c'est-à-dire des exilés zaïrois depuis longtemps intégrés dans les Forces armées angolaises. Plusieurs événe. ments décidèrent cette « armée des frontières » à passer à l'action : la menace que représentaient les camps de réfugiés hutus, où les exécuteurs du génocide de 1994 étaient prêts à franchir la frontière pour « finir le travail », la maladie du président Mobutu, opéré en août d'un cancer de la prostate, ainsi que la persécution des Tutsis zaïrois dans le Nord Kivu et dans le Sud, où les pasteurs tutsis Banyamulenge étaient menacés d'expulsion sinon d'extermination. En octobre 1996 se déclencha, dans l'Est du Zaire, une offensive qui devait rapidement déborder les objectifs qu'on lui prêtait au départ : sécuriser le Nord et le Sud Kivu, démanteler les camps, provoquer le retour des réfugiés civils et la dispersion, dans l'immense Zaïre, des forces militaires. Nommé porte-parole de l'Alliance des forces démocratiques pour la libération, Laurent-Désiré Kabila devait, dès novembre, faire connaître ses projets réels : gagner Kinshasa, et renverser par la force non seulement le président Mobutu mais aussi son régime corrompu, qui avait ruiné le pays. En dépit de l'incrédulité de l'opinion internationale, malgré les efforts déployés par Paris pour susciter une force internationale destinée à protéger les réfugiés et à geler le front militaire, malgré le recrutement de mercenaires et l'intervention des anciens militaires rwandais et des forces de Jonas Savimbi, l'armée de Kabila — qui de porte-parole devint bientôt président de l'Alliance — devait rapidement avancer à travers tout le pays, ne rencontrant pratiquement plus de résistance après la chute de Kisangani. Après sept mois, les soldats de l'Alliance, dotés d'une logistique performante (des communications radio entre autres) se trouvèrent aux portes de Kinshasa. La bataille pour la capitale, tant redoutée, n'eut pas lieu, parce que, pas plus qu'ailleurs, l'armée de Mobutu n'accepta de combattre. Démoralisée, mal payée, travaillée par l'opposition intérieure qui depuis sept ans avait sensibilisé l'opinion en faveur de la transition démocratique, l'armée ne défendit guère le régime chancelant et la population, jusqu'à Kinshasa, accueillit en

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libérateurs les petits soldats venus de l'Est. Le 16 mai, après des pourparlers infructueux à bord du navire sud africain Outenika, alors que l'armée rebelle était aux portes de la ville, le président Mobutu, après 32 ans de règne, fut contraint de s'enfuir sans gloire et d'entamer une longue et douloureuse errance. Le 17 mai, les soldats de l'Alliance entraient dans Kinshasa et dès le 20 mai, ses responsables politiques passaient le test de l'opinion zaïroise, tandis que depuis son fief de Lubumbashi, Laurent-Désiré Kabila se proclamait président d'un Zaire rebaptisé Congo. Et s'installe en nouveau pouvoir...

Depuis mai, le sort du Congo se trouve donc entre les mains de l'AFDL, un parti issu de la lutte militaire, sinon créé pour la circonstance et qui, d'emblée, a supplanté les partis de l'opposition traditionnelle qui occupaient le devant de la scène depuis le début de la transition. L'AFDL a aussi fait appel à des militants issus de la diaspora et censés être moins « contaminés » par le système mobutiste que l'opposition intérieure. L'AFDL en réalité est une alliance composite : s'y sont retrouvées au départ plusieurs formations. La plus ancienne, la plus connue est évidemment le PRP, parti de la révolution populaire de Laurent-Désiré Kabila, qui, depuis l'échec des rebellions lumumbistes dans les années 60, animait un petit maquis dans l'Est du pays, dans la région de Fizi Baraka, proche de la frontière tanzanienne. D'autres vétérans de la lutte armée étaient les lumumbistes, dont quelque 600 militaires se trouvaient en Ouganda, sous l'autorité d'André Kisasse Ngandu, frère du général Olenga, l'un des compagnons de Patrice Lumumba. Deux autres partis, pratiquement créés pour la circonstance, s'étaient joints à l'Alliance, dirigés par Deogratias Bugera, un Tutsi du Masisi pour le Nord Kivu et Masasu Ningaba, un Bashi du Sud Kivu. Très vite, dès janvier, après la mort du commandant Kisasse considérée comme un assassinat, parce que l'intéressé, trop nationaliste, était opposé au pillage et au transfert de biens vers les pays voisins, ces forces se retrouvèrent sous l'unique appellation d'AFDL, dont Laurent-Désiré Kabila devint le président, tandis que l'élément fort des troupes était composé par des jeunes Tutsis, originaires du Zaïre puis formés au Rwanda et en Ouganda et soutenus par des éléments des armées ruandaise et ougandaise « Chapeau » politique d'une organisation initialement militaire, l'AFDL se retrouve aujourd'hui au pouvoir à Kinshasa. Dès le départ, Kabila, pour contrer sans doute l'influence rwandaise, a fait appel à de vieux compagnons de lutte, qui l'accompagnèrent dans le maquis en 1965, à de fidèles amis dispersés dans la diaspora zaïroise, et a accepté l'intervention militaire des « Katangais » qui revinrent d'Angola avec la bénédiction et sans doute le soutien logistique du président angolais dos Santos et de son chef d'état-major, le général Joao de Matos.

