Inprecor 1974–2004

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NOTES DE LECTURE

Daniel Bensaïd, Le pari mélancolique

· Inprecor n° 420, janvier 1998 · p. 10 · 530 mots

Notes de lecture Daniel BENSAÏD, , chantement qui voit les nouveaux fétiches profanes, monétaires et marchands, remplacer les vieille. e beau livre est tout d'abord un cri de protestation contre l'air du temps, contre le morne deser Le pari mélancolique, Paris, Fayard, 1997. idoles sacrées. Cette triste fin de siècle se caractérise par l'effondrement de l'horizon d'attente, par la

• chute du futur », par la distension du lien entre l'héritage et l'espérance : - le dialogue avec les spectres est rompu ». C'est un constat pessimiste, mais le pessimisme n'est-il pas, comme l'écrivait Pierre Naville, - à la source de la méthode révolutionnaire de Marx .? La multiplicité des références de l'ouvrage déroute dans un premier moment : Marx, Lénine et Trotsky, mais aussi Blanqui, Péguy, Hannah Arendt, Walter Benjamin, sans oublier Pascal, Chateaubriant, Kant, Nietzsche et une foule d'auteurs mineurs. Malgré cette diversité apparemment éclectique le discours est d'une remarquable cohérence. La première partie du livre est un impitoyable diagnostic du • désajustement du monde • : la rationalité formelle de la mondialisation capitaliste favorise partout l'irrationalité L'universalité abstraite du cosmopolitisme marchand déchaîne les particularismes et durcit les nationalismes. Dans cet univers régi par la loi du profit, soumis à la tyrannie sans visage du capital, les murs ne sont pas abolis, ils se déplacent : ainsi l'Europe de Schengen, ceinturée de miradors. La dernière partie, - La révolution en ses labyrinthes » est sans doute la plus intéressante, la plus novatrice et la plus - inspirée • de l'ouvrage. La révolution, non comme modèle pré-fabriqué, mais comme hypothèse stratégique, reste l'horizon éthique sans lequel la volonté renonce, l'esprit de résistance capitule, la fidélité défaille, la tradition (des opprimés) s'oublie. Sans la conviction que le cercle vicieux du fétichisme et la ronde infernale de la marchandise peuvent être brisés, la fin se perd dans les moyens, le but dans le mouvement, les principes dans la tactique. L'idée de révolution s'oppose à l'enchaînement mécanique d'une temporalité implacable. Réfractaire au déroulement causal des faits ordinaires, elle est interruption. Moment magique, la révolution renvoie à l'énigme de l'émancipation, en rupture avec le temps linéaire du progrès, cette idéologie de la caisse d'épargne si violemment dénoncée par Péguy, où chaque minute, chaque heure qui passe, sont censées apporter leur petite part d'accroissement et de perfectionnement. L'engagement politique révolutionnaire n'est pas fondé sur une quelconque - certitude scientifique » progressiste, mais sur un pari raisonné sur l'avenir. Pourquoi ce pari est-il donc mélancolique ? Parce que les révolutionnaires, écrit Daniel Bensaid, - Blanqui, Péguy, Benjamin, Trotsky ou Guevara — ont la conscience aiguë du péril, le sentiment de la récurrence du désastre. Leur mélancolie est celle de la défaite, une défaite « combien de fois recommencée • (Péguy). Cette mélancolie révolutionnaire de l'inaccessible, sans résignation ni renoncement, se distingue radicalement, selon D. Bensaïd, du chagrin impuissant de l'inéluctable et des complaintes post-modernes en manque de finalité, avec leur esthétisation d'un monde désenchanté. Ce livre de Daniel Bensaïd est beaucoup plus qu'un diagnostic critique de la crise : il nous apporte un regard nouveau sur l'espérance révolutionnaire, contribuant ainsi à rétablir la circulation entre la mémoire du passé et l'ouverture du futur. Michael Lowy

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