Des origines aussi différentes, des histoires politiques et militaires aussi diverses, influencent incontestablement l'AFDL qui n'apparaît pas comme un parti homogène, loin s'en faut : certains de ses membres, de vieux militants frottés de marxisme et ignorants des réalités politiques du pays, rêvent de faire de l'AFDL un parti-Etat, confisquant à son profit toute la vie politique. Dans un premier temps, alors que l'Alliance s'implantait dans les villes de province, cette aile « gauchiste » sembla l'emporter : ses militants organisèrent des cours de formation idéologique, indispensables à ceux qui souhaitaient obtenir un emploi public, l'AFDL imposa partout le drapeau bleu à étoiles d'or qui était celui du Congo de 1960 et qu'elle s'appropria comme emblème du parti, le président Kabila, dirigeant du parti, devint aussi président de la République. Cette confusion des genres (le parti, l'État, les attributs de l'État et ses ressources) devait entraîner une résistance croissante sitôt que l'Alliance s'installa à Kinshasa. En effet, les partis politiques se trouvèrent suspendus sinon interdits ou découragés, l'Alliance refusa de reconnaître la réalité du combat mené par l'opposition intérieure, considérant que seule l'action militaire avait suscité le changement, entraîné le départ de Mobutu et l'effondrement du mobutisme. Cette prétention, pour le moins excessive, fut cependant moins critiquée encore que le fait que les Tutsis, considérés par les Congolais comme des « individus à nationalité douteuse », c'est-à-dire des citoyens de deuxième catégorie, revinrent en masse aux côtés de l'Alliance, comme soldats, comme responsables politiques, mais aussi comme hommes d'affaires ou décideurs de l'ombre...

Cette présence, perçue comme massive (bien qu'inférieure en nombre aux recrues congolaises et aux combattants katangais) provoqua de vives réactions dans l'opinion de Kinshasa, qui se laissa entraîner dans l'ethnisme, voire le racisme anti tutsi par des partis d'opposition furieux d'être écartés du pouvoir et une presse volontiers virulente et excessive. C'est ainsi qu'après quelques semaines, l'AFDL, bon gré mal gré, semble obligée de devoir s'ajuster à la réalité du pays : les Tutsis se font moins visibles et les militaires rwandais sont progressivement rappelés chez eux ; plusieurs membres du gouvernement, et le porte-parole du président Kabila lui-même, assurent qu'il n'est pas question de restaurer un nouveau partiEtat et promettent, avec fermeté, d'organiser des élections générales dans un délai de deux ans...

Quelques semaines après la chute du régime Mobutu, la situation demeurait cependant floue et mouvante : des déclarations contradictoires établissaient pour les uns la prééminence de l'AFDL sur le gouvernement, tandis que le pouvoir exécutif considérait, lui, qu'il venait immédiatement après le chef de l'État. Quant à l'armée, bien qu'ayant été remplacée en ville par une force de police chargée de régler la circulation, elle demeure très présente et nourrit bien des inquiétudes : en effet, les militaires, dont on ignore toujours autant les grades que les responsables réels, semblent disposer d'une autorité plus grande que celle des politiques. Ils s'attribuent des maisons, emportent du mobilier, procèdent à l'arrestation d'anciens mobutistes et parfois, dans tout le pays mais surtout au Kivu et à Kinshasa, procèdent à des enlèvements nocturnes voire des exécutions, qui inquiètent la population et risquent d'occulter une victoire obtenue sans bain de sang ou guerre civile. Même si la population apprécie au plus haut point la levée des barrages militaires, la sécurité que représentent la force de police et les brigades d'intervention rapide et si elle se félicite de la fin des exactions commises par les militaires de Mobutu, elle partage cependant les inquiétudes exprimées par

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les partis d'opposition mis hors jeu par la victoire militaire de l'AFDL. L'oppositior ntérieure en effet est frustrée, amère ace à une oppositio térieure frustrée et amère.

Certes, des militants du parti de Tshisekedi ont été choisis comme gouverneurs et cadres de province, certes, de nombreux membres de l'UDPS ont rejoint l'Alliance, certes, le Front patriotique, un parti de gauche établi à Kinshasa, a envoyé l'un de ses dirigeants, le Dr Sondji, dans le nouveau gouvernement, mais cela ne suffit pas : il s'est agi de ralliements, de cooptations à titre individuel, et non de l'intégration de l'opposition intérieure dans le nouvel exécutif. Les partis de l'Union sacrée radicale, l'ancienne opposition qui n'a jamais composé avec Mobutu (malgré de multiples manipulations et détections) se retrouvent donc hors jeu et tant le PDSC (démocrate chrétien) que l'UDPS (Union pour la démocratie politique et sociale) de Tshisekedi ne cessent de critiquer les nouvelles autorités, dans le pays et à l'étranger. A l'extérieur, l'on se montre d'autant plus réceptif à ces dénonciations que l'opinion a été vivement émue par le sort des réfugiés rwandais qui, simples civils, militaires et criminels confondus, ont traversé les forêts ou ont été pourchassés, dispersés ou tués. La mise à l'écart du Premier ministre élu par Tshisekedi, a particulièrement ému l'opinion, surtout à Kinshasa: alors que l'Alliance lui reproche d'avoir pactisé avec Mobutu en acceptant de le rencontrer à Nice et d'avoir été son éphémère Premier Ministre, la rue se souvient toujours de son opiniâtre combat en faveur de la démocratisation des institutions et oublie volontiers ses erreurs et ses silences parfois déconcertants. li va sans dire que les erreurs du nouveau régime, néophyte en politique et ignorant des réalités de Kinshasa, accroissent le capital de confiance de Tshisekedi. Ce dernier, qui était en passe d'être éclipsé par la victoire militaire de Kabila, pourrait regagner du terrain si l'AFDL devait échouer dans ses principaux objectifs : la stabilisation du Congo, la Le nouveau pouvoir s'inscri lans un nouvel axe africain..

Contestes et perse tes au Constade ple

colonnes de miliciens en armes bien décidés à reprendre leur oeuvre de mort dans le pays.

L'Angola qui désire reprendre le contrôle total de ses provinces du Nord surveille de près l'évolution du Congo : Luanda a promis de former la police congolaise et sait partaitement que la déstabilisation du pays, voire l'éclatement d'une guerre civile, entraîneraient inévitablement un débordement des combats sur son propre territoire. D'autres pays encore sont désireux de réussir leur « pari congolais » : l'Erythrée et l'Ethiopie, qui ont soutenu l'avancée militaire de l'AFDL et font partie avec l'Ouganda de ces pays africains sur lesquels souffle le « vent du changement », l'Afrique du Sud, où le président Mandela s'était engagé dans un rôle de médiateur et dont les entreprises rêvent d'investir le pays. Sans oublier, derrière les acteurs africains, le principal artisan du changement, les Etats-Unis, qui ont non seulement approuvé le démantèlement des camps de réfugiés, mais encouragé la lutte armée contre un Mobutu dont ils avaient décidé la chute. Depuis la victoire de l'AFDL, un nouvel axe est apparu en Afrique : plus favorable aux intérêts politiques et économiques américains, plus ouvert à la langue anglaise, avec un centre de gravité situé plus à l'Est et plus au Sud (du côté de la SADCC) des gisements miniers du Shaba, de Zambie, d'Afrique du Sud. Ce déplacement du centre de gravité de l'Afrique centrale se produit évidemment au détriment de l'Afrique francophone où plusieurs régimes se trouvent menacés par la vague de fond du changement : le Congo Brazzaville dévasté par le combat entre milices armées, la République centrafricaine où une partie de l'armée s'est mutinée, voire, plus haut encore, le Togo et le Cameroun, sinon le Gabon, où les populations ont suivi avec attention les événements survenus sur les rives du Congo. Un échec du régime de Kabila aurait des conséquences trop grandes, au niveau du pays et du continent, pour que ceux qui l'ont soutenu au départ puissent en prendre le risque, et le nouveau chef de l'État congolais, qui multiplie les voyages à l'étranger, reçoit force conseils et recommandations, qui pourraient peut être, un jour, être assortis de menaces plus explicites: on peut gager qu'à tout moment il sera invité à se rappeler qui l'a fait roi. Compter sur le dynamisme de la société congolaise...

Qu'ils soient venus de la diaspora d'Europe, des États-Unis ou bien des pays voisins, les cadres de l'Alliance ont souvent tendance à sous-estimer la population congolaise, à minimiser le combat qu'elle a mené en faveur du changement, à méconnaître la force du monde associatif qui s'est implanté sur les décombres de l'État et cette erreur risque de leur coûter cher. En effet, le Zaïre de Mobutu était celui de la faillite du régime, de l'effondrement de l'État : ce dernier n'était plus qu'un ensemble de prédateurs. Qu'il s'agisse de militaires ou de fonctionnaires, d'enseignants ou de médecins hospita liers, nul n'était plus payé, et la suspension au début des années 90, de l'ensemble des coopérations étrangères avait accentué la déliquescence du secteur public. Abandonnés par le reste du monde et par leurs propres dirigeants, tout entiers livrés aux jeux politiciens, les Congolais avaient appris à ne compter que sur leurs propres forces. C'est ainsi qu'aujourd'hui encore 80% de la population de Kinshasa, une ville de 5 millions d'habitants, vit du secteur informel : dans le dédale des cités, où les hommes ont depuis longtemps perdu leur emploi ou le souvenir d'un salaire, les femmes ont pris le relais. Elles se « débrouillent », fabriquent des savons, des pains, de la chikwange (pâte de manioc serrée dans des feuilles de bananiers), elles ouvrent de petits restaurants, changent de l'argent. Elles sont aussi regroupées en associations d'entraide et multiplient tontines ou petites coopératives. Dans les villes comme dans les campagnes, les Congolais se sont organisés : les corps de métiers, paysans ou artisans, mais aussi les pousseurs de chariots ou les vendeurs du marché, se sont regroupés en associations qui ne sont pas seulement

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des lieux d'entraide mais aussi des forces politiques représentées à la conférence nationale sous le nom de société civile. En outre, la rupture des aides d'État à État avait poussé plusieurs pays occidentaux à contourner le régime pour tenter d'atteindre directement la population, par le canal des organisations non-gouvernementales. Dans les années 80 en effet, les rigueurs de l'ajustement structurel avaient provoqué le licenciement de dizaines de milliers de fonctionnaires, d'enseignants, le chômage de très nombreux diplômés. Pour survivre, mais aussi pour faire œuvre utile, nombre d'entre eux s'étaient alors reconvertis dans le secteur non-gouvernemental, créant des associations paysannes, conseillant des coopératives, luttant pour la défense des droits de l'homme. Ces dizaines d'associations de développement, de défense des droits de l'homme, luttèrent avec beaucoup de courage et d'efficacité pour la promotion des groupes les plus pauvres, pour l'établissement d'un Etat de droit, même si certaines d'entre elles se laissèrent guider par l'opportunisme ou corrompre par le régime Au fil des années, le monde associatif, souvent soutenu par des bailleurs de fonds étrangers, a appris à s'organiser, à se structurer. Ses dirigeants sont formés, écoutés, et représentent un contre pouvoir non négligeable, doté de moyens matériels et d'une expertise technique, d'une insertion sociale qui font défaut à bien des cadres de l'Alliance. Et reconstruire des rapports constructifs avec le mouvement associatif...

Les relations entre l'AFDL et le monde associatif demeurent à définir : dans un premier temps, influencée par l'expérience du Rwanda, où les ONG étrangères furent trop souvent en concurrence avec l'État, l'AFDL s'est montrée réticente face à ce monde associatif dont le contrôle lui échappait. Mais au Congo comme ailleurs tout est affaire de rapport de forces et le pouvoir n'aura vraisemblablement pas les moyens de « coiffer » le monde associatif, d'autant moins que ce dernier s'est mêmes regroupées au sein du Conseil national, CNONG. Ce dernier, quelques semaines après la prise de pouvoir de l'AFDL, a réussi à organiser à Kinshasa une importante réunion de la société civile, à laquelle participèrent plus de 200 représentants d'ONG, en présence de nombreux diplomates étrangers et de l'envoyé spécial de l'ONU et de l'OUA, Mohamed Sahnoun. Autrement dit, quels que soient ses sentiments réels, il y a gros à parier que le nouveau pouvoir devra collaborer avec le monde associatif et non s'opposer à lui. Ce contre pouvoir s'étend également au domaine de la presse et de la défense des droits de l'homme. Durant les sept années de la transition mobutiste, défiant la répression et les arrestations, la presse a appris à s'organiser et connaît un grand succès à Kinshasa, même si la plupart de ses lecteurs sont encore des « parlementaires debout » c'est-à-dire des passants qui, faute de moyens, sont obligés de lire debout les titres des journaux étalés sur le trottoir, les commentant ensuite à longueur de journée. Même si la presse privée kinoise, fortement attachée à Tshisekedi, se montre impitoyable à l'encontre du nouveau pouvoir, ce dernier ne semble pas avoir les moyens de réduire au silence des journaux d'opinion et ne s'est pas attaqué non plus à la presse audiovisuelle, même si en province les radios privées ont cessé d'émettre et ont été remplacées par une seule source, « la Voix du peuple », sorte de radio d'État. Quant aux associations de défense des droits de l'homme, elles sont demeurées en place, aussi vigilantes que par le passé, répertoriant, avec une cruelle précision, tous les manquements, toutes les bavures, en risquant parfois que les arbres des excès bien réels ne masquent la forêt du changement. Il faut noter d'ailleurs que ces organisations de défense des droits de l'homme, très performantes, très bien organisées, représentent de redoutables relais auprès de l'opinion étrangère : toutes les bavures et exactions commises par les militaires, le sort tragique réservé aux réfugiés, les vols, les enlèvements réalisés par des individus en uniforme, se trouvent investigués, répertoriés au jour le jour par des équipes d'enquêteurs souvent plus efficaces, plus proches du terrain que les observateurs étrangers qui se contentent bien souvent de reproduire telles quelles leurs conclusions. S'il veut contrôler les bombes à retardement...

Le Congo découvert par l'Alliance n'est pas seulement ruiné sur le plan économique et social (les caisses de l'État sont vides, la dette extérieure dépasse les 14 milliards de dollars, de grandes endémies comme la maladie du sommeil ont fait leur apparition), il est aussi menacé par plusieurs bombes à retardement léguées par le pompier-pyromane qu'était le président Mobutu. En effet, le mobutisme a laissé, errant dans le pays, des centaines de milliers de réfugiés rwandais dont le sort tragique a souvent occulté, aux yeux de l'opinion internationale, le destin et les malheurs du Congo lui-même. En outre, le massacre, plus que vraisemblable, de milliers de réfugiés et la mort en forêt de milliers d'autres, a considérablement noirci la réputation du régime, qui a dû répondre aux accusations de massacres et accepter la constitution d'une commission d'enquête internationale ayant cependant les plus grandes peines à travailler sur le terrain. La guerre a également entraîné le déplacement de dizaines de milliers de citoyens congolais qui ont fui, vers la Tanzanie ou vers l'intérieur du pays et n'ont pas, eux, pu être ramenés chez eux par l'aide internationale. Au delà de ces difficultés matérielles, les aspects les plus pernicieux, à long terme, de l'héritage mobutiste, se trouvent ailleurs. A Kinshasa et plus encore au Kivu mais aussi dans d'autres provinces, la population a été contaminée par le virus de l'ethnisme. Faute d'autres valeurs de références, d'autres cadres de solidarité, les sentiments d'appartenance ethnique ou régionale ont pris une importance démesurée, jusqu'à susciter des comportements intolérants ou une comptabilité douteuse, chaque groupe ethnique estimant qu'il aurait le droit d'être représenté au niveau du gouvernement et de bénéficier de l'éventuelle manne de l'État. La présence de nombreux militaires tutsis dans l'Alliance, qu'ils soient d'origine congolaise, kivutienne, ou venus de l'Ouganda et du Rwanda, a réactivé les métastases de l'ethnisme : tous ont été perçus comme des étrangers et les Tutsis du gouvernement ou de l'AFDL (Deogratias Bugera, secrétaire général de l'Alliance, Bizima Karaha, Ministre des Affaires étrangères) ont suscité des sentiments de quasi xéno-

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phobie, alors que logiquement ils auraient pu être remerciés pour leur contribution à la libération du pays. Faut-il souligner que ces métastases de l'ethnisme risquent d'être utilisées par tous les mécontents du régime (les anciens partis d'opposition tenus en dehors du jeu politique, mais aussi les mobutistes qui rêvent d'une revanche « nationale » et qui tentent de refaire surface sur fond de nationalisme sinon de xénophobie)

Le Nord et le Sud Kivu, où se déclencha la guerre, pourraient se retrouver bientôt aux avant postes d'une nouvelle tentative de déstabilisation, car les armes y sont nombreuses, de même que ceux qui savent s'en servir ! En effet, de nombreux militaires et miliciens rwandais errent encore dans la région, essayant de rentrer au Rwanda et vivant aux dépens de la population. Cette présence entraîne les militaires de l'Alliance à s'en prendre à des civils, surtout des Hutus congolais, soupconnés d'être complices des Hutus du Rwanda. En outre, à la tête d'une étrange coalition composée d'anciens partisans de Kabila, de lumumbistes désenchantés, d'ex-militaires congolais et de mobutistes en cavale, un ancien commandant de l'AFDL, Charles Simba, a ouvert les hostilités depuis le territoire tanzanien, au sud de la ville d'Uvira. Tous les problèmes, toutes les questions qui hantent le Congo depuis la victoire de l'AFDL se retrouvent au Kivu, d'autant plus intensément que la région, déjà pauvre et surpeuplée (avec la même densité démographique que le Rwanda voisin) a subi le poids de la présence des réfugiés. Ces derniers ont considérablement dégradé l'eco système, pratiquement ruiné le parc naturel de la Virunga, (un trésor mondial en matière de faune et de flore) en tuant par exemple, des milliers de crocodiles. Les réfugiés ont en outre ruiné la principale ressource économique du Nord Kivu ; dans les montagnes du Masisi, 450 000 têtes de bétail, des vaches dont les qualités laitières et reproductives avaient été soigneusement sélectionnées, ont été emmenées dans les camps de réfugiés où elles ont été dépecées (avec du matériel de boucherie fourni par l'aide internationale..), la viande étant ensuite vendue à moitié prix et l'argent étant utilisé par les anciens militaires rwandais pour acheter des armes. Le Masisi, dont la prospérité faisait la richesse de la région, est aujourd'hui un territoire vide : à perte de vue, vaches, chèvres, moutons et même les poules ont disparu, volés ou tués. Le capital perdu est évalué à plusieurs dizaines de millions de dollars et ne pourra plus être reconstitué car cet élevage de pointe qui s'était développé en grande partie grâce à l'aide canadienne est aujourd'hui entièrement détruit. Le Kivu, où les relations intercommunautaires print de die et ailes par une.

me : bon nombre de Hutus congolais ont collaboré avec des Hutus du Rwanda et traqué les Tutsis, originaires du Masisi ou Banyamulenge. D'autres groupes locaux, les Hunde, les Nande, ont été chassés de leurs terres par les réfugiés ou la guerre et, pour cause d'insécurité, ne sont toujours pas rentrés chez eux. En outre, la population de ces provinces craint aujourd'hui de se trouver sous la coupe des Tutsis, nationaux ou Rwandais, revenus en vainqueurs sinon en justiciers. A part quelques très remarquables exceptions, même les ONG locales, surtout au Sud Kivu, réagissent désormais en privilégiant des critères ethniques, ce qui pourrait renforcer la méfiance de l'AFDL à l'encontre de la société civile. Le rôle de la solidarité internationale

Face à la complexité des problèmes qui se posent dans le nouveau Congo, face à leur interconnection, toute conclusion ne peut être que provisoire, hasardeuse. Un seul point suscite cependant l'assentiment de tous : si le Congo est abandonné comme l'avait été le Zaïre de Mobutu, les fissures déjà décelables ne feront que s'approfondir et si l'AFDL devait échouer, la déstabilisation du pays menacerait à nouveau toute la région. Par contre, un soutien critique pourrait accentuer le rapprochement entre l'Alliance et la société civile, marginaliser les extrêmes et surtout, avant tout, soulager les immenses souffrances d'une population trop longtemps laissée pour compte. •

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